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CHAPITRE VII

L'homme étant sous Tactioii de deux puissances difî'éreutes, la raison et les sentiments, les actes économiques ne peuvent pas avoir qu'un mobile unique. La volonté, en eiîet, cède tantôt aux motifs de la raison, tantôt aux suggestions d'uu sentiment, ou même aux impulsions d'une sensation. Souvent encore nos actes sont le résultat combiné de plusieurs forces qui s'excitent ou se modèrent mutuellement.

La science économique est fondée sur la nature humaine et notamment sur la manière dont elle est affectée par certains faits. Pour établir ses lois, ou ses principes, ou ses règles, le mot à employer est indifférent pour le moment (V. le cliap. ix), la science doit prendre l'homme à l'état normal; les actes d'un aliéné, par exemple, ne comptent pas. Ordans l'homme normal existe une force toujours éveillée, attenlive, vigilante qu'on appelle l'instinct de la conservation, instinct auquel se rattache très étroitement le double penchant — qui sont les deux faces de la même médaille — d'éviter la peine ou la douleur et de rechercher le plaisir : les besoins causent la douhnir, et leur satisfaction le plaisir.

L'instinct de la conservation se reti'ouve dans tous les êtres vivants, animaux et plantes compris. Dans le règne

végétal il se nianifeslc d'une façon rudiuientairc: les plantes grimpantes recherchent et s'attachent à un soutien ; les fleurs tournent la face vers le soleil; les racines envoient des fils dans la direction de l'eau. L'instinct est plus développé et mieux armé dans l'animal, il a été trop souvent observé pour que nous ayons à nous y arrêter. Dans l'homme, cette force trouve à sa disposition toute la puissance de l'intelligence, toutes les ressources de la prévoyance, toutes les complications de la vie sociale, de sorte qu'on la trouve toute transformée. 11 a fallu lui donner un nom particulier, plusieurs même: amour de soi, intérêt personnel, égoïsme, ils se distinguent par des nuances, qu'on ne respecte pas toujours, et souvent l'on emploie l'un ou l'autre, selon qu'on est soi-même sous l'iniluence de la raison ou de la passion.

On a dû multiplier les noms, parce qu'une force n'a pas toujours la même puissance, la même intensité, la même violence ; l'amour de soi peut être plus ou moins faible, plus ou moins fort, selon le tempérament de chaque homme, c'està-dire selon des dispositions naturelles mystérieuses ou inexpliquées: or quand nous trouvons l'amour de soi trop fort, nous l'appelons égoïsme ; l'expression d' « intérêt personnel » est déjà un peu moins dure; d'autres termes sont à notre disposition pour qualifier une moindre intensité de l'instinct personnel. Nous employons les synonymes selon notre propre appréciation, et nous sommes généralement d'autant plus sévères, que le même défaut est plus développé en nous-niôme: c'est l'égoïste qui sera nécessairement le plus choqué de l'égoïsme des autres. En ces ma- • tières, les hommes ont deux poids et deux mesures, les uns servent à peser nos défauts, c'est le petit poids, les autres à peser les défauts de notre prochain, c'est le gros poids. L'instinct de la conservation et ses dérivés à tous les degrés...... même l'extrême égoïsme, n'empêchent pas l'exis-

tencc, dans le mcme homme, de penchants ou de sentiments d'une autre nature, ceux que Comte a réunis sous le nom di'ahrimme. Ce mot, qui rappelle un peu la charité (aime ton prochain comme toi-même), a paru trop étroit à ceux qui auraient voulu emhrasser en même temps tous les rapports politiques et sociaux de l'homme, et ils opposent de préférence l'intérêt général à l'intérêt particulier. C'était changer de défaut, puisque l'intérêt général ne rappelle pas l'amour du prochain. Pourquoi ne pas dire simplement que l'égoïsme n'exclut pas absolument le désintéressement, ni le dévouement?

Toutefois, nous ne savons pas souvent quand un acte est désintéressé. On est trop disposé à ne voir l'intérêt que dans les questions d'argent; cependant, même pour l'égoïste, l'argent n'est pas le plus grand bien, il lui préférera parfois les honneurs et les payera à beaux deniers comptants. Ni les encouragements aux arts ou Aux sciences, ni la charité, ni le patriotisme, ni les autres grandes vertus ne sont toujours désintéressés, l'égoïsme aime s'affubler du masque d'un noble dévouement, car les phrases — qui sont d'autant plus sonores qu'elle sont plus creuses — en imposent trop aisément aux masses... ignorantes ou instruites.

Quoi qu'il en soit, comme économistes, c'est à notre propre domaine que nous devons circonscrire notre attention, et là nous trouvons que l'intérêt personnel est la conséquence de la double nécessité: 1" de satisfaire nos besoins; 2" de nous imposer des efforts pour y parvenir. Les efforts, les peines, les fatigues ont donc un but déterminé, ils attendent une compensation, et dans ce sens ils sont intéressés. Etant obligé de manger, je me donne la peine de labourer un champ qui produira du blé : je fais ce travail |ku' intérêt, si je n'étais pas intéressé à manger, je ne laboui-erais pas, c'est la nécessité qui me fait vaincre la force d'inertie, lindolence qui est un attribut de notre corps. Tous les

ciïoi'ls (l'oi'drd (''COiionii(iuc Iciident à l'acquisition (l'iin hicMi ; c'est précisément la poursuite d'un avantage légitime qui donne a rc'llort son caractère économique. Le travail gratuit, le tiavail d'agrément, le travail par charité, le travail sans intention de gain (par exemple, celui de soldats creusant un fossé autour du camp à fortifier), peuvent être d'ordre très élevé, mais ne sont pas d'ordre économique. D'un autre côté, tous les actes intéressés ne sont pas du domaine économique. Le fonctionnaire qui redouble de zèle pour obtenir la croix, l'élève qui soigne ses devoirs pour jouir d'une sortie, le député qui fait obtenir une subvention à son département pour assurer sa réélection, et bien d'autres, sont intéressés, sans être justiciables de l'économie politique. Mais l'avidité, la rapacité, l'égoïsme pur et simple, comme le dévouement, l'esprit de sacrifice, les vertus les plus sublimes non plus. Les vices et les vertus sont du ressort de la morale, l'économie politique a sa mission particulière et la science doit s'y conformer, si elle ne veut pas s'égarer; il est loisible toutefois à la pratique d'en sortir. L'économiste pratiquant ne peut même pas s'en dispenser, car il vit dans la société, et celle-ci n'est pas régie seulement par les lois de l'économie politique.

Le rôle que l'intérêt personnel joue dans la vie économique adonné lieu à de nombreuses polémiques, mais c'était souvent un combat contre des moulins à vent, on pourfendait un géant créé par l'imagination ; ces attaques n'en ont pas moins nui à la science économique. Certains de nos adversaires, et môme des amis perfides, ont soutenu que la science économique était sans cœur et ([u'elle prêchait l'égoïsme. La première de ces accusations est une niaiserie, la seconde une calomnie. Veuillez nous dire oi^i est situé le cœur de l'astronomie ou de la géométrie, dans les jambes ou dans les bras ? Et quelles sont les fonctions du cœur dans un exposé scientifique? Quant au reproche de prêcher

l'égoïsme, c'est à ceux qui nous accusent à produire leurs preuves. On ne l'a pas tenté; on s'est borné à citer des passages dans lesquels l'intérêt personnel est présenté par des économistes comme un utile, un puissant, même un indispensable agent économique, ce qui est toutà fait vrai, il est seul assez fort pour vaincre l'indolence innée chez beaucoup d'hommes... et n'y parvient même pas toujours. Certains auteurs allemands dont il sera encore plus amplement question prétendent que l'économie politique dite classique considère l'égoïsme comme l'unique moteur en activité dans le domaine économique, et lui reprochent de ne pas mêler l'éthique à l'économique ; ils soutiennent que l'économie poHtique ne doit être présentée au public que couverte du manteau de la morale, dût sa beauté correcte et sévère en sou (Tri r.

Toute cette polémique repose sur un équivoque, sur les diverses acceptions d'un mot, sur les différents degrés d'un même sentiment : les adversaires de l'école libérale revendiquent pour eux le degré doux ou moral, et ils attribuent aux partisans de cette école le degré dur ou immoral. C'est, comme nous le montrerons, une re\'endication très mal fondée. Ils ont pourtant lu Bastiat qui a soin de limiter Yintérêt en lui accolant l'épithète /f'^//2m<?, ils ont vu qu'A. Smith emploie le mot selfinterest^ et que d'autres disent amour de soi (J.-B. Say), mais ils ont aussi rencontré le terme d'égoïsme et leur cœur plein d'éthique a débordé d'indignation. S'ils avaient été assez calmes pour réfléchir, ils auraient trouvé le moyen d'excuser charitablement leur prochain, leur collaborateur à l'œuvre économique. Ils auraient pu dire :

1. L'usage veut qu'on varie les expressions, après avoir plusieurs fois em|)loyé le mot intérêt on pouvait prendre ('(/ohmc sans que cela liiàt à conséquence, car la plupart des gens n'y regardent pas de si près, la trop grande

1184 NOTIONS F0NDAM[':NTALKS.

ri'^iienr sorail l;ixcc de pôdanlisine. Il faut s'attacher aux pensées plutôt qu'aux mots.

2. Les auteurs attaqués s'étaient peut-être mêtne servis du mot égoïsnie pour désigner l'intérêt excessif, c'était alors un emploi très légitime.

3. Il faut distinguer entre les divers emplois du mot éfoïsmc. 11 trouve bien son application en matière économique, mais aussi dans nombre d'autres cas. Les moralistes reprochent assez souvent aux hommes d'être égoïstes sans songer le moins du monde aux choses économiques. Un père qui ne marie pas sa fille pour garder la dot, une femuie qui refuse d'être mère pour conserver sa beauté, une veuve qui ne veut pas marier son fils unique, tant d'autres gens dans d'autres cas sont égoïstes sans que l'économie politique ait rien à y voir. Or, si ce vilain sentiment est si répandu, même chez les économistes, et peut-être aussi chez les moralistes , il est très possible qu'un économiste se serve de ce mot plutôt que d'un terme moins accentué par simple habitude sociale et sans vouloir lui donner, dans le cas spécial, toute sa portée scientifique. Encore une fois, c'est la pensée et non le mot qu'il faut considérer ; nous aurons à y revenir.

Abstraction faite des cas où il parle en moraliste proprement dit, l'économiste ne traite que de matières auxquelles s'applique l'intérêt légitime, et on ne peut discuter avec lui que sur les limites de la légitimité. 11 n'est pas vrai, d'ailleurs, que l'économie politique soutienne que l'intérêt particulier se confonde toujours avec l'intérêt général, ni que l'intérêt personnel soit le seul mobile des hommes, ce sont des points que nous allons prouver par citations avant de passera l'examen de la polémique soulevée en Allemagne par l'école dite éthique.

ÉfiOlSME ET ALTRUISME, ÉCOXOMIOUE ET ETHIQUE. d85

Commençons par Ad. Smith. On cite souvent ce passage (l) (livre IV, cliap. 2): « Chaque individu met sans cesse tous ses efforts à chercher, pour tout le capital dont il dispose, l'emploi le plus avantageux : il est bien vrai que c'est son propre bénéfice qu'il a en vue, et non celui de la société; mais les soins qu'il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent natiu'ellement, ou plutôt nécessairement, à préférer précisément ce genre d'emploi même qui se trouve être le plus avantageux à la société. » (Édit. Guillaumin, in-I2, t. II, p. 207.)

11 n'est pas question ici d'égoïsme, mais d'intérêt légitime. La morale n'enseigne pas de placer ses capitaux imprudemment, et le négociant ou l'industriel qui étend fructueusement ses affaires rend en même temps service à la société dont il fait partie. Un peu plus loin (p. 209), Smith ajoule : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler. » Smith explique que le particulier entend mieux ses affaires propres que celles de la société, ce que tout le monde accordera. Smith ne célèbre pas l'égoïsme ici, il n'exagère pas non plus la puissance de l'intérêt personnel, il en montre la faiblesse en plus d'un endroit, mais ce dont il se préoccupe surtout, c'est de montrer que l'intérêt privé et lintérôt public ne sont pas toujours d'accord. Nous renvoyons surtout aux conclusions du chap. ixdu livre I (tome I, p. 298 et suiv.).

Les passages analogues ne sont pas rares dans les œuvres de J.-B. Say, mais l'auteur ne s'arrête nulle paît longtemps sur ce sujet. Voici un exemple, qui suffira (Traité, 1. 1, ch. xviii, p. 152 de l'édit. in-12 de Guillaumin): « L'intérêt personnel est toujours le meilleur juge de l'étendue de ce sacrifice (les avances) et de l'étendue du dédommagement qu'on peut s'en promettre; et quoique l'intérêt personnel se trompe quelquefois, c'est, au demeurant, le juge le moins dangereux, et celui dont les jugements coûtent le moins. — M;iis l'intérêt personnel n'offre plus aucune indication, lorsque les intérêts particuliers ne servent pas de contre-poids les uns aux autres... »

(1) Nous reproduisons de préférence les citations d'adversaires de ses doctrines, par exemple, Hildcbrand et M. Kuies (p. Tlb). Nous retrouverons encore plus d'une fois ces auteurs distingués.

Ajoulons que nous avons cherclié en vain le mot écjolsme dans les œuvres de J.-B. Say. Il peut nous ôlic échappé, mais à coup sûr il y est rare.

Arrivons au grand coupable, à Basliat, l'auteur des Harmonies économiques. Nous avons vu qu'il ne parlait (juedes « intérêts légitimes », voici maintenant un passage où se trouve le mot égoïsme (p. 40) : « Nous ne pouvons donc pas douter que VintérêL personnel soit le grand ressort de l'humanité. Il doit être bien entendu que ce mot est ici l'expression d'un fait universel, incontestable, résultant de l'organisation de l'homme, et non point un jugement critique, comme le serait le mot égoïsme. Les sciences morales seraient impossibles si l'on pervertissait d'avance les termes dont elles sont obligées de se servir. » Ce passage réfute d'avance toute attaque des adversaires de Bastiat.

Passons un grand nombre d'autres économistes pour n'emprunter qu'un passage à Joseph Garnier, celui qui a été considéié comme l'économiste « orthodoxe» (l) par excellence. Dans son ïraité d'économie politique, 8'' édit., p. 13, il dit: « (le droit de propriété) a sa source dans Vintérèt individuel, c'est-à-dire dans cet instinct naturel aucjuel donne naissance le Besoin qui préside ;\la conservation de l'individu et de sa famille, et qui, maintenu par la Justice, ou respect de l'inlérôt d'autrui, est le moteur universel du genre humain, et forme, i)ar sa multiplicité, Vintérèt général, ou l'intérêt commun, ou l'intérêt social, sans exclure le Devoir, la Bienveillance, ou la Sympathie, ou la Pitié, ou le sentiment d'Humanité, qui sont aussi, dans une certaine proportion, des liens sociaux et des mobiles de iliomme, POUVANT DOMINER QUELQUEFOIS l'intérêt INDIVIDUEL. L'intérêt n'est pas le seul mobile, mais le plus puissant mobile de notre espèce, l'aimant des hommes, selon l'expression du marquis de Mirabeau. »

En note, Joseph Garnier donne comme synonyme d'intérêt individuel : intérêt personnel, intérêt privé, amour de soi, et il ajoute : « L'égoïsme est l'amour de soi exclusif, le rapport exagéré et vicieux de tout à soi. »

Citons encore ce passage d'Ambroise Clément : « Les princi-

(1) 1° Je n'admets pas le mot orthodoxe en matière scientifique; 2° le mot est surtout mal applique à J. Garnier qui était le plus éclectique des hommes; examinez de près son Traité et cela vous sautera aux yeux.

paux mobiles naturels de l'homme sont l'intérêt personnel et la bienveillance » [Essai sur la Science sociale, II, p. 640).

Les quelques citations que nous venons de présenter réfutent les attaques précitées, et en môme temps les critiques qu'on va lire, mais le sujet est assez important pour e.xaminer de près la valeur de ces critiques.

Commençons par le livre de M. K. Knies, Die poliùsche Oeconomie vum f/eschichflicken Slan(lpu7ikt, 2"" édit. 1883(1). Nous lisons, p. 233 : « Venu ich hier den Versuch wai^e, ei7ie neue Ansichl ûber diesen Cardinalpnnkt fur die Volkswirthschaftslehre zu begriinden... «(Si j'ose tenter ici l'essai d'établir une nouvelle manière de voir sur ce point capital de l'économie politique...). N'est-ce pas très solennel? Et de quoi la montagne est-elle accouchée? du mot amour de soi, Selbslliebe, terme peu heureux, car en allemand ce mot a un arrière-goùt de vanité, c'est peut-être la raison pour laquelle on l'a évité (2). M. Knies invente (?)le mot amour de soi, après avoir mené une attaque à fond de train contre les auteurs qui voient eu tous les hommes des égoïstes, naturellement en leur faisant dire cent fois plus qu'ils n'en ont dit. Mais tâchons de traduire une partie de la page 236, la pensée de l'auteur et mon a];préciation de cette pensée en ressortiront plus clairement.

« Et si.... l'expérience démontre que la poursuite d'un but intéressé (« eigenniilzige » (3)) peut nuire à l'intérêt général, je n'en suis pas moins convaincu et trouve confirmé par l'expérience, que l'activité privée qualifiée d'intéressée [eiyenuûtzig) a maintes fois fait progresser la prospérité publique. La nature a mis dans l'homme, comme dans les animaux, l'instinct de la conservation et du bien-être, ainsi que le besoin de s"aflirmer, de se perfectionner (?), de se compléter. C'est cet instinct et ce besoin vivant dans chaiiue individu doué de raison qui se manifeste comme l'amour de soi [Sclbt.lllebe) que la religion, ([ui dé-

(1) La prcmicro est de lSô:i, raiitcuv a maintenu sa première rédaction, avec des notes additionnelles. Le titre du livre est : L'ccunumic poUliqae au point de vue historique.

(2) Si'lbslinteresse, Selfinlerest, aurait mieux valu, c'était tout juste : intérôt personnel.

{'■i) Entre guillemets dans l'orii^inal. L'auteur traduit eigenniUziy par égoïste. Les Allemands ont encore SeU/slsuc/it, qui est plus tort (jue le simple égoîsmo, c'est un égoïsme extrême : Véyomanie. Il est regrettable que les nuances ne soient pas les mêmes dans les divers pays.

sire que l'homme ait toujours en vue les intérêts suprn-terrestres, a sanctifié, car la foi chrétienne le place à côté de l'amour du prochaiu (sans doute une allusion au précepte « aime ton procliaiu comme toi-même »). Cet amour de soi n'est pas en contradiclioii avec l'amour de la famille, l'amour du piochain, l'amour de la patrie. L'extrôme égoïsme {Selhtsuc/U), au contraire, renferme cette contradiction, elle comprend un élément exclusif et négatif, qui ne peut jamais s'allier à l'amour de ce qui n'est pas le moi. L'extrême égoïsme de l'individu (Selbstsucht) c'est l'amour de soi uni à l'indifTérence, au manque d'égard, à la haine, à la disposition au brigandage envers tout autre individu et envers la chose publique. Il n'est donc pas permis de se servir du mot Eigennulz qui semble embrasser à la fois l'amour de soi et l'extrême égoïsme... » Nous nous arrêtons, car il faudrait parler allemand pour continuer.

Nous en avons assez dit, ce nous semble, pour montrer que RI. Kiiies se sert ici d'armes interdites dans les combats loyatix. Absolument rien ne l'autorise à se servir du mot Selb>tsucht, égoïsme extrême, efTréné {égomame). Jamais économiste français ou allemand ne s'est servi de ce mot, jamais aucun passage d'un ouvrage économique sérieux n'a pu faire supposer qu'on a pensé seulement à cet horrible sentiment ; le mentionner, c'est en faire l'insinuation. M. Knies n'avait pas non plus le droit de tant insister sur les reproches qu'il fait quelques pages plus haut dans son livre à Rau de s'être servi du mot Figennutz, terme qui est plutôt l'équivalent d'intéressé que d'égoïste. Ce mot Figennutz est un peu trop accentué et les économistes allemands auraient dû l'éviter (1), mais M. Knies ne dit-il pas lui même que ce mot embrasse l'amour de soietl'égoïsme extrême, pourquoi le prend-il dans le sens extrême malveillant? cela n'est permis ni au savant — la science est impartiale — ni à l'homme invoquant la foi chrétienne qui prescrit la charité. Il éfaitd'autant plus de son devoird'interpréter ^i^en- 7iutz par amour de soi que Rau fait son possible pour adoucir le sens de ce mot fâcheux. — Faut-il croire qu'il a tant accumulé

(1) Car Rau n'est pas le seul à s'en servir. On aurait dû éviter ce mot parce qu'il est très élastique, comme d'ailleurs le terme intéressé, on peut l'être peu ou beaucoup. Maintenant qu'on est averti, on fera peut-être plus attention, mais je n'en suis pas sijr, il est des auteurs tout à fait modernes qui prennent altei'nativemont et indifféremment l'un et l'autre mot.

d'ombre sur les autres, et jusque sur des économistes imaginaires, afin que sa prétendue invenlion « l'amour de soi » brille d'une lumière éclatante? Quelle SelbsnchtH!

Donnons cependant un bon point à M. Knies : il a constaté et loyalement proclamé qu'Ad. Smith n'avait nullement proclamé l'égoïsme comme dogme fondamental de l'économie politique, ce seraient ses disciples qui auraient commis des exagérations dans ce sens.

M. Scbônberg, dans son Hcuulbuch der pnlUischetiOekonomie (Ttibiugen, Laupp, 1882, p. 5), suit complètement M. Knies (t. I, p. 5 et 6, mais dans la 2" édition son langage s'est adouci). M. Scbônberg conteste, d'ailleurs avec raison, que tous les hommes aient une « égom-ànie {Se lOstsucht) individuelle », mais il reconnaît que « tous les hommes ont l'instinct de la conservation et de la promotion de leur propre inVëY èi [F or deinmg des eignen Intéresses), de leur propre bien-être [wohl). Cet instinct est fondé dans la nature humaine, et c'est un instinct que la morale reconnaîtcomme légitime {auchsiitlich berecliiigter Trieb). C'est même un devoir pour chacun de l'avoir... » (£'< ist fiXr dea Einzelnen P/lichl, ilin zu haben). Cela su [fil. L'économiste le plus « classique » ou « orthodoxe » ne peut en demander davantage et n'en a jamais demandé davantage. M. Scbônberg va même assez loin pour déclarer que c'est « un devoir » d'avoir l'instiiicL que « la nature » met « dans tous les hommes », bien entendu, bon gré, mal gré. C'est le plus commode des devoirs, puisque la nature nous le fait remplir en tout cas, d'une manière consciente ou inconsciente. Nous sommes d'accord.

M. Schàftle [Das geselischaftliche System, etc. 2'' éd. 1867, p. 13) ne s'étend pas longtemps sur « l'intérêt privé » qu'il considère comme un stimulant très puissant et prolilable à l'humanilô tout entière comme à chaque individu en particulier.

M. Wagner se sert de l'expression Selbslinteresse{\nlérèl personne]) etne fait pas à proprement i)arler de poléniitiue. Il n'admet pas — et je crois que personne n'admet — que l'intérêt personnel soit le seul mobile de l'homme, la tendance égoïste peut être adoucie ou combattue par l'amour du prochain, par le sentiment du devoir, ou aussi elle peut être aggravée, surexcitée par des passions, par une âpre avidité, eic. Nous n'insistons pas pour le moment, car nous aurons à revenir sur les

vues de M. Wagner. D'ailleurs nous retrouvons dos vues analogues dans l'ouvrage de M. Colin, Si/slem der Nationalokonnmie (SLuLtgard, Enke, 1885, t. I", p. 381 et sulv.).

Une (les (lifilcultcs ;\ vaincre quand on veut citer et discuter un é(;on()uiisle allemand moderne, c'est qu'on peut rarement se borner à reproduire un court passage. Ce passage serait généralement mal compris par ceux qui ne connaissent pas l'ouvrage, et surtout l'esprit et les tendances de l'auteur. Par exemple, M. G. Cohn est un adversaire passionné des doctrines économiques qui portent le nom de Smith et de Say et qu'on a enseignées en Allemagne avant que le socialisme n'ait commencé à y exercer une influence assez sensible sur la science éc(momique, et naturellement il les combat de toutes ses forces. Le premier adversaire à combattre c'est « la loi naturelle » que nous traitons dans un autre chapitre. Le principal argument employé c'est l'évolution — ce moyen est habilement choisi, IM.Gohn est un fort dialecticien. — Il constate que les hommes ont été sauvages et qu'ils se sont civilisés, ils peuvent DONC (en vertu de l'évolutionj devenir encore autre chose, peut-êti'e des anges, peut-être des brutes, comme à la Terre de Feu, l'évolution mène à tout. En tout cas, il n'y a pas de loi naturelle, par conséquent, l'instinct physiologique ne domine pas seul dans l'homme, il y a encore l'inQuence de la morale. Moi aussi je crois à la morale, je trouve seulement que M. Cohn en accapare plus que sa part, ou plus exactement, qu'il suppose les hommes plus moraux qu'ils ne le sont, cela fait sans doute bonne mine dans son système. Après cette trop courte introduction on comprendra mieux les extraits que nous allons donner.

« La variété des bonnes et mauvaises qualités, des vertus et des vices, dont nous nous attribuons volontiers la meilleure moitié (les vertus), tandis que nous observons avec indignation l'autre moitié dans autrui (les vices) (1), n'est que le développement historique de l'instinct naturel de la conservation de soi-même sous l'influence de l'ordre moral. Ces qualités sont si peu neuves, que la civilisation antique avait déjà la connaissance et le nom pour à peu près toutes les vertus et tous les

(1) C'est une remarque très juste, mais assez pessimiste. Gomment l'auteur d'une pareille remarque peut-il, en tant d'autres endroits,juger avec tant d'optimisme les progrès moraux des hommes? L'auteur ne voulait-il faire ici qu'un trait d'esprit?

vices de notre temps ; elles sont, d'une part, le résultat de la différenciation de l'instinct primitif au service de besoins plus étendus, et de l'autre, la conséquence de l'assujetlissement du Moi primitivement brutal à l'influence croissante d'idées qui ont leur origine dans la vie sociale.

« Le sens commun des gens d'expérience a de tout temps fait aisément remonter jusqu'à leur source cette variété (de manifestations de l'instinct), en nous assurant que toutes les actions reposent sur l'intérêt personnel (1), et que les apparentes déviations de ce principe ne sont que des illusions qu'on décore d'un nom particulier, et même que la communauté humaine s'en trouvera bien si l'on reconnaît la domination illimitée (!) de l'intérêt personnel, et lui concède les pouvoirs illimités d'une loi naturelle. » J'abandonne la traduction, pour résumer les pensées de l'auteur qui continue en disant que l'économie politique s'est emparée de cette doctrine, mais qu'à côté de cette opinion radicale — qui ne se trouve nulle part, car personne n'a jamais employé le mot <i illimité » — il existe une opinion plus modérée qui admet aussi le patriotisme, la religion, la science, les arts et d'autres forces morales, mais qui prétend qu'en matière économique l'intérêt personnel (M. Golm met toujours Eigennulz) règne seul et que la théorie économique repose tout entière sur la prédominance de ce sentiment.

L'auteur admet cependant que l'opinion radicale aussi bien que l'opinion modérée ont leur racine dans une notion en partie incontestable. Il est en effet incontestable que toutes les tendances humaines, toute la civilisation, même les aspirations les plus élevées ont pour but la conservation et le développement de la vie individuelle. Mais la catégorie de biens sur lesquels l'intérêt personnel agit n'est pas tout, et les autres biens ne sont pas moins nécessaires à l'homme. Mais si l'auteur admet ces inihiences, ces forces, il ne peut pas concéder l'existence d'une loi naturelle sur ce domaine, car l'homme est perfectible et une force naturelle est immuable. On ne peut pas contester que nous ne ressemblons pas aux honimes primitifs,

(1) L'auteur met dans le texte Eigennutz (égoïsmc) et en note, à titre de commentaire, les mots français « intérêt personnel » et le mot anglais « selfinterest ». 11 aurait cependant pu choisir, couuiic M. Waguer, le mot Selbstinleresse.

donc notre instinct s'est nnodifié, et s'il s'est modifié jusqu'à, présent, il continuera de se niudifier, et la diversification de l'instinct se fora justement sentir dans les manifestations de l'intérêt personnel. La question est de savoir si l'instinct s'est modifié, il est très probable que c'est plutôt sa manière de se manifester qui s'est diversifiée (1).

Los trois thèses que M. Colin pose comme des axiomes nous semblent aisément l'éfutables : 1° l'homme étant perfectible et une loi naturelle étant immuable, il y a incompatibilité d'humeur entre eux. M. Cohn confond ici la force et ses manifestations. Au moment où j'écris ces lignes, il y a un orage. On sait, c'est une seule force, rélecliicité, qui le proudit, je constate cependant trois manifestations diirérentes : l'éclair, le tonnerre, la pluie, et nous savons qu'il y en a d'autres. Le même instinct de conservation agira de même façon sur le sauvage et le civilisé ; quand ils auront soif, ils boiront, et ainsi de suite. Que l'un mange la chair crue du daim qu'il vient de tuer, et que l'autre entre dans un splendide restaurant et se fasse servir un dîner succulent composé de plusieurs plats, cela ne fait rien à l'affaire, c'est un efiet de milieu. Le fils d'un de mes amis de Paris qui a pu s'asseoir souvent dans un de ces restaurants, voyageant aux États Unis, s'est égaré dans les Montagnes Rocheuses. Il errait dans le désert, sans provision, aussi le troisième jour il a été très heureux de rencontrer un serpent à sonnette, de le tuei- et de le manger. L'instinct est toujours le même, ses manifestations seulement se différencient selon les milieux.

La deuxième thèse est : ce qui s'est modifié jusqu'à présent continuera ii se modifier. Oui, les manifestations changeront, mais elles sont d'importance secondaire. Dans les temps historiques, et nous ignorons ce qui a précédé ces temps, l'homme est resté essentiellement le môme, les assaisonnements de sa cuisine, la coupe de ses vêtements, la distribution des maisons ont changé, mais il y a toujours des cuisines, des vêtements, des maisons. M. Cohn a lui-même constaté que

(1) Nos sauvages ancêtre*, quand ils avaient grand'faim et qu'aucune nourriture n'était sous la main, se jetaient sur un autre liomiae et le mangeaient ; aujourd'liui, l'affamé (civilise) vole un pain. Mais des naufragés sur un radeau ont, encore au dix-neuvième siècle, mangé tout simplement leurs compagnons, quand ils se sont trouves loin de toute ressource. En quoi l'iustinct de rhomioo a-t-il change?

l'antiquité avait à peu près les vices et les mêmes vertus que noué, eh bien, les besoins physiques, les vices et les vertus, c'est tout l'homme. Les mœurs et les habitudes changent, mais si la pratique doit en tenir compte, la science économique ne s'arrête pas aux modifications extérieures ou superficielles.

La troisième thèse enfin suppose que la diversification de l'instinct se fera justement sentir dans les manifestations de l'intérêt personnel, car l'homme sera de plus en plus civilisé. 1^'auteur semble supposer que les hommes deviendront progressivement meilleurs. Pourquoi cela? Parce qu'on a inventé le calcul infinitésimal, le télégraphe, les chemins de fer, le suffrage universel et le fusil à répétition? Est-ce que savoir lire et écrire rend plus généreux, plus endurant, plus dévoué? Quel rapport y a-t-il entre ceci et cela? On a soutenu tour à tour que le monde se corrompt de plus en plus et aussi que les hommes font de constants progrès moraux; ces contradictions prouvent qu'on ne peut démontrer ni l'une ni l'autre thèse. J'ai essayé de m'en rendre compte et, jusqu'à plus ample informé, je trouve que le problème est insoluble pour tout ce qui se rattache aux sentiments (J). La raison elle même a-t-elle fait des progrès depuis Aristote? Ne pas confondre la force intellectuelle avec le savoir, avec les sciences.

Nous pourrions citer encore de nombreux auteurs, mais ils nous diraient tous, dans les styles les plus divers, lourdement, pompeusement ou simplement, que l'intérêt personnel est naturel à l'homme, qu'il est un puissant et en somme bienfaisant agent, mais qu'il n'est pas tout l'homme, et que ses excès sont pernicieux. Ce sont de véritables lieux communs, et nous ne lui aurions pas consaci é tant de pages, une mention en passant aurait dû pouvoir suffire, si nous n'avions eu à réfuter d'injustifiables accusations. Il nous reste à aborder un autre côté de la question ; mais auparavant reproduisons un passage d'un livre du célèbre professeur de droit romain, M. R. de Jliering, DcrZiveck imRecht (le but dans le droit), tome I, page 52, dans lequel, tout eu étant très favorable à l'altruisme, il s'exprime ainsi sur l'égoïsme :

(1) Qui oserait soiitcnii- qu'il y avait à Paris, Londros, Corlin, plus do gens charitables qu'à Babylonc, Ninive ou iMcaipliis? Il est probable que la l'cclame seule ait l'ait des progrés.

« Quand je me représente dans toute son étendue l'emploi que l'égoïsme trouve dans l'organisation de l'univers, je me demande avec un profond étonnement : comment est-il possible qu'une force qui ne vise que l'infiniment petit réalise l'immensément grand (1)? Elle ne vise que soi-même : le misérable Moi avec ses pauvres intérêts, elle fait naître des œuvres et des créations en comparaison desquelles l'individu ressemble à un vermisseau en face d'une montagne :

« La nature fournit un pendant à ce rapprochement de l'homme avec son œuvre, ce sont les roches calcaires produites par des infusoires, c'est un animal invisible à l'œil nu qui enfante une montagne. L'infusoire, c'est l'égoïsme — en ne vivant que pour lui-même il construit un monde. >>

C'est, on l'aura deviné, de l'altruisme que nous avons à parler. Que faut-il entendre par cette expression? La réponse qui se présente d'elle-même, c'est : l'altruisme est le contraire de l'égoïsme. L'égoïsme s'occupe de soi, l'altruisme des autres. Cette réponse reste à la superficie; dès qu'on cherche à pénétrer dans les profondeurs du sujet, on trouve deux sortes d'altruisme: celui qui suppose des sentiments affectueux et même un sacrifice, et celui qui n'exige ni l'un ni l'autre. Les fonctionnaires, par exemple, sont dans ce dernier cas et beaucoup d'autres professions pourraient y être rangées. L'altruisme se dédouble encore dans un autre sens : le souci d'être utile à d'autres particuliers, et le désir de s'occuper des intérêts généraux. Mais il nous semble qu'une étude approfondie de l'altruisme n'est pas de notre domaine (2). Elle nous touche seulement par quelques points, que nous abordons dans d'autres chapitres (voy. Individualisme et Socialisme), ici nous n'aurions qu'à ajouter quelques réflexions générales.

D'abord nous ne savons si l'altruisme indifl'érent est encore de l'altruisme. S'occuper des autres parce que telle est votre

(1) dass eine Kraft

Die das kleinste will, das Grôsste schafft.

(2) M. Herbert Spencer lui a consacré plusieurs chapitres dans : Les basa de la morale, évolutionniste (Paris, Germer-Baillière, 1880'. Il en est de tnênif? de M. de Jhcring dans Der Zweck i»i Recht. RI. L. Dargun, professeur àCracovie, lui a consacré une très intéressante monographie : Egoïsmus und Altruismus (Leipzig, Duncker et Humblot, 1885). Nous pouvons citer enconi Schâffle, Bail iind Lehen, etc., E. Sax, Grundlagen, et beaucoup d'autres ouvrages où la question a été touchée au moins en passant.

profession n'exclut en rien l'égoïsnie. Vous exercez très honnêtement votre profession, vous faites votre devoir largement, consciencieusement, mais vous vous faites payer un prix élevé; votre intérêt, votre égoïsme se trouve satisfait. Or c'est comme l'opposé de l'égoïsme qu'on a posé l'altruisme, et si l'égoïsme et l'amour de soi renforcé, exagéré, il faut que l'altruisme soit l'amour d'autrui, et que cet amour soit désintéressé : pas d'amour du prochain, pas d'altruisme. Ce n'est pas tout; le suffixe...ïsme qui termine le mot égoïsme indique un état habituel ou permanent, veut-on en dire autant de l'altruisme? Quelques auteurs l'ont ainsi entendu, puisqu'ils ont cru devoir examiner une société où les hommes seraient dépourvus d'égoïsme, tout en reconnaissant qu'on n'a jamais vu pareille société. Si une pareille société n'a jamais existé — et si un concours de circonstances exceptionnelles pouvait l'établir, elle ne durerait probablement pas longtemps — on ne pourrait attribuer l'altruisme qu'à des individus isolés qui, mus par un sentiment intense (religion, enthousiasme humanitaire, etc.), se consacreraient entièrement au bonheur de leur prochain. Certainement ces personnes, que nous admirons volontiers, ne cultivent pas le domaine économique, et alors nous n'avons pas à nous y arrêter, leurs actes ne sont pas de notre ressort. Au fond, nous n'avons à considérer ici que les actes de désintéressement qui se mêlent aux actes intéressés des hommes, ces derniers n'étant jamais absolument égoïstes, car chacun, à côté de ses besoins matériels, a encore peu ou prou de besoins moraux, l'homme le plus sauvage, le plus féroce peut avoir un attachement, même en dehors de sa famille. Soit dit entre parenthèses ; nous ne sommes pas convaincu du tout que le sentiment familial doive être attribué à l'altruisme, ce n'est pas sans raison qu'on a considéré la famille comme la cellule sociale, la famille forme unité. Du reste, ce point n'a pas besoin d'être résolu par nous, c'est une question psychologique plutôt qu'économique.

Ce que nous avons à constater après tant d'autres, c'est que l'homme n'est pas purement intéressé ou égoïste, mais ce qui paraît évident, c'est que, dans presque tous les hommes, le mot l'emporte sur le non-moi (1). Voici comment s'exprime sur ce

(1) L'égoïsme ne renferme pas nécessairement la haino d'autrui, mais

point un adversaire des économistes. A. Comte {La philosophie positive, résumé par Rig., t. II, p. 123) : « Les instincts les moins élevés et les pins égoïstes ont une prépondérance sur les plus nobles penchants relatifs à la sociabilité. On s'ellorçait, au siècle dernier, de réduire à l'égoïsme la nature morale de l'homme, en méconnaissant la spontanéité qui nous lait compatir aux douleurs de tous les êtres sensibles, aussi bien que participer à leurs joies au point d'oublier quelquefois en leur faveur le soin de notre propre conservation... » Plus loin (même page) nous lisons : « La notion de l'intérêt général ne serait pas intelligible sans celle de l'intérêt particulier, puisque la première résulte seulement de ce que la seconde offre de commun chez les divers individus. Si l'on pouvait supprimer en nous la prépondérance des instincts personnels, on détruirait notre nature morale au lieu de l'améliorer; car les affections sociales, dès lors privées de direction, tendraient à dégénérer en une vague et stérile charité. »

Le double fait de la coexistence des deux sentiments et de la prépondérance de l'égoïsme admis, s'agit-il de rechercher un rapport proportionnel entre eux, par exemple, combien de douzaines d'actes intéressés alternant avec un acte désintéressé? Aucunement. Il s'agit moins de l'alternance des actes, que de l'influence d'une force sur l'autre. Toutes les écoles sont d'accord sur la nécessité de ne pas donner franc jeu à l'égoïsme, mais de le brider par la morale (l'éthique); seulement, l'une des écoles trouve qu'un frein ne se pose pas à la pensée, mais aux actes, c'est-à-dire que la morale ou « l'éthique » ne peut jouer son rôle que dans l'application, la pratique, mais non dans la science : la science n'agit pas, elle n'impose pas, elle expose; quoi qu'en disent les gens passionnés, elle n'est ni morale, ni immorale. Et il est heureux qu'il en soit ainsi, car si la science n'était pas impartiale, indifférente, elle ne serait pas. Elle se changerait forcément en théologie et brûlerait ses adversaires. Pire que cela, elle ne verrait même pas la vérité (i), puisque la passion est aveugle,

seulement l'indifférence. L'égoïste ne fera pas le mal ponr faire du mal. Il ne pense pas à autrui, voil/i tout.

(1) Quelques minutes après avoir écrit ces lignes, le Temps du 15 mai 1887 nous tombe sous les yeux et nous y lisons ce passage de M. Anatole France : « Il faut demander la vérité aux sciences, parce qu'elle est leur objet, et il ne faut pas la demander à la liltcrature (jui n'a et ne peut avoir d'objet que le

Il n'est donc pas permis de mêler l'éthique à la science économique. L'homme, on ne doit pas l'oublier, est un être doué fi la fois de raison et de sentiment; or la science ne doit pas être influencée par le sentiment, mais les actes peuvent l'être — et le sont même parfois aux dépens de la raison. — Le contrôle des actes est d'autant plus nécessaire qu'à côté de l'amour il y a la haine, et que si l'un affaiblit, l'autre renforce l'égoïsme.

beau. 1) Au lieu de littérature, mettez le mot pratique, vous pouvez ajouter ensuite au beau le bien, Tutile, le grand et tout ce qu'il vous plaira en outre.

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