‹ Les progrès de la science économique depuis Adam SmithChapitre 14 sur 35 · II. — Cause et mesure de la valeur. La valeur d'échange · texte numérisé non relu

II. — Cause et mesure de la valeur. La valeur d'échange

Certains économistes allemands (1), on se le rappelle, n'admettent que la valeur d'usage, dont ils font dériver la valeur d'échange; ils n'ont donc, comme la plupart des économistes anglais et français, qu'uNE valeur, quoique pas tout à fait la môme. Or, ceux qui prennent la valeur d'usage comme point de départ réduisent la cause, et même la mesure de la valeur, à une simple appréciation individuelle (subjective), plusou moins raisonnée, du degré d'utilité de la chose désirée et des difficultés de se la procurer, tandis que les économistes qui ne reconnaissent que la valeur d'échange indiquent le plus souvent « le travail » comme cause ou fondement, et même comme mesure, de la valeur. Quelques-uns, et c'est un notable progrès réalisé depuis quelque temps, ont commencé à remplacer le travail par « les frais de production ».

Ce serait une raison de plus pour ne pas séparer la théorie de la valeur d'échange de celle des prix ; c'est d'ailleurs sur les prix que se font de nos jours toutes les observations; c'est le prix et non la nuageuse « valeur d'échange » que nous rencontrons sur tous les marchés, dans toutes les transactions, et presque constamment aussi dans nos appréciations personnelles. C'est la netteté du phénomène des prix, la clarté et la plénitude avec les-

(I) Et Condillac, peut-être aussi Rossi.

quelles la monnaie l'exprime, qui lui vaut la préférence sur la « valeur d'échange » (1). Aussi, si nous traitions de l'économie appliquée, c'est uniquement au chapitre des prix que nous aurions parlé de la valeur d'échange, à titre d'entrée en matière. Mais nous occupant de théorie, nous ne devons négliger aucune idée générale et nous exposer plutôt à quelques répétitions qu'à une lacune. Une lacune est souvent un défaut sans compensation; la répétition d'une même idée sous différentes formes contribue généralement h. sa clarté.

Nous avons vu que nombre d'économistes — ajoutons : et tous les socialistes — présentent le travail comme la cause de la valeur. Cette manière de voir est contestable, même relativement aux prix, quoiqu'en réalité le travail ne soit pas sans influence sur le taux; seulement, cette influence n'est pas prépondérante. On peut lui opposer deux raison tout à fait majeures :

I. Le producteur n'emploie pas uniquement du travail manuel (2). Dans beaucoup de cas, le travail intellectuel est même bien plus important, car trois fonctions de premier ordre lui incombent : 1° il dirige le travail manuel et fait converger les cITorts individuels vers le but commun; 2° il fait naître le travail, en imaginant et en combinant l'entreprise; 3° il lui assure la permanence en procurant la vente des produits, car c'est la vente des produits qui entretient le travail. — N'oublions pas, en outre, que tout producteur expose un capital qui a droit à sa rémunération, et enfin qu'il dispose parfois d'un concours particulier de la nature qu'il a le droit de se faire payer.

(1) Chez beaucoup d'auteurs, il se produit une certaine confusion inconsciente entre la valeur et ie prix.

{"!) Beaucoup de socialistes, presque tous même, revendiquent expressément et exclusivement on faveur du travail manuel tout le mérite de la production. C'est d'une partialité évidente, mais si le savant Rodbcrtus a partaj^é cette manière de voir, cela prouve qu'il n'a pas été le maître de sa théorie, mais que sa théorie s'est rendue maîtresse do lui.

Ce droit a clé conleslé, soit parce qu'on ne voulait pas reconnaître la propriété individuelle (point de vue socialiste), soit par pur esprit de système. Bastiat ayant admis que toute valeur est due au travail, il a été forcé par une impitoyable logique de soutenir que la nature travaille gratuitement. INe pouvant nier son concours, qui crève les yeux, il était ingénieux de lui attribuer la gratuité.

Celte proposition : « la nature travaille gratuitement ;* est une phrase creuse si elle signifie que nous ne rétribuons pas la nature pour obtenir sa collaboration; elle est fausse, si elle prétend dire que la nature travaille spontanément pour nous. Nous ferions maigre chère si nous devions nous contenter de ce qu'elle nous offre dans sa paresse ou son indifférence (1). Nous sommes obligés de nous emparer d'elle et de la faire travailler comme une esclave, en dirigeant ses forces, en la surveillant de près et généralement en mettant la main à la pâte.

Voilà la part du producteur dans Finfluence sur la valeur d'échange (ou sur le prix).

II. Le consommateur a une influence plus grande encore, car il est le juge du producteur. A-t-il prévu mes besoins ? Si, après examen, la réponse est affirmative, le consommateur ouvre le débat sur les conditions de l'échange. Nous examinerons à un autre endroit le développement de ce débat et indiquerons quand l'une et quand l'autre partie l'emportera. Mais une chose est certaine: le consommateur ne se préoccupera pas des frais et des difficultés du producteur, il ne pensera qu'à ses propres convenances. Si le producteur avait mal calculé le prix que le consommateur veut ou peut y mettre, il en serait pour ses frais.

S'il en est ainsi, si outre le travail (manuel) il y a encore

(l) Mac CuUocli a tort de dire : Nature, isnot 7iiggard ndr pnrcimo7iious. Si les hommes cessaient de travailler la terre, il en mourrait 99 sur 100 faute d'aliments.

rintelligence, le capital, la nature et surtout le goût du consommateur, comment peut-on soutenir que « le travail » — et le travail seul — est la cause de la valeur ?

ÎNous aurons à examiner la question de plus près en discutant les principales opinions émises à cet égard, soit par des économistes, soit par des socialistes. iNous aurons le soin d'être bref quand il s'agira d'hommes très connus ou d'opinions peu contestées, afin de pouvoir consacrer plus d'espace aux matières qui ont besoin d'être élucidées.

C'est une bien vieille observation que le travail donne (souvent ou habituellement) de la valeur à des objets qui n'en ont point, et je trouverais sans intérêt de rechercher qui, le premier, a fait imprimer la formule qui met cette observation en lumière. On la trouve chez Locke, chez les physiocrates, et notamment chez Ad. Smitb. Je préfère ce mot de Condillac : '< C'est parce qu'une chose a de la valeur qu'elle est désirée par les hommes, qu'on lui consacre du travail » (on sait qu'elle aura de la valeur quand elle sera faite), à tout ce qu'a dit Ad. Smith sur ce point. Du reste, la pensée d'Ad. S. est moins erronée que sa manière de s'exprimer est défectueuse (1). Ainsi, chap. v, t. I, p. 122 de l'éd. Guillaumin, nous lisons : « Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise » et chap. vi (p. loo) : « Comme dans un pays civilisé il n'y a que très peu de marchandise dont toute la valeur échangeable procède du travail seulement (of which Ihe exchangable value arises from labour only), et que, pour la très grande partie d'entre elles, la rente et le profit y contribuent pour de fortes portions, il en résulte... » Il est donc inutile de s'y arrêter ou de reproduire les réfutations de J.-B. Say et de Mac Culloch qu'on trouve en note ;\ la p. 122 (livre I, ch. v), surtout si nous ajoutons (t. II, ch. v, p. 116) cette autre phrase d'Ad. Smith : « D'ailleurs, dans la culture de la terre, la nature travaille conjointe-

(1) Il y a, du reste, un abîme entre la pensée d'Ad. Smith et celle do K. Marx. Le premier ne cherchait au fond qu'une mesure infaillible et permanente de la valeur, meilleure que les métaux précieux, et cà cet eflet, il ne propose que le travail et le blé; tandis que K. Marx ne cherchait qu'une arme contre la bourgeoisie.

ment avec l'homme; et quoique son travail ne coûte aucune dépense, ce qu'il produit n'en a pas moins sa valeur aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus cbers (1). »

Il semble à peine utile de s'arrêter sur Ilicardo, qui paraît par moments si coupable. Une dit pas du tout que le seul travail donne ou détermine la valeur, mais : « Les choses, une fois qu'elles sont reconnues utiles par elles-mêmes^ tirent leur valeur échangeable de deux sources, de leur rareté et de la quantité de travail nécessaire pour les acquérir. Ricardo ne recherche pas, d'ailleurs, la cause philosophique, métaphysique, absolue, de la valeur abstraite, mais une explication terre à terre de la valeur (du prix) des marchandises apportées sur le marché. « Quand donc nous parlons des marchandises, dit-il, de leur valeur échangeable, et des principes qui règlent leurs prix relatifs, nous n'avons en vue que celle? de ces marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme, dont la production est encouragée par la concurrence, et n'est contrariée par aucune entrave » (ch. i, p. 3 de Téd. franc, de 18(S2). Ajoutons que dans les chapitres suivants de son livre, ilicardo fait la part du capital et celle de l'offre et de la demande (influence déjà contenue dans la « rareté )>) ; nous ne pouvons donc pas compter Ricardo parmi ceux qui voient uniquement dans le travail la cause et encore moins la mesure de la valeur.

Les économistes français, tout en accordant au travail une part légitime d'influence, ne l'ont jamais considéré comme l'unique cause de la valeur. Bornons-nous à en citer un, le plus populaire entre tous, Bastiat, qui nous fournira d'ailleurs l'occasion de signaler un point spécial. Dans ses Harmonies économiques (éd. 1851), p. 120, il dit : « On a jusqu'ici cherché le principe de la valeur dans une de ces circonstances qui l'augmentent ou la diminuent : matérialité, durée, utilité, rareté,, travail, difficulté d'acquisition, jugement, etc. ; fausse direction, imprimée dès l'origine à la science, car l'accident qui modifie le phénomène n'est pas le phénomène. » Bastiat conclut (p. 121) que la valeur apparaît quand deux services s'échangent. Art rfl/eu?',

(I) Ainsi donc, à côté du travail humain, Sniitli admet l'influence des capitaux (le profit) et celle de la nature. Lauderdale, hu/uinj, etc., dit, p. 37: n Comment Smith peut-il considérer le travail as anaccurate niecuure of value, puisqu'il parle, livre II, chap. m, de travail productif et improductif? »

cest le rapport entre deux services. Et plus loin (p. 122) : « Quand on pose cet axiome : l'Utilité est le fondement de la Valeur, si l'on entend dire : le Service a de la Valeur parce qu'il est utile à celui qui le reçoit et le paye, je ne disputerai pas. C'est là un truisme dont le mot Service lient suffisamment compte. » De mon côté, je ne disputerai pas contre le mot Service, avec ou sans grand S, pourvu que Bastiat accorde que le travail n'est pas la cause ni la mesure de la valeur, ce qu'il fait de la manière la plus large (p. 124 et suiv.).

Il est un point très important sur lequel Bastiat se trompe, c'est quand il soutient énergiquement que la nature travaille gratuitement. Il cite lui-même l'exemple classique du diamant qu'on trouve en se promenant au bord de la mer et qu'on échange pour toute sa valeur commerciale ou sociale. Je cite (p. 125) : « La transaction relative à notre pierre précieuse suppose le dialogue suivant :

— Monsieur, cédez-moi votre diamant.

— Monsieur, je le veux bien ; cédez-moi en échange votre travail de toute une année.

— Mais, Monsieur, vous n'avez pas sacrifié à votre acquisition une minute.

— Eh bien, Monsieur, lâchez de rencontrer une minute semblable.

— Mais, en bonne justice, vous devriez échangera travail égal.

— Non, en bonne justice, vous appréciez vos services et moi les miens. Je ne vous force pas; pourquoi me foi'ceriez-vous? Donnez-moi un an tout entier, ou cherchez vous-même un diamant. (La valeur est ici tout à fait subjective.)

— Mais cela m'entraînerait à dix ans de pénibles recherches sans compter une déception pénible au bout. Je trouve plus sage, plus profitable d'employer ces dix ans d'une autre manière. (Argument subjectif.)

— C'est justement pour cela que je crois vous rendre encore service en ne vous demandant qu'u« an. Je vous en épargne neuf, et voilà pourquoi j'attache beaucoup de valeur h ce service. Si je vous parais exigeant, c'est ([uo vous ne considérez que le travail que j'ai accompli; mais considérez aussi celui que je vous épargne, et vous me trouverez débonnaire.

— 11 n'en est pas moins vrai que vous profitez d'un travail de la nature... I »

152 NOTIONS FÛNDÂMENTAF.ES.

Cette objection, Basliat ne parvient pas à la réfuter, car est-ce une réponse que de dire : si je vous cédais raatrouvaille pour rien, c'est vous qui en profiteriez. Il n'en reste pas moins établi de la manière la plus écrasante que quelqu'un se fait payer le travail de la nature, et le mot Service, môme avec majuscule, ne fait rien à l'affaire. Ici l'amour-propre d'inventeur (l'était-il?) ou de logicien a frappé Bastiat de cécité (1).

M. Macleod {The pTinciples of econ. philosophy, 2" édit., 1872, t. I, p. 321) a plutôt raison en disant que c'est la demande qui crée la valeur (2). Un consommateur demande une chose, donc il lui attribue de la valeur et se sent disposé à la payer. INI. Macleod a réuni toute une série d'arguments contre la théorie qui voit dans le travail la cause de la valeur; mais nous ne croyons pas devoir insister afin de pouvoir réserver quelques pages à l'examen de la théorie de la valeur de Karl Marx, qui jouit d'une si grande autorité parmi les socialistes (3). Cette théorie, on le sait, se trouve exposée dans l'ouvrage : Daf! Kapilal.

Cet ouvrage commence ainsi : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste ( '/) s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point de départ de nos recherches.» K. Marx ne s'occupera donc pas de l'ensemble des échanges, et surtout pas du troc que pourraient opérer deux voisins de campagne, mais seulement des marchandises mises en vente. Il laissera donc de côté lesopérations élémentaires qui permettent de mieux voir la genèse et le fonctionnement de l'opération, ainsi que celles qui sont affectées par des circonstances spéciales comme la rareté, le monopole, la mode, la fantaisie auxquelles les doctrines de K. M. ne s'appliquent pas du tout. II insiste sur ce point, qu'il ne s'agit pour lui que de marchandises

(1) On a vu plus liaut que selon Ad. Smith la terre travaille pour rien. Cai-ey n'est donc pas le premier qui l'ait soutenu.

(2) Cette proposition se trouve, on le sait, chez plusieurs auteurs, à partir de Condillac; ajoutons Chalmers, qu'on ne lit presque plus, malgré son mérite.

(3) Nous passons Rodbertus, K. Marx étant certainement le théoricien le plus distingue du socialisme. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de parler ci un autre endroit de Rodbertus.

(4) Nous nous servons de la traduction approuvée. Cotte traduction a eu le tort de ne pas forger le mot ca/j(7flZ/5//77/epour rendre exactement la pensée de l'auteur.

qu'on peut fabriquer ;\ volonté. Dès que le public est averti de ce rétrécissement de la pensée, et il l'est, l'auteur n'encourt aucun autre reproche, que celui d'avoir parlé de la valeur, car au fond c'est des prix qu'il traite. C'est à ses disciples qu'on peut reprocher d'étendre la doctrine du maître à l'ensemble des transactions humaines, ensemble qu'il n'avait pas eu en vue. Pénétrons-nous bien de ce point.

K. Marx l'oublie d'ailleurs lui-même, sans le savoir. Au lieu de nous conduire au marché et d'évaluer les « marchandises )> en francs, livres sterling ou autres monnaies, il se met à raisonner sur des trocs en nature. « Une mai'chandise particulière, dit-il, un hectolitre de froment, par exemple, s'échange dans les proportions les plus diverses avec d'autres articles. Cependant sa valeur d'échange reste immuable, de quelque manière qu'on l'exprime, en x cirage, y soie, - or, et ainsi de suite. Elle doit donc avoir un contenu distinct de ces expressions diverses ». D'abord, ces échanges en nature ne se sont jamais vus sur le marché. Quand j'y apporte du blé, je le vends pour de l'argent, et avec cet argent j'achète ce qui me plaît. K. Marx ne pense pas que ce « contenu distinct » (la valeur d'échange) soit l'argent, non, c'est quelque chose d'intrinsèque, c'est la quantité de travail que chaque marchandise renferme. N'est-ce pas d'ailleurs une affirmation gratuite, presque comique dans sa solennité : « sa valeur d'échange reste immuable ». Qu'en savez-vous? Qui vous assure que x cirage, y soie et 3 or soient des valeurs identiques? Parce qu'on les a échangées une fois contre une même quantité de blé? Supposons que tous les blés soient identiques, ne se pourrait-il pas que le cirage soit aujourd'hui au-dessus ou au-dessous de son prix normal, car l'identité de ,t, ?/, z suppose des prix normaux. Or, si pour chaque pas que K. Marx fait en avant dans son raisonnement, il nous force à admettre des hypothèses, des conventions et des abstractions fondées sur rien, il nous fera visiter Mars et Jupiter sans nous faire rencontrer en route la vérité.

Ayant affirmé, mais non prouvé, que le blé a été échangé contre du cirage, de la soie et, de l'or sur le taux de la quantité de travail que chaque marchandise renferme, il fait semblant de croire que l'affirmation est admise comme une vérité reconnue, et il repart là-dessus ; il y a donc une mesure corn-

mune, « une dépense de force liuinaine, de travail, sans égard h la forme pailiculiôre sous laquelle cette force a été dépensée. Mais il y a en réalité travail et travail, puisqu'il y a l'adroit, le laborieux et le maladroit, le paresseux. Vite une nouvelle abstraction : on prend pour mesure le travail normal moyen (dit travail social) (i); mettons que la monnaie courante consiste en heures de ce travail. Il en résulte que si pour faire une table le travail normal était de deux jours, celui qui aura peiné quatre jours n'aurait cependant droit qu'à la rémunération de deux jours; mais peut-on payer au môme taux une heure de peinture de Raphaël et une heure de rabotage de Pierre? K. Marx répond que non : il faudra créer une nouvelle abstraction : le travail qualifié. L'étalon de cette monnaie abstraite serait l'heure de travail d'un manouvrier, et les travaux de tous les autres hommes qui dépensent leurs muscles, leurs nerfs et leur cerveau (c'est-à-dire qui travaillent) seront évalués en multiples de cette unité. Travail qualifié/ C'est bientôt dit, mais qui en fera l'échelle ou le tarif? C'est ce que K. Marx ne dit pas, et tant qu'il ne le dira pas, on peut s'arrêter court devant cette lacune, qui est un abîme en profondeur. Ses successeurs n'ont pas même essayé de le combler. Si une heure du travail d'un balayeur de rue vaut 1 franc, combien vaut l'heure de l'homme qui invente la locomotive ou le télégraphe, ou la machine à filer, ou qui trouve l'oxygène et l'hydrogène ? Certains socialistes (2) ont cru jeter un pont sur l'abîme en niant le travail intellectuel, un homme comme Hodbertus — grand propriétaire, lettré, ministre même — s'est abaissé à ce point, mais c'est nier le soleil! K. Marx n'a pas fait cette faute, aussi a-t-il dû s'arrêter devant le problème de la quali fie a( ion du Ivaxail. Dans le système de K. Marx, on échange des valeurs égales (une heure de travail normal — dite « sociale » — contre une heure de travail normal) ; or quel homme sait ce que chaque produit coûte de travail? De plus, comme la plupart des productions exigent des machines et que la machine est considérée dans le système comme un travail antérieur qui se con-

(1) C'est le degré de perfection atteint par la société actuelle.

(2) Demandez-le à M. Kautzki, il n'y a pas de différence entre le travail intellectuel et le travail manuel, dans les deux on consomme de l'azote, du phosphore, du carbone, du soufre, etc. Rodbertus s'est borné à nier le travail intellectuel sans se donner la peine de jusliticr son opinion.

LA VALEUR. loo

somme (la machine s'use) en produisant, il faut faire entrer ce travail antérieur en ligne de compte pour établir la valeur du produit. Et cela pour tous les produits du monde : pour le tableau, la montre, l'habit, le cheval, etc., qu'on voit sur un marché ou dans un bazar Ce compte étant impossible à faire dans la pratique, et peut-être en théorie, pour consentir à un échange il ne reste qu'une ressource, c'est de se dire : ce que je donne vaut pour moi moins que ce que je reçois. Chacun des deux hommes qui opèrent l'échange se donne cette raison pour conclure l'affaire, donc : on n'échange pas des valeurs égales, car chacun crojt gagner au change.

K. Marx a une manière commode de raisonner, il fait des hypothèses, des abstractions, des suppositions, des affirmations, sans compter les sous-entendus, et si quelqu'un n'est pas de son avis, il le traite de haut en bas, sans tenir compte de ses objections. 11 fait dériver la valeur, avons-nous vu, du travail, sans faire la part du capital. Et commue l'action du capital ne peut être niée, il remplace le vrai capital par une sorte de caricature. Quand j'ai économisé 100 francs sur mes salaires et acheté pour cet argent une machine qui me permet de produire davantage, j'ai acquis un instrument, qui, selon lui, reste instrument tant que je m'en sers ; mais dès que je le prête à un ouvrier et lui demande en échange une partie de son surcroît de production, je deviens un capitaliste qui exploite son prochain, car je ne dois me faire payer que l'usure de l'instrument, c'est-à-dire je dois le prêter gratis. Il lui faut cent pages pour exposer cette doctrine. Il croit la faire passer en la diluant. Selon lui, on a le droit de se faire payer son travail manuel, mais non les privations qu'on a subies pour se former un capital. Il ne veut pas qu'on se forme un capital individuel! Mais jamais Etat ou société n'aurait eu de capitaux si les individus n'en avaient accumulé les éléments.

Il est inutile de dire que K. Marx a trouvé beaucoup de contradicteurs, et qu'il a été souvent — plus ou moins bien — réfuté. Nous emprunterons quel([ues passages aux deux réfutations les plus récentes (I). L'une est de M. G. Adler, de l'u-

(1) Parmi les criiiqucs plus anciens, nommons MM. Calhcrla, Knoop, de Sybel, Knies, SU\isbiirgcr, do IJulini-lJawcrk en Allemagne, Lcroy-licaulieu on Franco. Kn Angleterre, Jevons, p. 17U, dit : « Tliis is a doctrine wliicli cannot stand for a moment, being directly opposed to facts. »

i56 NOTIONS FONDAMENTALES.

nîversité de Friboiirg, un aiileur qui est assez bienveillant pour le socialisme. Le livre auquel nous faisons allusion est intitulé : DleGrwid/ar/eti dcrK. M.srlicn Krit'ikder bestc/iemlen Vo/ksivirthschaft (Tubingue, Lanpp, 1887). M. Adler attaque naturellement K. Marx sur plus d'un point, mais nous ne pouvons nous arrêter un moment que sur le paragraphe 3 (p. 90j où M. Adler critique « la preuve de l'idcnlité de la valeur des marchandises avec la quantité de temps de travail normal qu'elles renferment ». K. Mar.x ayant, dans sa jeunesse, employé l'expression « frais de production «comme mesure delà valeur, M. Adler croit pouvoir supposer que c'est encore la pensée de K. Marx, d'autant plus que l'analyse des frais de production se réduisait (et se réduit encore) pour K. Marx : 1" à du travail ancien (instruments et matières première?), et 2° à du travail récent. Or, puisque K. Marx prétend s'appuyer sur les faits de la vie réelle, sur les procédés du véritable marché, M. Adler examine comment les choses se passent dans le monde industriel et commercial (p. 93). Entre quelles personnes se fait l'échange? demande-t-il. — Il répond : entre capitalistes. — C'est eux qui président à la production et à la vente, et c'est à leur point de vue qu'il faut se placer. Or comment le capitaliste calcule-t-il? — Il additionne évidemment les frais : a francs de matières -{- b francs de salaires -j- c francs pour l'usure des outils et des machines -\- ^/francs d'autres frais, total a -\- b -\- c -\- d . Est-ce tout? Non, l'entrepreneur demande son bénéfice, c'est un usage tout à fait général, dont doit tenir compte celui qui prétend peindre les faits. Or, si l'on tient compte de ces bénéfices (mettons une dizaine de pour-cent par an), si l'on réfléchit que beaucoup de marchandises ont passé par plusieurs états (textile brute, fdé, toile écrue, toile teinte, imprimée, apprêtée; ou minerai, fonte, fer, outils), que chacun des industriels prend son bénéfice, et que le nombre des transformations n'est pas le même pour toutes les marchandises, on conviendra que 100 heures de travail ne valent jamais 100 autres heures de travail.

M. Adler donne des exemples. Voici un produit qui exige 100 heures de travail et qui passe par deux états. Le premier producteur a payé 50 heures de travail, mais comme il veut gagner 10 p. 100, il le vend pour 55 heures (s'il peut, bien entendu). Le second producteur, qui a acheté le produit oo heures,

y ajoute 50 nouvelles heures, cela fait 105 et naturellement aussi 10 p. 100; cela fait 115 heures et demie. Comparons à ces chiffres une marchandise qui a exigé 1,000 heures de travail et qui a dû subir cinq transformations avant d'avoir pu être apportée sur le marché, travaux qui ont duré chaque fois six mois et ont donné lieu à 200 heures de travail pour chaque transformation. L'auteur dresse le tableau qui suit :

États

Prix d'achat

Moutaut

ou

du

des

Pi

i-ix de vente.

transformation.

produit inachevé.

trav. ajoutés.

De ces deux marchandises, l'une a exigé 100 et l'autre 1,000 heures, leurs valeurs devraient donc être comme 1 est à 10, et en fait elles sont comme 115 et demi à 1,342 ou ;\ peu près comme 1 à 11 et demi (1 à 11,62).

Nous pourrions ajouter bien autre chose encore, par exemple l'impôt et surtout les droits de douane. Supposez une marchandise exigeant 50 heures de travail = 50 francs et supportant 50 francs de taxes, ensemble 100 francs ; l'autre marchandise coûte également 50 heures de travail et seulement 25 francs de taxes, ensemble 75 francs. Dans un commerce libre et raisonné, normal, donnera-t-on jamais les 100 francs pour les 75 francs, parce qu'ils renferment le même nombre d'heures de travail (et nous supposons qu'on connaisse le nombre des heures de travail) (1)?

Le second auteur que nous voudrions mettre à contribution est M. Lehr, qui a fourni en 1880 deux excellents articles sur K. Marx à la Vierteljahrschrift d'économie politique, tome XC, de M. le D'^Ed. Wiss (Berlin, Ilerbig). M. Lehr insiste d'abord sur ce point que K. Marx fait complètement abstraction do l'individualité du travailleur et des ressources physitiues, in-

{]) Reproduisons une note de la traduction du Kapitnl [cUc est moins complète dans l'original). « Dans la société bourgeoise nul n'est censé ignorer la loi. — En vertu d'une ficlio Juris cconomi(juc, tout acheteur est censé posséder une connaissance encyclopédique des marchandises. » — Cette fiction n'existe que dans le livre de K. .Marx ; dans » la société bourgeoise », la législation protège les acheteurs ignorants contre le dol et la tromperie.

tcllecliielles et morales qu'il peut avoir et qui peuvent exercer une influence sur la valeur de son produit, ou ne paraît pas, d'ailleurs, savoir qu'il existe une diflërence de qualité. D'un autre côté, K. Marx ne veut pas tenir compte de l'action de la nature. Onplante aujourd'hui un jeune arbre et dépense 1 franc de travail. Dans cent ans cet arbre, auquel personne n'aura ultérieurement consacré une seconde de travail, vaudra-t-il encore 1 franc? — Vous venez de mettre du vin en cave, dans cinq ans la nature lui aura donné un bouquet qui lui ajoutera une grande valeur, n'en tiendrez-vous pas compte en fixant votre prix? — L'auteur développe ensuite une objection assez sérieuse, mais qu'il suffit d'indiquer. K. Marx raisonne sur des moyennes abstraites, il échange moyenne contre moyenne, mais dans la réalité un homme produit à l'heure plus et l'autre moins que la moyenne (quelle que soit la cause de la supériorité ou de l'infériorité) : ces deux producteurs échangeront-ils sur le pied de la moyenne ?

On sait que les socialistes, et même certains économistes plus ou moins désireux d'avoir l'air d'être au-dessus de « l'économie classique », n'aiment pas entendre parler de l'offre et de la demande; le phénomène n'en est pas moins très réel et très puissant, mais il n'entre pas dans le système de K. Marx. M. Lehr s'en empare pour jeter une lourde pierre, tout un rocher, dans son jardin. Si, d'une marchandise il faut 100 tonnes pour satisfaire les besoins courants, et si le prix normal d'une tonne estde deux cents heures, ce prix devra nécessairement changer soit avec l'offre, soit avec la demande. Si au lieu de 100 t. on en offre 200, trouvera-t-onles acheteurs disposés à offrir les 400 heures nécessaires pour les acquérir? C'est fort douteux, il faudra réduire le prix (vendre à perte) pour placer les 200 t. Si la production n'atteignait que SO t. (à cause de certaines difficultés qui seraient survenues), il faudrait élever le prix, mais pourrait-on le porter à 4 heures? Le marché comporterait-il ce prix? Au prix de 4 heures la tonne, trouverait-on à vendre 50 tonnes?

K. M. n'ayant embrassé dans son sytème que les marchandises qu'on peut produire à volonté (des tissus, du fer, etc.), il n'a pas pensé au blé et à d'autres produits qui sont influencés par la faveur ou la défaveur des saisons; en une année on aura donc 1 hectolitre pour 10 heures de travail et en une autre

pour 15 heures, mais ce sont là des difficultés de la vie réelle dont on peut faire abstraction quand on raisonne sur des suppositions.

M. Lehr entre dans d'autres détails encore, mais nous renvoyons à son travail. (V. aussi les travaux précités de MM. Leroy-Beaulieu, deBôhm-Bawerket Knies.) Nous croyons en avoir assez dit pour montrer le peu de solidité de la doctrine de Karl Marx.

Nous insisterons de nouveau sur l'impossibilité de traiter la valeur seule d'une manière approfondie, c'est en parlant des prix que nous pouvons examiner les causes variées qui exercent une influence sur le taux des échanges (1 ). Le prix n'est pas nécessairement exprimé en argent, mais en fait, c'est en monnaies que nous l'exprimons depuis 3000 ans. Le prix est toujours une grandeur déterminée, la valeur, étant un rapport, conserve quelque chose de vague et reste subjective, c'est une estimation. Pour certaines matières le prix a une fixité relative, il est le même pour tous les acheteurs. (Pensez aux magasins cà « prix fixe » marqués sur la marchandise.) Ceux auxquels le prix ne \a. pas s'abstiennent, de cette façon Félément subjectif se maintient, mais le caractère du prix fixe est d'être — pour un temps et dans un lieu — quelque chose d'objectif (2).

(1) « L'habitude d'effectuer les échanges par achat et vente fait que l'on confond habituellement dans la pratique la valeur et le prix des choses. » (Courcelle-Seneuil, Traité, I, p.24().) Nous avons d'ailleurs trouvé des observations analogues dans la plupart des auteurs français, anglais. et allemands; d'autres confondent les deux notions sans le savoir.

(2) J'ai reçu trop tard pour pouvoir les utiliser :

1. Panlaleoni (Matïeo), Principii di economia pnva (Florence, chez Barbera, 1889.

2. Neumann (F.-J.), Gnindlnqcn dcr Vo/ksivirthschaftlehrc (Tubingue, chez Laupp, 18Sλ, P'^ livraison. On en annonce 3 on tout).

J'ai pu tenir compte des opinions de M. Neumann, car il les a déjà cxpiùmées ailleurs (son ouvrage est on partie une réimpression). L'ouvrage do M. Pantaleoni semble renfermer du nouveau plein de mérite.

On sait qu'en matière économique on doit toujours distinguer entre la théorie et la pratique. Non que ces deux points de vue soient contradictoires, mais iis supposent des procédés différents. La théorie pure établit des principes économiques et leurs conséquences logiques, abstraction faite de ce qui est étranger à son domaine particulier. L'application ou la pratique prend riiomme tel qu'il est, un être à la fois raisonnable et passionné — ondoyant et divers — ettient compte des influences extra-économiques qu'il a subies. Sans doute il est très difficile de faire la part exacte des divers mobiles humains, et l'économiste peut légitimement supposer que l'homme agit le plus souvent conformément à la raison; mais il ne doit jamais perdre de vue qu'il y a deux obstacles à l'action constante et régulière de la logique, ce sont les sentiments (ou passions) et l'ignorance : les sentiments faussent l'instrument intellectuel, l'ignorance lui offre des matières frelatées. En pareil cas, le produit du raisonnement ne saurait être bon, c'est-à-dire que l'homme passionné ou ignorant engagé dans une œuvre économique ne prendra pas la meilleure voie et manquera plus ou moins son l)ut.

En fait, on n'a encore publié que de rares traités de pure théorie, généralement les exposés de principes visaient à l'application immédiate; en tous cas, une large part y était

faile à la pratique, ce qu'on doit toujours avoir présent à l'esprit en les examinant et en les jugeant.

Sans en avoir conscience, peut-être, la plupart des économistes supposent que les hommes, dans leurs œuvres économiques, sont toujours mus par la raison. Cette supposition se justifie aisément, puisque le principe économique est : obtenir le plus grand résultat avec le moindre effort. Le « moindre effort » suppose en effet l'action de la raison, car, pour l'atteindre, il faut réfléchir, calculer, peser, mesurer et, tant que rien ne vient troubler ce travail de l'intelligence, la raison fonctionne, elle décide, gouverne, dirige l'action, et il y a bien des cas où elle reste la maîtresse, depuis la conception jusqu'à l'achèvement de l'œuvre économique qu'elle a entreprise.

Pourtantlaraisonn'estpasinfaillible(l). Certains hommes raisonnent mal, leur mécanisme intellectuel, l'instrument de la pensée, est défectueux, ils ne savent pas rapprocher la cause de l'effet, distinguer la vraie cause et le véritable effet. On a souvent de la peine à croire à cette défectuosité et l'on cherche ailleurs la cause du mauvais jugement.

Si l'instrument est souvent défectueux, la matière sur

il) Nous avons recueilli un certain nombre de raisonnements d'une logique bizarre, en voici un exemple gai qui est vraiment typique. C'est un lait divers que nous reproduisons sans changement.

« Voici un l'ait qui a mis en gaîté, dans l'après-midi d'hier, les habitants du boulevard de l'Hôpital, à Paris.

il Un passant voit son parapluie retourné et emporté dans une bourrasque; le parapluie va frapper dans la vitrine d'un épicier, brise une glace et renverse avec fracas des flacons de liqueurs. Le propriétaire du magasin, bien qu'ennuyé de cet incident, ne fit aucune observation au passant, qui n'en pouvait mais, et lui rendit le parapluie. Mais l'instrument protecteur s'était déciiiré en passant à travers la glace, et son propriétaire, furieux, en réclame le prix à l'épicier. Celui-ci proteste, naturellement; le passant insiste; on crie, on s'injurie, un i-assembleuient se forme et l'on va en venir aux mains, lorsque arrivent des gardiens ùd la paix. On conduit le propriétaire dn parai)luie chez le commissaire de police, qui ne lui fit comprendre ([u'après beaucoup d'explications que ses prétentions étaient exagérées. » (Temps du 10 doc. 188G.)

On croit toujours que Vautre a tort; on a deux poids et deux messures, n'est-ce pas la faute des sentiments?

laquelle son action porte ne l'est pas moins. Cette matière se compose des faits et des notions recueillis antérieurement par notre intelligence ou notre mémoire; ils ont été peut-être mal vus, mal compris, mal classés, mal conservés. Avec une pareille matière on n'obtient pas de bons produits; seulement nous ne savons pas toujours si l'erreur vient de la matière ou de celui qui l'a élaborée.

Mais peu importe ; renonçons à faire la distinction, et pour abréger mettons en pareil cas l'erreur à la charge de l'ignorance.

A, côté de l'intelligence il y a la sensibilité, qui comprend les sensations (douleurs et plaisirs) et les sentiments (les affections et les haines). C'est à la psychologie à étudier la nature intime de la sensibilité, nous nous contentons d'observer l'action que les forces engendrées par la sensibilité exercent sur les faits économiques. Les économistes ne l'ont pas assez fait jusqu'à présent, du moins quant aux sentiments ; ils ont cependant tenu grandement compte des sensations, des douleurs et des plaisirs : c'était en quelque sorte forcé, car les sensations sont la cause de nos besoins; des besoins dérive l'utilité, de l'utilité la valeur, et la valeur est la base de l'économie politique. Les sensations sont les gardiens vigilants de la vie matérielle, sans laquelle il n'y a pas de vie morale et intellectuelle. Les douleurs et les plaisirs sont les stimulants de la production, qui seule permet à la terre de nourrir une population d'un milliard et au delcà. C'est la tâche spéciale de l'économiste, ou de l'esprit économique, de mesurer les rapports entre la douleur et le plaisir et de tendre à réduire l'effort (la douleur) pour chaque résultat ou pour chaque unité de satisfaction des besoins (le plaisir). Seulement, jusqu'.à ce jour, la plupart des auteurs semblent avoir attribué à la raison la totalité des résultats obtenus, ou plutôt ils se sont presque uniquement occupés de l'iniluence de l'intelligence.

•Cependant, à côlé de renchaînement logique des idées et des faits, il aurait fallu indiquer, au moins sommairement, les principaux cas où cet enchaînement pourrait dévier sous rinfluence d'un sentiment ou se rompre sous la pression violente d'une passion. Ces indications auraient complété la théorie et lui auraient évité bien des attaques ; elles auraient oruidé la pratique qui serait entrée mieux armée dans l'arène du struggle for life. On aurait cependant tort de croire que l'influence de la sensibilité ait été complètement oubliée. Nous aurions beaucoup de passages à citer pour réfuter une pareille croyance; bornons-nous, par des raisons spéciales, à ne citer que quelques auteurs français. Sismondi (t. I, p. 53, en note) dit: « En général, Ad. Smith avait trop considéré la science comme exclusivement soumise au calcul, tandis qu'elle est sous plusieurs rapports du domaine delà sensibilité et de l'imagination, qui ne se calculent point. » Sismondi n'a pas été assez juste envers Smith, comme cela résultera d'un passage que nous citons plus loin. On pourrait, du reste, défendre Smith encore plus directement.

Sismondi paraîtra peut-être suspect à quelques-uns de nos lecteurs; voici donc un passage de Dunoyer, De la liberté du travail, t. 1, p. 3G (Paris, Guillauinin). Parlant de la « liberté, » que nous pouvons prendre ici comme synonyme de raison et d'intelligence, il dit : « Ensuite, dans la sphère môme qui a été ouverte à son activité, l'homme peut naturellement être empêché d'agir, d'un côlé par l'ignorance et l'inexpérience, qui retiennent toutes ses facultés dans l'inertie, et d'un autre côté par la passion, qui lui donne une activité désordonnée, qui l'excite à s'en servir d'une manière préjudiciable pour lui-même ou pour les autres... »

Nous pourrions encore citer tout le chapitre xxn des Harmonies économiques de Basliat, et d'autres auteurs,

164 NOTIONS FONDAMENTALKS.

notamment un passage important de Joseph Garnier que nous réservons au chapitre suivant. Mais si ces auteurs ont vuhi yéritéjils n'ont pas songé à en tirer des conséf|iiences au point de vue qui nous occupe. Du reste, le parti à en tirer est phitôt pratique que théorique; il s'agit moins de formuler les règles que de s'armer d'un esprit critique, afin de surprendre dans nos raisonnements, dans nos iuductions et déductions, l'influence des sentiments ou des passions. Cet examen critique se fait rarement (car qui se croit capable d'avoir tort?), de là d'innombrables erreurs de jugement dont nous n'avons pas conscience. En réalité, le seul résultat qu'il nous paraît possible d'atteindre, c'est le rétrécissement du domaine de l'inconscient; nous osons à peine espérer que l'influence de la raison sur la volonté en sera renforcée, l'influence des passions diminuée. — Peut-être serait-ce un njalheur d'y voir trop clair, il faut ne pas avoir goûté le fruit de l'arbre de la science pour habiter le paradis; mais puisque nous en avons été chassés, sachons du moins, dans la mesure du possible, quand nos actes sont les effets de notre raison et quand ils sont le produit de nos sentiments; c'est sur nos propres mobiles qu'il faut nous procurer de la lumière, nous serons bien toujours assez clairvoyants par rapport aux actes de notre prochain.

Puisqu'on a quelque peu méconnu jusqu'à présent dans le monde économique l'influence des sentiments, ajoutons encore quelques réflexions.

Si l'homme était un être purement raisonnable, il classerait ses besoins selon l'ordre logique : le nécessaire précéderait l'utile, l'utile Tagréable ; en fait, l'homme met généralement l'agréable avant l'utile. Le nécessaire actuel prime tout, l'instinct de la conservation éveillé par des sensations douloureuses court après le plus pressé; pour le nécessaire actuel, l'homme ne s'élève guère au-dessus de l'animal, sa nature supérieure ne se manifeste que lorsqu'il s'agit du

nçcessairc futur et que la prévoyance est enjeu. Ce point réglé à sa satisfaction, l'homme se sent libre, il se laisse aller, et c'est à ragrémenl qu'il pense d'abord. Or l'agréable dépend surtout des sentiments et l'utile de la raison, l'un est plus subjectif, l'autre plus objectif, ainsi la chose s'explique,

Conlestera-t-on que pour l'immense majorité des hommes l'agréable précède l'utile ?iS'e parlons pas des passions violentes comme le jeu, l'amour illégitime, l'ambition ; mais qu'on mette devant la plupart des hommes, d'un côté un cigare, un petit verre, et de l'autre un livre, que choisiront-ils? sera-ce la jouissance matérielle ou la jouissance intellectuelle? Mettez devant une dame une belle batterie de cuisine et une parure d'égale valeur, que préférera-t-elle? Nous avons connu un savant, dont on cite encore le livre, qui a été ministre et possédait 150,000 francs de rente : il donnait au précepteur de son fils unique 1,500 francs par an et 0,000 francs à son cuisinier. On multiplierait les exemples s'il fallait prouver que l'agréable prime l'utile et le sentiment la raison.

Si nous portons l'attention sur les faits économiques qui ont de la connexion avec la politique, nous rencontrons des sentiments aussi intenses que des passions, contre lesquels la raison n'essaye même pas de lutter; souvent elle s'en constitue la servante et leur prépare des arguments. C'est en pareil cas qu'il faut se méfier ! Quand on discute les droits sur le blé ou sur le bélail, les taxes sur le sucre, le vin, l'alcool, regardez de près les arguments, car il y en a de frelatés. Faute de valeur intrinsèque, on leur donne de l'apparence, « du coup d'œil. » b^xaminez surtout de près les arguments ornés de sentiments patriotiques, ceux qui sont remplis d'amour })0ur le « peuple », qui n'est pas la nation, et non moins ceux qui sont émaillés d'appels à la justice ! Ces belles choses existent sans doute, mais elles

sont aussi rares que le vin cl la bière liygicniqucsen France, le labac liygiénicine en Allemagne et en Suisse et les denrées surfines chez les épiciers de tous les pays.

C'est en matière politique et sociale que les passions sont les plus fortes (1), et c'est sur ce terrain que la science et la pratique économiques doivent surtout redouter les pièges. La politique n'est parfois que la puissance mise au service de passions subversives, d'une ambition etîrénée, d'appétits insatiables, de la vanité, de l'envie, de la haine. Vous reconnaissez aisément la passion au choix des mots employés par l'orateur ou le publiciste, vous savez tout de suite que ce ne sont pas ceux dont se sert la froide et impartiale raison.

Dans les théories socialistes, c'est une passion plus réfléchie qui s'applique à faire trébucher la logique au moyen des artifices de la dialectique. Ou sait que K. Marx : pour ne citer que celui-là) est passé maître dans ce genre d'exercice si nuisible à la paix publique et au progrès des masses. Voici, sur les arguments de ce théoricien du socialisme, le jugement d'un penseur de mérite, qui l'a étudié avec beaucoup de soin : « Il résulte de ce qui précède, que la théorie socialiste de l'exploitation (de l'ouvrier par le patron) que nous avons exposée d'après ses représentants les plus distingués (K. Marx et Lassalle) n'est pas eeulement inexacte, mais qu'elle n'a droit, comme système de déductions (theorctischen Werth) qu'à la dernière place parmi les théories de l'intérêt du capital. Quelque graves que soient les fautes de logique (Denkfehler) commises par les représentants de quelques autres théories, je ne crois pas qu'on en trouve quelque part ailleurs d'aussi graves, et en aussi grand nombre (que chez K. M. et L.) : ce ne sont que des présomptions acceptées sans la moindre preuve,

(1) Peut-être plus fortes qu'en matière de religion.

des contracdictions insolubles, raveuglement Tolontaire en face des faits les plus certains » (De Bœbm-Bawerk, GeschicJite und Kritik der Kapitalzins Tlieorien, I, p. 446). Nous pourrions citer un certain nombre d'autres jugements dans le même sens.

La passion fait voir et croire ce qu'elle veut auxbommes qu'elle possède, elle les rend sourds à la voix de la raison. Cette pauvre raison! il semble bien que nous exagérons volontiers sa puissance. Elle ne crée, ne fait sortir du néant, aucune vérité. Cet instrument intellectuel, comme les machines de l'industrie, ne peut tirer de sa matière première que ce quelle renferme. Le même métier tissera tour à tour la soie et le lin, la laine et le coton, et il en sortira des tissus de même nature que le textile employé. Si K. Marx part d'un capital défini d'une manière arbitraire, et s'il s'appuie sur des hypothèses démenties par les faits, le produit de son travail intellectuel ne peut qu'être une erreur.

Du reste, bien souvent aucune opération intellectuelle n'a lieu, on agit par impulsion. Cela se voit dans plus d'une grève. On cherchera vainement à démontrer aux ouvriers que la grève ne peut pas avoir l'effet qu'ils en attendent : les uns ne seront pas capables de suivre le raisonnement ; les autres ne voudront pas comprendre par méfiance : « On ne nous dit pas tout; » d'autres, les meneurs, seront sourds par amour-propre; la masse voudra simplement « faire comme les autres ». N'est-ce pas un sentiment, et non la raison qui agit ici ?

Encore une fois, nous ne prétendons pas avoir découvert les passions ou les sentiments et leur action, nous avons seulement cru devoir insister sur leurs effets en matière économique, elîets qu'on ne s'ap|ilique pas assez à isoler et à connaître. Nous allons maintenant montrer combien cette application est importante, combien il est nécessaire

d';ill(!r nu fond (l(^s cliosos, et puis aussi, couiljicn sont, variés les ciïets d'une même cause, selon les circonslances dans lesquelles elle se produit.

Nous loucherons seulement à trois poinis, nous réservant d'en examiner un quatrième dans le cha[)itre suivant, qui lui sera consacré en entier.

1, On a l)eaucoup discuté la question de savoir si l'économie politique doit se borner à exposer ce qui est, ou si elle doit aussi enseigner ce qui doit ou devrait être. C'est là à certains égards une question de méthode, innis elle nous appartient par sa racine. Si les sentiments n'étaient pas en jeu, il ne viendrait à l'idée de personne de traiter la science économique autrement que toute autre science: par l'observation, par l'induction, par la déduction, mais toujours par la raison, en exposant ce qui est, et en insistant sur les causes et les effets. Existe-t-il un livre qui prétende enseigner comment les astres devraient marcher, comment le cheval pourrait devenir un aigle, ou ce que la rose doit faii'e pour se transformer en chêne?

Mais en matière économique les sentiments font entendre leur voix. L'expérience nous apprend que le paresseux est dans la misère ; que dans la lutte pour l'existence, les plus capables, les plus laborieux, les plus persévérants sont les vainqueurs. Ce sont des faits que la raison constate. Or notre sensibilité s'émeut à la pensée des maux que la nature des choses produit. C'est l'honneur de l'homme d'être sensible, de là les mots si doux à entendre de « humain, humanité ». Incontestablement nous devons tous être humains; mais sur quoi la sensibilité doit-elle exercer son action, sur la raison ou sur la volonté? — Evidemment sur la volonté. — Si vous êtes témoins de soulTrances, agissez; courez au secours du malheureux, prenez toutes les mesures que votre noble cœur vous inspire. Mais que votre sensibilité ne s'avise pas d'agir sur la raison, vous ne pro-

duirioz que des phrases on des sophismes, et les plirases ni les sopliisnies ne soulagent aucun mal. Ils ne font que troubler la clarté des yues d'une raison droite, qui est impartiale de sa nature et ne peut voir les choses que telles qu'elles sont. Par conséquent, la science ne peut, ne doit montrer que la réalité ; si elle idéalise, elle n'est plus la science, mais la poésie. On sait que la poésie est la fille de l'imagination; en allemand elle s'appelle même Dichtungi, un mol qui est synonyme de fiction (le mot grec r.ii-q\j.x, de r.ctv), faire, rappelle aussi la fiction).

Supposons cependant que , trouvant trop sec l'enseignement de la raison, votre sensibilité vous pousse h dire comment les choses devraient être, vous quittez le terrain de la réalité, de « l'objectivité », pour exposer vos idées personnelles sur le meilleur des mondes possible, ici vous ne pouvez être que subjectif, vous inventez une utopie, ce qui est assez facile de nos jours, car les éléments abondent. Pour contenter les prolétaires, vous supprimez la propriété; pour satisfaire ceux qui ont plus de désirs que de revenus, vous décrétez qu'on donnera à chacun « selon ses besoins » ; il y a des gens que les lois gênent, vous établissez r « an-archie ». L'utopie est le produit d'une imagination sentimentale, ou de mauvaises lectures, mais jamais de la raison. Si vous mettez de la raison dans vos sentiments, vous les rendez féconds et bienfaisants ; si vous mettez du sentiment dans notre raison, vous pouvez la rendre gracieuse, mais en réalité vous la troublez, vous la dénaturez.

2. Passons au second point. On reproche aux économistes le célèbre mot de Gournay: Laissez fair<\ laissez passe)', et généralement quand on ralhKjue on intercale — on interpole — le mot: « absolu ». Le laisser faire absolu a une mine plus rébarbative rpie le simple « laissez faire ». A ceux qui ajoutent « absolu » on a le droit de dire : Vous

falsifiezje texte, sans leur répondre autrement. Le lecteur instruit sait (ju(; (ïoiirnay ne demandait rien d'absolu, il demandait, comme d'autres avant et après lui, et je suis du nombre, la liberté telle que tout homme raisonnable peut la désirer (1).

Cette dernière formule — la liberté raisonnable — peut paraître vague, et certains économistes libéraux ont cru devoir en donner d'autres, où la restriction n'est pas exprimée, mais sous-entendue. Les économistes autoritaires, de leur côté, objectent que la liberté n'empêche ni les erreurs ni les fautes, et cherchent à justifier ainsi les restrictions et en général l'intervention du gouvernement. Nous pouvons admettre que tel auteur ait donné une expression exagérée à sa pensée, sans lui donner tort au fond, mais dans le doute nous préférons toujours un peu trop de liberté que pas assez. Citons une des formules incriminées, elle est de Joseph Garnier, p. 115 de son traité (8'' édition): « L'homme libre d'agir pour le mieux de ses intérêts, dit-il, a plus d'intelligence, plus d'initiative, plus d'esprit, plus d'invention, plus d'énergie, de persévérance, de vigilance, de prévoyance dans tout ce qu'il entreprend que l'homme gêné et entravé et, a fortiori^ plus que l'homme attaché à la glèbe ou asservi. »

Malgré l'accumulation de vertus que renferme ce passage, nous ne trouvons rien à y reprendre, puisque l'auteur n'y parle pas d'une manière absolue. C est plutôt dans la chaleur des polémiques que nos économistes ont attribué sans restriction à la liberté cette puissance $ui gencris qui fait réussir tout ce qui est entrepris sous ses auspices ; dans les traités, les auteurs sont plus prudents, comme nous le montrerons encore plus loin, seulement ils n'ont pas assez insisté peut-être sur les effets soit des passions, soit de

(1) Il ne s'agissait pour Gonrnay que de la liberté du comuierce entre les diverses provinces de France.

l'ignorance. C'est parce qu'ils ont porté si haiil le drapeau de la liberté, quelquefois sous le vocable du « laissez faire », qu'on les accuse d'optimisme (1). Or, pour ma part, si je me range sous le drapeau de la liberté, ce n'est pas par optimisme, c'est simplement parce que je considère la liberté comme le moindre mal. La liberté n'empêche ni erreur ni faute, mais pour les maux qu'elle ne peut pas empêcher, il y a une grande et suffisante compensation que Vauvenargues exprime en ces termes: « 11 faut permettre aux hommes de se nuire, pour éviter un grand mal, la servitude. » C'est là un premier argument, qu'on peut appeler l'argument moral.

Mais il y en a un second, et celui-là est de nature économique. On ne peut avoir que deux motifs pour restreindre ma liberté : 1° l'intérêt général et 2° mon intérêt particulier. Je reconnais à l'Etat ou à la société le droit de restreindre les libertés particulières dans l'intérêt général... par des lois générales duement discutées et votées. Sans lois, un pays est sous le régime du despotisme ou de l'anarchie, et je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Quant à ce qui est de mon intérêt particulier, je demande à en être le seul gardien. N'ayant que ce seul intérêt à étudier et à sauvegarder, je prétends le mieux connaître et le protéger avec plus de soin que n'importe quel fonctionnaire de l'Etat (même bien choisi), qui serait chargé des intérêts de 1000 ou 10,000 citoyens à la fois (2). Ajoutons que la société est une chose si extrêmement compliquée qu'on doit être très sobre de lois, il faut se borner au strict nécessaire,

(1) L'optimiste par excellence est Bastiat, l'auteur des Harmonies économiques, harmonies fondées sur la liberté. Mais quand on attaque Bastiat on omet les restrictions qu'il a posées lui-même, et souvent on exagère encore sa pensée. Selon moi, l'optimisme et le pessimisme dépendent plus des sentiments que de la raison, par consétiuent ces deux tendances sont hors de la science.

(2) Ajoutons qu'on ne connaît que les besoins extérieurs de l'homme et jamais ses besoins intérieurs, ses goûts, ses prélcrcnces, ses aptitudes, etc

parce qu'il n'y a pas de loi, même la meilleure — qui fait sans doute beaucoup de bien — qui ne c;iuse aussi par ci, par là, quelques souffrances, auxqu(;lles il faut sans doute se rési"-ner. Que dire alors des lois qui ne sont pas des meilleures?

Ces réflexions ne nous semblent pas s'éloigner de la manière de Yoir d'Ad. Smith qui s'exprime ainsi [Rlchrsse des natio7if^, livre IV, chap. ix, t. III, p. 29 de l'édition Guillaumin,in-i2): «Ainsi, en écartant entièremenlious ces systèmes ou de préférences ou d'entraves, le système simple et facile de la liberté naturelle vient se présenter de lui-môme et se trouve tout établi. Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter où il lui plaît son industrie et son capital, concurremment avec ceux de tout autre homme ou de toute autre classe d'hommes. Le souverain se trouve entièrement débarrassé d'une charge qu'il ne pourrait essayer de remplir sans s'exposer infailliblement à se voir sans cesse trompé de mille manières, et pour l'accomplissement convenable de laquelle il ny a aucune sage^i^e liumaine ni conncmmnce qiiijmisse suffire, la charge d'être le surintendant de l'industrie des particuliers, de la diriger vers les emplois les mieux assortis à l'intérêt général de la société. »

Ces idées ont prévalu chez les économistes, qui la résument volontiers sous celte formule que « chacun sait le mieux ce qui lui convient », c'est-à-dire sait mieux que tout fonctionnaire ce qui est favorable à ses intérêts, proposition que je crois améliorer en la formulant ainsi : chacun est censé savoir le mieux ce qui lui convient (1), par conséquent rÉtat doit laisser à chacun sa liberté (naturellement tant qu'il ne fait de mal à personne); ce devoir de l'Etat

(1) Nous n'oublions ainsi ni les effets de l'ignorance ni ceux de la passion que nous voyons constamment en action dans la société.

esl le corollaire de son droit de punir, qui s'appuie sur cette proposition: Chacun est censé connaître la loi.

En somme, la liberté est la moins imparfaite des solutions, car elle est la plus conforme à la dignité humaine; elle ne supplée pas à Tignorance et n'évite pas les passions, mais elle remplacera dans bien des cas les fautes généralement irréparables de l'autorité ou de la collectivité irresponsable, par les fautes souvent réparables de l'individu responsable.

3. Personne ne conteste que les sentiments, surtout lorsqu'ils deviennent des passions, exercent sur la volonté de l'homme une puissance plus grande que la raison. La raison est impartiale, réfléchie, réaliste, mesurant les causes et les effets, comparant l'effort au résultat, tandis que la sensibilité est le produit d'impulsions quelquefois inconscientes, de sympathies et d'antipathies mystérieuses; et comme les mouvements engendrés parles sentiments sont susceptibles de se développer sans frein ni mesure, on a dû chercher à les contenir.

A cet effet on a inventé un procédé, ou une manière de procéder, que nous appellerons X automaiimie . iXous désignons parce mot les freins artificiels institués par la société, par l'État, par les groupes d'hommes, par de simples particuliers. L'automatisme est destiné à suppléer à la raison, ou mieux à la renforcer, en lui procurant le temps d'exercer son effet. Dans la pratique la plus usuelle l'automatisme a peut-être été un moyen de protection contre la mauvaise foi. Ce furent, dans tous les temps et dans toutes les contrées, des formalités à remplir, des mots à prononcer (1), des gestes à faire, des signatures à donner, selon les croyances, les usages, les lois ; une fois ces mouvements purement

(1) Lg serment est un procotlc qui est du domaine de l'automatisme; quand la foi a disparu, il n'est plus applicable. On le remplace alors par uuo simple affirmation, qui vaut ce qu'elle vaut.

matériels accomplis, les âmes sont liées — l'essentiel est qu'elles se croient liées — |)ar un engagement « en bonne et due forme », comme on dit. Les contractants exécuteront fidèlement cet engagement, tant qu'ils auront foi dans la sainteté de ces formules. Ce sont donc les sentiments, la religion, le respect humain, des craintes superstitieuses même (châtiments mystérieux), qui seront venus en aide à la raison qui, elle, ne peut que démontrer les avantages de riionnôtcté. Ouand les croyances s'en vont, les formes se modifient, mais conservent souvent leur puissance; la loi déclarera « essentielles » celles qu'elle veut maintenir; l'acte qui les omettera sera nul, et les pouvoirs publics procureront une sanction que la foi éteinte ne pourra plus conférer.

Noire attention s'est portée depuis beaucoup d'années sur l'automatisme; nous l'avons rencontré à chaque pas et nous avons un moment songé à lui consacrer un volume. Nous nous bornons ici à faire connaître l'idée générale.

Toutes les fictions politiques, sociales, économiques, toutes les organisations, les constitutions, les statuts, toutes les procédures judiciaires, les formes et les délais, etc., sont de l'automatisme. Nous lui avons donné ce nom, parce qu'il est en grande partie un produit de l'indolence humaine. Les hommes se fient si peu à la fermeté de leur volonté, à leur sang-froid, h leur discernement, et surtout à l'honnêteté et au dévouement de leui-s concitoyens, qu'ils voudraient voir les choses s'arranger toutes seules, automatiquement, forçant les indolents et les malhonnêtes à faire leur devoir. Cet excès de confiance dans l'efficacité d'un mécanisme (d'une chose extérieure à l'homme qui doit agir) est la cause principale de faiblesse du système, qui a cependant du bon ; la faiblesse vient de ce que le frein le plus selfacting a besoin de quelqu'un qui le surveille.

Citons quelques exemples. D'après les principes constitutionnels courants, le chef de l'Etat est irresponsable, les ministres sont responsables à sa place, par conséquent le chef de l'État ne peut prendre aucune mesure sans la signature d'un ministre. On voulait assurer Tinviolabilité du souverain dans l'intérêt de la stabilité et de l'ordre, tout en l'empêchant de faire du mal. La responsabilité ministérielle est un moyen automatique d'atteindre le but. Ce moyen pouvait bien enchaîner la volonté du chef de l'Etat, mais il n'offrait aucune ressource contre la passion des masses ameutées par des ambitieux. — Le suffrage universel d'une part, le cens électoral de l'autre, sont des mécanismes automatiques pour obtenir de bo7is députés, car si l'on n'avait pas l'intention de choisir, c'est y)ar le tirage au sort (comme à Athènes) parmi l'ensemble des citoyens qu'on aurait constitué les chambres représentatives. Beaucoup d'autres « principes » constitutionnels sont des fictions (1). Est-il vraiment vrai que les citoyens votent l'impôt qu'ils payent? La liberté de la presse permet-elle à chaque citoyen d'exprimer son opinion ; suffit-il que la loi ne l'empêche pas? Ces moyens et d'autres ne sont bons ou efficaces que lorsqu'ils sont soutenus par les croyances ou par l'opinion, sinon, des adversaires obstinés parviennent à les renverser, La loi française (et celles d'autres pays), pour ne pas surcharger les communes d'impôts, et aussi pour augmenter les chances d'une bonne élection de conseillers municipaux, a institué la gratuité de cette fonction municipale. C'est en effet parmi les gens désintéressés, ayant l'expérience du maniement des affaires, et non parmi les politiciens qu'il faut les recruter. Or la gratuité n'est

(1) <( Il faut dénoncer sans relâche cette adoration des moj'ens de la liberté remplaçant la liberté cUe-mômo. Les votes n'ont pas de vertu intrinsèque. La possession de représentants n'est pas un bienfait en soi, ce ne sont là que des moyens d'atteindre un but. ■■ Herbert Spencer, Iiiirod. à la se. sociale (Irad. franc.), 'i^ édit., Paris, 1873, p. 'Ji)9--230.

pas un moyeu plus cerlaiii di; lairc un boa choix que la rcni u u ('; ration.

C'est surtout dans Tadministration et dans la justice que rautoniatisnie est nécessaire... et qu'il ne suffit pas. Prenons, parmi nos notes, seulement les deux suivantes, elles concerneniradmiuistration. Dans laRevue des Detix Mondes du 1" novembre 1881 (t. XLYilI, page 215), on lit ce qui suit : « J'ai surpris, ces jours derniers, dans un de nos ministères, les doléances d'un brave homme qui n'avait pu, faute d'une pièce, toucher deux trimestres échus de sa pension de retraite. Cette pièce qui lui manquait, c'était un certificat de vie daté de la fin du 1" trimestre : il avait négligé de l'apporter, pensant qu'il aurait assez d'un certificat pareil daté de la fin du second. Oh ! que nenni ! l'administration ne se contente pas de si peu. <( Mais, gémissait ce vieillard, sije vivais enjuin, c'est apparemment que je n'étais pas mort en janvier. — Rien ne le prouve, » répondait l'employé, de ce ton d'autorité un peu méfiant et ombrageux, t[ui sied mieux que tout autre à un sage interprête des règlements. »

L'auteur remplace ici un argument par une plaisanterie. On comprend qu'un employé comptable soit surveillé ; si ses dossiers ne sont pas au complet (et le dossier de janvier ne l'est pas sans certificat de vie), le comptable ne peut pas prouver qu'il a régulièrement payé, il avait donc parfaitement raison. Nous n'avons pas besoin de prouver que cette surveillance s'exerce dans l'intérêt général.

Yoici un autre fait qui est la contre-partie du précédent, nous l'empruntons au Temps du 4 novembre 1881^ qui commente une circulaire du ministre des travaux insérée au Journal officiel An 3 novembre 1881. « Mais, comme le rappelle avec raison le ministre des travaux publics, toutes ces précautions, d'ordre purement mécanique, ne sauraient suppléer à une bonne organisation des services et à un bon

recrutement du personnel. Si Ton venait à s'en fier, pour garantir la vie des voyageurs, au fonclionnemant d'appareils prétendus parfaits, on n'aurait réussi qu'à organiser une chose, rinsécurité absolue de l'exploitation. La moins trompeuse de toutes les garanties, c'est oicore la présence d'un agent responsable. Aussi les Compagnies ne sauraientelles apporter une attention trop grande au recrutement de leur personnel, ainsi qu a l'amélioration de sa situation matérielle. »

Nous le disions bien, le mécanisme constitutionnel, comme toute autre machine, doit cire constamment surveillé par les intéressés.

Passons ce que nous pourrions dire relativement à la procédure judiciaire pour aborder tout de suite le domaine économique. Les finances en font à beaucoup d'égards partie. Chacun, enseigne la raison, et la loi s'inspire du précepte, doit contribuer aux dépenses de l'Etat, selon ses moyens. Mais le plus souvent le contribuable refuse de riMiseigner le fisc sur ses moyens; ce sentiment est blâmable, mais il domine la situation. Le législateur s'évertue donc à inventer des combinaisons destinées à faire ressortir automatiquement la vérité. Par exemple, la patente se proposant d'atteindre le bénéfice industiiel, la loi combine un système où la nature de l'industrie, la population de la commune, le montant du loyer, le nombre des employés, des ouvriers, des machines et instruments concourent à la fixation du chiffre de l'impôt. Dans le même esprit, le loyer est la base de la contribution mobilière (impôt sur le revenu). En douanes, les droits spéci(i(|ues gra(hiés sont des droits [)résumés aulomaliqucs (les déclarations de la valeur n'étant presque jamais sincères). La surtaxe de pavillon et celle d'entre|tôt sont des moyens automaliques. Tout le système des impôts indirects, ce qui serait facile à démontrer, renferme un élément automatique.

Dans los rapports entre simples particuliers, les mesures automatiques sont très fréquentes comme garantie contre J'efTet des sentiments, des passions, de la mauvaise foi. Quand on stipule d'être payé au prix du marché, d'être remboursé en or, quand le salaire est à la tâche, quand on accorde une participation aux bénéfices, c'est de Tautomalisme. De même, les lois qui confèrent aux banques le droit d'émission ajoutent toujours des dispositions qui doivent servir de frein automatique contre les excès; le taux de l'escompte renferme un frein pour protéger l'encaisse métallique, et nous pourrions multiplier les exemples, l'automatisme est presque partout.

On aura compris que l'automatisme a pour mission de remplacer la vigilance de l'esprit attentif et réfléchi, et surtout d'empêcher les hommes d'être entraînés d'une manière inconsciente par le sentiment, ou d'être trop souvent victimes d'entreprises de gens peu scrupuleux. Ces moyens sont tantôt bons, tantôt inefficaces; en tous cas, ils indiquent que le mouvement des affaires publiques et privées n'est pas seulement entretenu et dirigé par la raison, et que, dans ses jugements ou appréciations, on doit toujours faire entrer en ligne de compte le sentiment d'une part, l'ignorance de l'autre.

Page 1