ABSOLU
pas -rester sur la démolilioQ ou plutôt sur une tentative de démolition; n\i-t-on pas dit qu'on ne détruit bien que ce (jue Ton remplace? Aussi, avant de répondre à la critique, convient-il d'attendre les propositions positives; elles aident à s'orienter sur la portée des objections. Ces propositions ont été faites, mais à grands traits seulement; nous en savons cependant assez pour pouvoir caractériser les principales doctrines en présence.
Ce qui distingue fondamentalement l'individualisme (1) du socialisme, c'est la propriété privée. Des deux principales écoles socialistes, les communistes la suppriment tout à fait ; les collectivistes — c'est actuellement l'école dominante — se bornent à retirer au\ particuliers les terres, les bâtiments, les macliines, les capitaux, en un mot les moyens de production de toutes sortes, mais ils leur laissent les objets de consommation. Ainsi les vêtements qu'on porte, les denrées qui entrent dans les repas et quelques autres objets restent propriété privée. On a déjà posé la question relativement à l'aiguille qui, on le sait, est un instrument de travail, un outil; mais les maîtres de la doctrine ont répondu qu'on permettrait les aiguilles pour les besoins du ménage, pour le raccommodage, avec prohibition expresse de travailler pour autrui.
La propriété privée de la terre et de tous les moyens de production serait supprimée — elle passerait à l'Etat ou à la société — afin de changer le mode de production et de distribution des" biens économiques ou, comme on dit aussi, des richesses. La production se ferait naturellement en commun, dans des ateliers nationaux ; sur la distribution, le point capital du socialisme, les deux écoles sont en désaccord : les communistes veulent donner à chacun u selon ses besoins » ; les collectivistes ne j)rouiettcnt à chacun (jne « le
(1) Nous employons le mot, parce qu'il est usité, mais nous avons nos objections.
200 NOTIOiNS FONDAMENTAM'.S.
profltiit ontior fl(3 son travail ». Pour tous, la suppression de la [)ropriélé pi-ivée est le moyen d'empêcher que personne ne puisse jouir d'un revenu sans l'avoir produit par son travail manuel actuel.
L'é^'-alité de jouissance vers laquelle on tend ne serait cependant réalisée ni par les communistes ni par les collectivistes. Les communistes, donnaFit à chacun selon ses besoins, ne pourraient le faire qu'aux dépens de ceux dont les besoins sont moindres, et si les plus sobres, comme c'est souvent le cas, sont les plus laborieux et les plus habiles, l'injustice devient flagrante. Ajoutons que les grands besoins sont souvent factices.
Les collectivistes ne payent que le travail effectif, mais comment? La monnaie métallique étant supprimée, on se sert de bons représentant une unité de travail, une heure ou un jour; c'est un papier-monnaie. Tous les citoyens travaillent ensemble par groupes professionnels, livrant leurs produits aux magasins de l'Ltat contre des bons de travail, et s'y fournissant en échange des objets qui leur sont nécessaires. Or, chacun étant payé selon ses produits, donc selon son mérite, il y aurait encore, sinon une inégalité réelle, du moins d'apparentes inégalités qui cause- * raient de continuelles disputes, des rixes et pire.
Voici ce qui aggraverait ces inégalités. C'est bien le temps employé au travail qui est la mesure de la valeur, mais il y a travail et travail. K. Marx distingue en effet le travail ordinaire ou simple du travail « qualifié » ou supérieur (voy. p. 154) ; ce dernier compte pour plusieurs fois le travail simple. Par conséquent, une heure de travail d'un cordonnier vaut peut-être deux heures du travail d'un terrassier, le travail d'un horloger vaut peut-être trois fois autant, l'heure d'Aristote mille fois autant — ou rien du tout, selon quelques-uns, parce que ce n'est pas du travail manuel. Cette tarification, en effet, n'est pas encore faite,
on l'a assez reproché à K. Marx, on a même dit que cette lacune rendait son système caduc. Le célèbre agitateur s'était tiré d'affaire en disant que cela s'arrangerait tout seul. Mais non, cela ne s'arrange pas tout seul, à Famiable, car les amours-propres doublés d'un intérêt très matériel ne sont pas accommodants. Supposons cependant que le tarifait pu être établi ou imposé d'une façon quelconque, il y aurait là évidemment une cause insurmontable d'inégalité.
R. Marx en a cependant encore créé une autre, involontairement sans doute, mais c'était inévitable, car il y a des travailleurs habiles et des maladroits, des lal)orieux et des paresseux, des gens pourvus d'outils perfectionnés, au courant des perfectionnements et des tours de main, et d'autres moins bien partagés, de sorte que l'un produira en une journée trois, quatre, cinq fois autant qu'un autre. Pour chaque profession on fixera donc le produit normal (K. Marx dit social) d'une journée, et ces tâches moyennes corrigeront ce que le temps brut aurait de vicieux dans ses résultats. Supposons que cette mesure soit pour le cordonnier d'un soulier par jour; celui qui en ferait deux aurait gagné deux journées et celui qui n'aurait fait que la moitié d'un soulier aurait gagné une demi-journée seulement. Voilà donc trois hommes d'une même profession, l'un gagne du pain, l'autre du pain et de la viande, le troisième du pain, de la viande et du vin. Un socialiste l'a dit, la question socifile est une question de ventre, mais c'est aussi la tendance à l'égalité des jouissances : comment accorder ici le ventre et l'égalité ?
Voilà déjà deux difficultés insolubles; voici la troisième: c'est l'agriculture qui nous la fournit, et cette troisième difficulté est tri[»Ie à elle seule. Numérotons-les: \° Le cultivateur ne peut pas travailler en tout temps ; si la neige couvre la terre pendant trois mois et que tout est gelé, il
sera forcé de chômer, caron ne pourra pas l'occupera faire (les montres; comment lui complera-t-on les heures de chômages? — 2° 11 est des terres de première qualité et des terres de quatrième ; comme la quantité produite est un des éléments du tarif, complera-t-on plus ou moins d'heures k l'un ou à l'autre par hectolitre de blé? Les cullivateurs supporteront-ils sans sourciller la variélé arbitraire des évaluations? — 3" Et l'influence des saisons? Si la pluie manque ou est surabondante, si le soleil ne fait pas son devoir ou le fait trop ardemment? C'est qu'on ne pourra pas ne pas tenir compte de l'abondance et de la rareté.
Nous n'en n'avons pas fini avec les difficultés. Chacun pourra-t-il, comme sous le régime de l'individualisme, choisir librement sa profession, ou la commune qu'il veut habiter? Aucunement. Il se peut qu'il y ait trop d'horlogers en France — l'offre de montres dans les magasins de l'Etat dépasse la demande — alors le gouvernement central, s'il y en a un, décidera que — mettons — 1000 horlogers changeront de profession : il en enverra 50 travailler dans les mines de la Loire, il en fera entrer 3 dans le corps des vidangeurs de Paris, oOO devront renforcer les ateliers ruraux delà Charente, les autres travailleront dans les filatures de Rouen. Ce serait là seulement l'article l"du décret; l'article 2 déciderait qu'il n'y aura pas d'indemnité pour les horlogers déplacés, qui auront dorénavant à fournir un travail moins bien payé, le tarif le considérant comme inférieur.
Conçoit-on un gouvernement chargé de diriger la vaste usine française avec ses 38 millions d'habitants (sans les colonies), distribués entre 37,000 communes s'occupant de 1,000 à 2,000 professions, exigeant l'une des centaines de mille, d'autres quelques milliers, quelques centaines ou quelques douzaines de travailleurs diftérant par le sexe, l'âge, le savoir et l'expérience, chargés de produire une immense variété d'objets, des livres et des carottes, des oi-
gnons et des tableaux, des chevaux et des bougies, des mouchoirs et des cigares. Et si dans Tadministration de cette vaste usine une erreur de calcul, une erreur de rai-^ sonnement, une erreur de transmission était commise, estce Nancy qui manquerait de pain, Lille qui n'aurait pas de sel ou Marseille ([ui serait obligé d'aller nu-pieds?
Faisons une très grande concession : toutes les hypothèses étant permises, supposons qu'un pareil régime se soit établi et se maintienne ; à quel prix ce succès du socialisme seraitil obtenu ? Nous nous bornerons à une courte énumération des sacrifices à faire :
r On perdrait le droit d'aller et de venir et de choisir sa profession ;
2° Faute des stimulants naturels : la propriété, la gloire et les autres, les progrès s'arrêteraient;
3" Les sciences, les arts, les industries qui forment le goût péricliteraient;
4° Il faudrait limiter l'accroissement de la population, car on aura fait disparaître' presque toutes les causes de son ralentissement naturel;
5" La sécurité du lendemain disparaîtrait. D'où viendrait le blé si les saisons étaient défavorables en France? Au lieu de 10,000 marchands ayant le défaut — bienfaisant dans la circonstance — dêtre âpres au gain, un chef des subsistances serait chargé de la prévoyance ; or 10,000 en savent plus long qu'un, travaillent aussi davantage, et leur stimulant est plus énergique. Du reste, il n'y aurait pas de commerce extérieur. 11 est inconcevable sous ce régime.
En entendant parler de 10,000 marchands, un socialiste se serait peut-être écrié avec Proudhon : anarcJne! K. Marx et d'autres ont répété ce mot. Dans une société individualiste, disaient-ils, chaque producteur va de l'avant selon son ap[)réciation personnelle, cherchant à tirer de son côté la grosse part des affaires; ne se croyant jamais assez riche,
il multipli(! SOS pi-oduils et cause un trop-plein suivi d'une crise. Ces critiques, dans leurs développements, parlent comnie si l'ouvrier seul souffrait d(!S crises; ils ont quelque peu Tair d'insinuer que si le fabricant fait faillite ou perd sa fortune, c'est uniquement pour nuire à l'ouvrier.
Les crises sont un mal, sans aucun doute, mais elles se rencontreraient sous le régime socialiste comme sous le régime individualiste, et avec plus de fréquence et de gravité. Chaque erreur d'un fonctionnaire est ressentie par le groupe entier des hommes, dont il dirige la production, et si les administrés souffrent, ce n'est pas leur faute, il ne leur manque que l'initiative et la liberté. Sous le régime individualiste les fabricants commettent parfois des erreurs, mais ils en supportent les conséquences. On soutient que les chefs des bureaux de production sociale évalueront ou connaîtront bien les besoins et les ressources des populations, parce qu'ils auront à leur disposition des statistiques et des enquêtes; mais on se trompe doublement, d'abord ces renseignements ne seront pas toujours exacts (peut-être jamais) et en tout cas n'aideront pas à prévoir l'effet des saisons.
Quoi qu'il en soit, la prétendue anarchie économique qui régnerait dans notre société individualiste n'empêche pas que les approvisionnements se font régulièrement. On trouve toujours sur le marché tout ce dont on a besoin en produits d'Asie ou d'Amérique, d'Afrique ou d'Australie, sans parler des pays d'Europe qui, pour les marchandises, sont presque comme s'ils étaient les différentes chambres d'une même maison. N'a-t-on pas le télégraphe et les chemins de fer?
D'après ce qui précède, on sera convaincu que le travailleur socialiste, manquant de stimulants (gloire, propriété, etc.), produira moins que le travailleur individualiste. Tout travail sera une fonction, et le fonctionnaire fait juste ce qu'il doit et pas davantage; s'il faisait du zèle, on
lui donnerait sur les doigts. Quant au dévouement, il n'y a aucune raison pour qu'il soit plus commun sous le régime socialiste que sous le régime individualiste. En tout cas, chez les socialistes il y aura moins de gens ayant le temps d'être dévoués, il n'y aura pas d'oisifs, tout le monde sera occupé à gagner sa vie au jour le jour, ce n'est pas le superflu, ou l'abondance qu'on partagera, si l'on partage, mais le nécessaire, ce qui est plus dur et beaucoup plus rare. On s'occupera des malades et des infirmes suus le régime socialiste, mais le dévouement n'y sera pour rien, car on en prélèvera les frais sur la production nationale.
Ces prélèvements sur la production nationale devraient inquiéter les socialistes. Sous leur régime, les citoyens n'ont pas, chacun pour sa part, la garde des produits nationaux; cette garde est le privilège des fonctionnaires de l'État. Or les impôts étant remplacés par des prélèvements sur la production nationale, il est à craindr(; que l'armée des fonctionnaires n'écorne un peu trop fortement celte production nationale. La part des travailleurs, leurs productions, se trouveraient diminuées d'autant, il en résulterait qu'ils n'obtiendraient pas le produit entier de leur travail. Et pourtant, le principal, on peut dire l'unique grief que les socialistes font valoir contre le régime actuel, c'est que les ouvriers n'y reçoivent pas la totalité du produit de leur travail, les patrons font un prélèvement. Ils n'échapperont pas au prélèvement, puisque l'Etat socialiste le ferait également, seulement il lui donnerait un autre nom, ce (|ui sauverait l'amour-propre des contribuables.
On prétendra, mais à tort, que s'il n'y a pas beaucoup de place pour le dévoueuient dans l'Etat socialiste, il y en a encore moins dans l'Etat individualiste. Le dévouement est un sentiment ou une disposition de notre àme, vous pouvez dire, si vous le préférez, un état nerveux, qui difi'ère en quantité et en qualité d'uu homme à
raulre cl qui ne dépend ni do la forme du gouvernement ni de l'org-anisation administrative, mais qui suppose, pour s'exercer, un certain degré de liberté. Or la liberté est plus grande sous le régime individualiste, les combinaisons sociales sont plus variées, les occasions offertes au dévouement plus nombreuses. Dire que sousle régime individualiste l'égoïsme règne seul, c'est prétendre qu'un pays sera peuplé uniquement d'babitants purement raisonnables, calculateurs et dénués de sentiments. La raison joue ici-bas un rôle relativement si petit, qu'on se rapprocherait un peu plus de la vérité en attribuant aux populations un excès de sentiment (1). En tous cas, quoique l'intérêt personnel semble dominer parmi les hommes, il n'en existe peut-être pas un seul qui soit tout à fait privé d'esprit de dévouement. Seulement cette qualité semble se spécialiser comme les facultés intellectuelles : l'un se dévoue pour sa religion, l'autre pour sa patrie, le troisième pour les pauvres, d'autres encore, qui pour sa profession, qui pour sa maîtresse ou ses complices. Il est des marais dont s'écoule un ruisseau limpide, et même la fleur la plus vénéneuse offre une trace de miel.
Encore une fois, les qualités de l'âme, ou les instincts sympathiques — nous voudrions employer des termes neutres, c'est-à-dire sans attaches philosophique ou religieuse — existent sous tous les régimes, mais quand pourraient se manifester ces qualités lorsqu'on s'efforce de réduire les hommesau même niveau ; lorsqu'on les enrégimentepour les charger, par groupes, de la même tâche; lorsqu'on les délivre — du moins en apparence — de toute préoccupation de l'avenir; lorsque la vie est monotone et mesquine, sans but élevé, sans souci et sans stimulant. JN'est-ce pas une vie
(1) C'est parce que la raison est toujours plus ou moins influencée par le sentiment qu'on parvient si rarement à convaincre les gens. Souvent la passion veille à la porte et ne laisse pas entrer vos arguments.
purement animale, semblable à celle de certains sauvages rencontrés par les premiers navigateurs dans les îles du Pacifique? N'aimera-t-on pas mieux, ne trouvera-t-on pas plus féconde la vie du monde dit individualiste, malgré ses luttes et son égoïsme? Car malgré tout, dans le plus grand nombre des cas, l'intérêt privé travaille au profit de Fintérêt général, volontairement ou non. Ce commerçant qui, pour s'enricbir, faitvenir mille sacs de café du Brésil, contribue à votre bien-être. Peu vous importe qu'il n'ait pas pensé à vous; si le service qu'il vous rend est intéressé, vous le payez, tout est dit et vous êtes dispensé de la reconnaissance. Bien des gens aiment mieux payer que de remercier. Nous avons cité un exemple entre cent mille, car tous nos besoins sont satisfaits à l'aide du travail intéressé des autres; mais peut-on être sévère envers l'intérêt personnel quand le bien qu'il fait l'emporte sur le mal?
11 y a en ces matières beaucoup de passions et beaucoup de déclamations, avec des adversaires pareils il est inutile de discuter, car ils sont de la catégorie des sourds qui ne veulent pas entendre. Aussi est-ce uniquement par acquit de conscience que nous répondrons à cette question insidieuse : en cas de conflit entre l'intérêt général et l'intérêt particulier, lequel des deux l'emportera ? Nous répondons : Si l'un des deux dort, c'est celui qui veille; si les deux ont les yeux ouverts, c'est toujours l'intérêt général qui aura le dessus, car il est le plus fort, et c'est la force qui gouverne les Etats. Malbeureusement, la force n'est pas toujours la justice, mais elle a le pouvoir de casser ce qui ne veut pas se plier. Est-il possible qu'une puissance ainsi armée ait toujours raison? Ce qui doit en faire douter, c'est que les efforts de l'bumanité ont toujours tendu à émanciper l'individu. La liberté par excellence, c'est la liberté individuelle, elle comprend toutes les « libertés nécessaires ». La lutte contre l'esclavage, la lutte contre le despotisme cl l'absolu-
tisinc, contre la lyramiie de l'Église, contre les privilèges — lisez les princi|)es de 89 — c'est la revendication de la liberté individuelle. Le socialisme lui-même, qui tend ce pendant à assuj(;ttir toutes les volontés à sa règle étroite et liberlicide, parle de liberté ; mais c'est une simple étiquette sur un b(K";il vide.
Comme la société, l'ilitat (1) aussi jouit de la suprématie sur rindividu, et par la môme raison, c'est qu'il est le plus fort. Partout la force prime le droit... quand ih ne sont pas (l'accord, mais quand ils sont d'accord, c'est la force qui semble être assujettie au droit. Gomme la force tend à abuser de sa puissance, des individus, des masses d'individus ont bien souvent été en lutte contre l'Etat ? Qu'est-ce que rÉtat ? C'est par habitude (|ue nous nous servons de ce mot abstrait, auquel certaines écoles voudraient conférer une personnalité particulière, afin de pouvoir lui attribuer toutes les sagesses, toutes les tendances morales, toutes les prévisions qui sont refusées aux simples administrés, aux individus. Comme si l'Etat ne se composait p;is, lui aussi, d'individus — détenteurs du pouvoir, il est vrai; — comme si ces individus n'étaient pas de la même nation ; comme s'ils naissaient plus intelligents, moins passionnés; comme s'ils étaient au-dessus des préjugés, sourds aux suggestions de l'intérètpersonnel ! Commentose-t-on parlerd'un Etat (( éthique », quand Thisloire est pleine de persécutions politiques, religieuses et autres, de coups d'État et de coups de majorité et que les publicistes de tous les pays — la part de l'exagération faite — trouvent immensément plus à critiquer qu'à louer.
C'est par toutes ces raisons et dans l'intérêt de la liberté et de la dignité humaines que les économistes et les publicistes libéraux voudraient restreindre les pouvoirs de l'État
(1) L'État et la société se conlbiident assez souvent et n'en font qu'un.
au strict nécessaire, à son domaine propre : Tintérêt général. Les limites des pouvoirs de l'Etat sont difficiles à poser a priori; on ne saurait les circonscrire autour de la sécurité intérieure et extérieure, la justice ou le respect des contrats, les entreprises qui dépassent les moyens d'individus groupés. Les convenances de Tintervention de l'État doivent être examinées daas chaque cas en particulier. La décision ne sera bonne que si l'on a consulté la raison en évitant de se laisser influencer par la passion... et qui nous garantit quenousne prenons pas la voix de l'une pour la voix de l'autre? Malgré tout ce qu'on en a dit, la lutte des intérêts individuels — quand la société tout entière y est mêlée:, — quand le choc de toutes les volontés est éclairé par la lumière de toutes les raisons, produit encore le résultat le moins in juste et le moins défavorable à la société.
Nous ne pouvons avoir l'intenlion de traiter dans toute son étendue, soit l'histoire du socialisme et l'exposé de ses doctrines, soit le rapport de l'individu et de l'État et le développement des attributions de ce dernier; il existe des livres spéciaux sur la matière, et nous en citons quelques-uns en note (1), notre butestplus spécial, c'est de prévoir quelques objections et de les réfuter en passant en même temi)s en revue les opinions émises dans un certain nombre d'écrits traitant de la matière qui nous occupe en ce moment.
Nous aurions voulu commencer par les ouvrages des socialistesde profession, des socialistes révolutionnaires, des « socialistes extrêmes », mais on ne nous offre guère que des assertions mêlées d'injures. Voici, par exemple, le Manuel iVéconomie sociale de M. Benoît Malon, cet auteur étant un savant, nous l'avons consulté de préférence. Le capital étant la ques-
(1) Outre les livres de MM. de Lavclcy, Meliring, Adier, Contzen, Dûhring, Malon, nous signalons les suivants :
Paul Lcroy-Beaulieu, une série d'articles dans la Revue des Deux-Mondes, en 1889.
Jourdan, Le rôle de l'Èlat.
Villey, Le rôle de l'État.
Herbert Spencer, L'individu et VlCtat.
Dupont- White, L'individu et L'État, et quelques autres.
lion fondamentale, nous ouvrons le chapitre vni; il demande: d'où vient le capital? et répond ainsi : a Les économistes disent : le capital est du travail accumulé. C'est exact. — Ils ajoutent : les capitaux fils du travail s'accumulent par l'épargne. Voil;\ lo so[)hisiue. 11 est bien évident que dire travail accumulé, c'est dire produit du travail épargné. Mais qui épargne? — Ici, l'ironie des économistes estatroce. » L'auteur soutient naturellement que les bourgeois seuls épargnent après s'être emparés du travail de l'ouvrier. Or prenez les comptes remlus des caisses d'épargne privées, on y trouve accumulé (1885) plus de 2200 millions d'épargnes, et il y en a environ 200 millions dans la caisse postale — la partd'une année (1885)a été de 187 +94, ensemble 281 millions; ce n'est donc rien, cela? Tout ne vient pas des ouvriers d'industrie, il y a encore les journaliers agricoles, les domestiques, les employés, les militaires et autres; on faitcommes'ilsn'exislaient pas. SelonM. Malon, l'ouvrier ne peut pas épargner, parce que, dit-il, comme Ricardo et d'autres l'enseignent, les salaires sont toujours réduits au strict nécessaire pour vivre. Ce n'est pas exact : Ricardo sait que les salaires sont tantôt élevés et tantôt bas, et il fait clairement comprendre que les ouvriers ne savent souvent pas utiliser la prospérité et en tirer raisonnablement parti. Ils se laissent aller, tout en prenant l'habitude de consommer en proportion de leur gain, ils se multiplient sans prudence et se créent une concurrence; c'est, dit Ricardo, la concurrence qu'ils se sont créée eux-mêmes qui fait descendre les salaires. Eux-mêmes? Mais est-ce que jamais on reconnaît ses propres fautes, le malheur qui vous arrive est toujours la faute de quelqu'un, qui n'est pas vous. J'ajouterai une autre observation, qui n'est pas moins vieille: ce ne sont pas les recettes, ce sont les dépenses qui permettent d'épargner, car épargner, c'est se priver. J'ai connu un fabricant de voitures qui a gagné 2 francs par jour au début de sa carrière, et qui trouvait le moyen de faire des économies sur cette maigre pitance.
11 n'y a pas à discuter avec des gens surexcités parla haine, et dont tous les arguments prennent la forme d'une injure; nous relèverons cependant, dans les chapitres spéciaux, tout ce qui peut être considéré comme un argument. Ici nous ne voulions discuter que les questions d'organisation, et sur cette matière nous ne trouvons, dans les publications françaises
ultra-socialistes que nous venons de parcourir, que des assertions : sous le régime socialiste ou co-mmuniste, nous dit-on, l'homme n'aura plus d'égoïsme,et débarrassé de ce stimulant, il produira davantage, dans sa joie d'être labourée par des socialistes, la terre triplera spontanément son rendement. 11 n'y a aucun intérêt à opposer assertion à assertion, nous nous adressons donc à des publications allemandes qui prétendent ne pas se borner à faire de la critique, mais qui se proposent de trouver des solutions.
LsiZuknnft (l'Avenir), revue socialiste qui paraissait à Berlin, nous offre, n° du 15 avril 1878, un article intitulé: « L'augmentation des produits par l'exploitation selon le mode socialiste. » Voici son argumentation : aujourd'hui on ne recherche que le produit net, les socialistes ne tendront que vers le produit brut. Examinons celte proposition. L'auteur semble croire que le produit net estun autre résultat matériel que le produit brut, tandis que la différence entre ces deux produits ne s'établit que par la comptabilité. Est-ce que le socialisme n'en aura pas ? Le capitaliste qui vise au produit net a un intérêt majeur à obtenir d'abord le plus fort produit brut possible. Les deux produits brut et net ne s'excluent donc pas. Et comment l'un se transforme-t-il eu l'autre? Simplement par un procédé de distribution : àl'un des coopérateui's on rembourse les matières premières qu'il a fournies, à l'autre on paye le travail, à d'autres encore on verse des indemnités pour les divers services qu'ils ont rendus. Ce qui reste est le produit net qui prend le nom de rente ou de bénéfice selon le cas. Ce premier argument ne porte pas, car sous tous les régimes on tend à augmenter le produit brut.
Autre argument. Dans l'Élat socialiste, le sol ne sera pas morcelé, on pourra employer la machine à vapeur et les procédés perfectionnés et il n'y aura pas de produit net qui renchérit les denrées. L'auteur de l'article ne semble pas bien connaître l'agriculture. La charrue à vapeur ne rend pas les services de la Mule-Jenny qui file à elle seule, dit-on, autant que 1500 femmes avec leurs rouets. Elle fait cependant plus de besogne qu'un attelage quelcouque, mais pas de la meilleure besogne, et certainement la bêche fournirait un travail plus parfait. Le mérite de la vapeur consiste à diminuer les frais de production ; il faut moins de bras, mais est-ce là ce que re-
cherche le socialisme? 11 lui faut plus de gerbes de blé, et il n'a iiulleineiit prouvé (pi'il les obtiendrait. Diminuer les frais et augmenter les produits, ce sont deux choses fort différentes.
Dans le n° du i" juillet de la même revue, on prétend réfuter l'objection tirée du travail intellectuel. On rappelle d'abord qu'il est possible de gagner sa vie par un travail manuel et de s'occuper accessoirement de science, preuve Spinoza. Ce que Spinoza a fait, tout le monde peut le faire. Toutefois, l'auteur lui-même semble un peu en douter, seulement, ce dont il ne doute pas, quoique la chose soit peu vraisemblable,, c'est que lorsqu'un jeune homme montrera du talent, sous le régime égalilaire, on s'empressera de le seconder, on lui facilitera les études, etc. On ne dit pas qui entretiendra les universités et les écoles des beaux-arts. Mais que feront les écrivains? Je lis et relis les pages 572 et 573 de la Zukunft et ne suis pas trop rassuré sur le soit des publicistes et des auteurs futurs. D'abo'd, dit-il, les 9/10 de ce qui paraît aujourd'hui ne vaudrait pas la peine d'être regretté — en quoi je suis de son avis, en principe, nous différerons seulement dans l'application; — quant au dixième restant, il y aura sans doute des imprimeries, car il y aura peut-être des journaux et revues, en supposant qu'il y ait des abonnés. Puis, avec la liberté qui régnera, on pourra publiquement faire la preuve de son talent, on trouvera des souscripteurs pour l'œuvre à publier, et alors l'éditeur ne manquera pas. Ce que nous promet l'auteur (p. 572 et 573) n'est pas très encourageant, mais la société socialiste y est encore flattée, car il parle (un peu en hésitant) d'abonnés et de souscripteurs Or l'argent n'existera pas, ou n'aura que des bons de travail pour des heures ou des journées, et certainement on ne s'en procurera que le minimum nécessaire pour payer sa nourriture; personne n'aura assez de ces bons pour payer une Histoire de France, fût-elle de Louis Blanc. Mais est-ce que sous le régime social quelqu'un songerait à écrire une pareille histoire? Trouverait-on quelque part les documents nécessaires? C'est tout à fait improbable.
La rémunération sera-t-elle proportionnelle au travail, au mérite, ou sera-t-elle conforme aux besoins? La .^it/cun/i (l'Avenir) du 1" juin 1878 renferme un article intitulé : « La répartition des pioduils du tiavail. » L'auteur n'est pas tout à fait
communiste, il admet bien qu'il y ait des inégalités, par exemple: « des parents achèteront un piano à l'enfautdoué pour la musique, et non aux aiitres; » néanmoins, il ne peut pas admettre les bons de travailde K. Marx qui rétabliraient le commerce et le marchandage en changeant seulement de monnaies. Presque à la même époque, une revue pnraissant à Zurich, IHe neue Gesellschaft (La nouvelle société), n° de mars 1878, publie un article sur «l'injustice [Nichlberechtigung) de la répartition inégale de l'indemnité pour le travail dans l'État de l'avenir» (p. 284 et suiv.).
L'auteur de cet article commence par reconnaître que la presse socialiste, dans l'intérêt de la propagande, n'y dit pas toute sa pensée relativement à ce qui adviendra de la propriété ; il admet qu'il « faut être prudent » et que c'est « grâce à cette tactique qu'on a gagné tant d'adhérents » ; mais le moment est venu d'éclairer au moins « les pionniers » de l'œuvre. 11 aborde donc la question de la distribution. Il reconnaît que la majorité des socialistes pensent qu'il faut rétribuer chacun selon les services qu'il rend, car, disent les partisans de ce principe: \° c'est la justice qui le veut ainsi ; 2° c'est la nécessité de conserver un stimulant qui le commande. L'auteur se pose comme l'organe de la minorité, qui réclame le partage selon le besoin de chacun. Selon lui, ce partage égal est la vraie justice, car 1° nos capacités sont un don gratuit de la nature, et 2° les services qu'on peut rendre dépendent de nos capacités. Donc c'est un simple devoir de contribuer au bien général dans la mesure de nos forces, selon nos moyens. Quant au stimulant, si l'égoïsme est supprimé il reste encore l'ambition, sans compter que l'assiduité au travail est un effet de notre tempérament; mais la nature fait tout, pas n'est besoin de stimulant. L'auteur oublie que la paresse et l'indolence, sans compter les autres défauts ou vices, sont également dans la nature. Je ne crois pas que la majorité se laissera convaincre par les arguments qui viennent d'être présentés au nom de la minorité, ne seraitce que par « tactique » ; on mécontentera tous ceux qui se sentent (juelque valeur. En fait, considérantquel'envie est égaement dans la nature et que la majorité des hommesest médiocrement douée, le socialisme, s'il pouvait s'établir, ne tarderait pas à tomber dans le part;ige égal des produits de tous.
La lecture dos ouvrages des socialistes causera plus d'une
214 NOTIONS FONDAMENTALKS.
décepUon : à côté d'une critique viol('nlf^,on ne trouve que de rares i)roi)Osili()ns positives, et ces propositions ne sont que des opinions individuelles contredites par d'autres o|)inions. Dans les revues que nous venons de citer, le rédacteur en chef dit souvent eu note qu'il est d'un autre avis que l'auteur de l'article. Or, peut-on déranger une organisation sociale dont les bases existent depuis les temps historicjues pour la refaire <i l'image des conceptions du pi'emier venu?
Consultons cependant, avant de clore ce chapitre, les ouvrages de quelriues hommes compétents, en choisissant de préférence ceux qui ont montré de la sympathie pour le socialisme. Nous devons ici mettre en tête M. Schaîffle, dont nous avons rencontré le nom dans la Neue Gesellsckaft citée cidessus et qui a pris position dans la « Quintessence du socialisme » et dans son grand traité sur V Organisation et la vie sociale. Nous avons sous les yeux une brochure intitulée: Die Aussichtslosiykeit der Socialdemocratie (2" éd. Tuhingue.Laupp, 1885) dans laquelle M. Scbaîffle s'applique à atténuer, presque à réfuter la précédente brochure (La Quintessence), et nous allons analyser les pages 24 et suivantes dans lesquelles l'auteur démontre que le collectivisme démocratique est irréalisable. Nous résumons les idées de M. Scbcieflle.
1° C'est une première illusion, de croire qu'il soit possible d'organiser une production collective dans un pays où «toute la pyramide sociale (1) forme une république démocratique ». Unepaieille organisation de la production suppose nécessairement un pouvoir central fort qui tienne en mouvement régulier les rouages compliqués de la vaste machine sociale. Et s'il existe un pouvoir fort et exactement obéi, qu'est-ce qui empêche les abus, l'exploitation « de l'homme par l'homme »? Ce n'est pas la production collective autoritaire que veulent les socialistes.
2° Le collectivisme efface — simplement en les passant sous silence — deux importantes données du problème de la formation du revenu, savoir : l'action de la propriété et celle de la nature. En attribuant ù. l'État le capital (mobilier) et la terre
(1) Je ne sais si dans une démocratie il y a une pyramide (hiérarchie) sociale, et si l'on peut dire: de haut en bas. Qui est en haut? Les autorités? Mais les démocrates considèrent les fonctionnaires comme de simples serviteurs du peuple.
INDIVIDUALISME ET SOCIALISME. 21o
(lanature), il supprime deux des agents de la production et ne maintient que le travail, évalué selon sa durée (temps de travail). Cette suppression se comprendrait et « serait même peutêtre justifiable (gerecht) (1), » si la production collective était organisée autoritairement. Nous voyons bien l'Etat satisfaire à ses besoins généraux au moyen d'un réseau de fonctions et de traitements fixes (2). Comment amener les populations adulées à faire des sacrifices pour augmenter les moyens de production (épargne), et ceux qui disposeraient d'agents puissants voudraient-ils jamais déverser une partie de leur excédent de production dans la masse de ceux qui ont moins produit? Il y aurait des disputes et des troubles sans fin, et si l'autorité veut peser sur les volontés, il y aura des « exploités ».
3° La démocratie socialiste prétend réaliser l'impossible si elle croit pouvoir former de chaqiîe profession un corps unique s'étendant sur l'ensemble du pays et dont chaque membre recevra sa part des produits à raison du temps qu'il auia consacré au travail. Elle pense qu'on pourra tout produire sur une grande échelle, en gros. C'est une erreur, il y^ aura nécessairement de la petite industrie : indusliie d'art (pour qui ?), réparations, services personnels (médecin?). Et l'agriculture ? Comprend-on une ferme qui embrasse la France ou l'Allemagne entière? M. Schœflle entre dans des détails pour montrer que la moyenne et la petite culture sont plus productives que la grande et qu'elles doivent être conservées.
4° La démocratie socialiste promet aux ouvriers de l'industrie c( un accroissement fabuleux » du rendement de la production nationale, dont résulterait une augmentation de revenu pour chacun et tous. L'accroissement de la production serait peut-être possible, si l'on pouvait donner la direction à un pouvoir fort, inébranlable, et en môme temps inspirer à chaque collaborateur le plus grand intérêt à l'augmentation des pro-
(1) C'est M. Scha^rflc qui i)aiic.
(2) Les exemples tirés de l'administration de la poste (« l'État administre bien la poste, pourquoi n'adiuinistrerait-il pas une boulangerie ») sont, comme dirait M. Jlalon, « un sophisme » ou une h ironie atroce >•. Qui peut le moins, ne peut pas toujours le plus. Peul-on comparer le transport des lettres, dont beaucoup de personnes n'en reçoivent pas une par mois, avec la lourniture des aliments quotidiens, des vêtements, de l'eclairago et de mille autres choses indispensables tirées des quatre couis du luoude avec le concours de l'ensemble des Iravaiileurs?
216 NOTIONS FOiNDAMHlNTALES.
duits et à ladiminuUon des frais (I). Mais la démocratie n'admet pas de pouvoir fort, ni un système de punitions et de récompenses, elle n'aurait donc rien pour remi)lacer les trois puissants stimulants qui existent dans la production «capilalistiqne'» : les bénéfices, les risques et les salaires gradués. Supposons qu'on puisse garantir la bonne gestion des provisions, ce qui n'est pas sûr, cela ne suffirait pas, en l'absence des stimulants de l'individualisme, pour permettre à la production collectiviste de réaliser les promesses du socialisme.
5° Les socialistes promeLtent avec emphase de donner h chacun l'équivalent exact de son travail ; ils le crient par dessus les toits, mais c'est « de la pure superstition, si ce n'est de l'humbug ». Ils n'ont pas trouvé la formule de la « juste » rétribution de chaque travail. C'est que, ni dans la production individualiste ni dans la production socialiste, il n'est possible de faire exactement, pour chaque produit, la part contributive du capital, de la nature et du travail ; le produit les renferme tous les trois à la fois et d'une manière indivisible, et d'une manière inégale d'un produit similaire à l'autre ( 1 hl. de blé provenant d'une bonne terre et 1 hl. provenant d'une mauvaise). Ce n'est pas tout. La nécessité de prélever sur l'ensemble des produits de quoi subvenir aux besoins de l'État, aux besoins communs, fait qu'on impose le travailleur laborieux plus que l'indolent. Est-ce que les démagogues qui auront à diriger la distribution ne commettront jamais de passe-droit; la partialité, le favoritisme et autres vices seraient-ils bannis du monde socialiste? Personne ne le croira.
6° Il importe pour le salut de l'individu aussi bien que de la société — leurs intérêts sont identiques sous ce rapport — que chacun soit rémunéré en proportion des services qu'il rend, un résultat que jamais la démocratie socialiste n'obtiendra par sa mesure de la valeur du produit, « le temps de travail ». La rémunération proportionnelle n'est pas un piincipe individualiste, mais un principe « éminemment social » (social, oui; so-
(1) Il y a là une " fabuleuse » illusion. L'auteur oublie qu'il n'y a plus d'argent, ni à certains égards de produit net; il n'y a que du produit brut. Si la France a besoin de 100 millions de paires de souliers, personne ne se donnera la peine d'en produire idO millions. De même pour un très grand nombre d'autres produits. D'ua autre côté, les efforts des ouvriers pourront-ils aug menter la production de la viande, si nous manquons de prairies? Il ne viendra plus de moutons de Hongrie, ni de gibier de la Russie.
cialiste, non); car quand celni qui se distingue par ses qualités occupe le premier rang dans la société, il n'en profite pas seul, mais tout le monde avec lui. C'est là un principe essentiellement aristocratique, il faut que les meilleurs soient les premiers, et par cette raison ce principe ne saurait être réalisé par une démocratie.
7" La démocratie socialiste promet de tenir fraternellement compte des besoins dans la distribution des produits du travail. Mais elle ne le pourra pas, même en tombant dans le communisme pur. D'ailleurs, si l'on se mettait à distribuer à chacun selon ses besoins et selon ses infirmités, on verrait les besoins et les infirmités se multiplier démesurément. Dans notre société aussi, la fraternité se fait sa place, chacun fait profiter de ses gains sa famille, ses parents, ses amis, les pauvres, et l'on favorise ces derniers en répartissant les Impôts selon les moyens de chacun.
8° Le collectivisme promet de faire cesser l'exploitation do l'homme par l'homme. Sans doute il peut arriver que le capitaliste réduise les salaires au minimum, mais rien ne prouve qu'on ne puisse pas empêcher cet abus, ni que le bénéfice de l'entrepreneur ait été prélevé sur le salaire de l'ouvrier; il peut avoir été légitimement gagné par la sagesse des combinaisons et la grandeur du risque en cours. Or, puisque dans un Etat socialiste il ne sera pas possible de déterminer exactement la valeur des résultats d'un travail (la durée, le temps, n'étant pas un critérium, une mesure parfaite) (j), il pourra s'y rencontrer des exploités. L'exploitation pourra même être encore plus étendue, car il n'y aura plus de travail domestique, tout le travail sera social. Au lieu du capitaliste, ce serait le surveillant, le contre-maître, le paresseux, etc., qui exploiteraient le travailleur honnête et laborieux (lâchons de rendre textuellement un passage presque intraduisible, p. 33). « En procédant au contrôle des « temps de travail », en fixant les « quantités normales de produits » (fournis ou à fournir en un temps donné), en réduisant par le calcul le travail intensif (ou qualifié) en travail extensif (ou simple), on pourrait s'y prendre si peu fraternellement que le « capitaliste-vampire » de K. Marx ferait une figure très respectable à côte des parasites, fourbes et
(1) Selon K. Marx lui-mûinc, puisqu'il y a le travail qualifie.
paresseux (I) du socialisme. Et c'esL encore l'État chargé de procurer du plaisir au peuple [circenses] et de fournir à chacun les plus grandes jouissances de ce monde, qui serait le plus grand vampire. » (S'ils croyaient en Dieu, les socialistes prieraient : Que Dieu nous protège contre nos amis, M.Schseffle ayant pendant assez longtemps passé pour l'ami des socialistes. Ils ont traduit sa « quintessence » mais se sont abstenus d'en traduire la réfutation.)
9° Leur promesse d'empêcher les crises n'est pas moins irréalisable. On attribue les crises à la production « capitalistique ». Chacun, disent-ils, travaille devant soi et produit autant qu'il peut, sans se préoccuper des besoins sociaux, c'est-àdire de la demande; l'excédent, ne trouvant pas d'acheteur, encombre les ateliers et arrête le travail. Les « conjonctures », c'est-à-dire l'imprévu, exercent également une influence souvent malfaisante. L'Etat socialiste prétend qu'il ne travaillera pas au hasard, mais en s'informant préalablement des besoins, et que les ouvriers seront plus capables de consommer, recevant le produit total (?) de ce travail. L'État socialiste se trompe, les conjonctures dépendent pour une bonne partie de faits naturels que les hommes ne peuvent prévoir ni dominer: récoltes, température, état sanitaire, grandes inventions, et le reste, sans compter que« le peuple souverain », pour bien jouir de sa liberté illimitée, pourrait aussi avoir ses caprices anti-économiques. Il est d'ailleurs faux que le capital absorbe toujours une partie de ce qui revient au travail (2), et s'il faisait les grands prélèvements que l'on dit (prélèvements qui empêcheraient l'ouvrier d'étendre ses consommations), il n'en résulterait pas de crises, mais plutôt un surcroît de production d'objets consommés par les fabricants enrichis par u la plus-value » [Mehrwerth, excédent de travail non rétribué).
10° La démocratie socialiste, enfin, promet la suppression du salariat, qui semble subordonner les hommes les uns aux autres. Elle oublie donc qu'il n'existe pas d'organisation sociale
(1) « Majoritcetsfaullenzer. » Ce mot nullement usuel et dont le sens doit être deviné peut vouloir dire : des gens qui ne s'occupent qu'à obtenir la majorité dans les élections et qui ensuite vivent dans l'oisiveté et aux dépens do cette majorité.
(2) On n'a jamais pu prouver cela, mais on a prouvé pins d'une fois que le capitaliste n'avait pas eu son compte (avait payé le salaire, sans bénéfice). V. Salaire et Bénéfice.
liNDIVIDUALISME ET SOCIALISME. 219
OÙ pjei'sonne n'obéit et tout le monde commande et où le gouvernement n'offre que de l'agrément et du plaisir. Dans l'État socialiste, tout le monde, comme dans la société actuelle les fonctionnaires, sera strictement tenu d'obéir, quelquefois à des médiocrités arrivées par la protection, et sans avoir mérité un avancement régulier. Ce serait un régime si dénué de liberté el d'égalilé, que la démocratie n'en voudrait pas et s'en débarrasserait. D'ailleurs la démocratie, qui est toujours plus favorable aux médiocrités qu'aux esprits distingués, blesserait les meilleurs, sans leur laisser, comme dans la société actuelle, la ressource de changer d'^ patron, de domicile ou même de profession, sinon de patrie.
Le jugement actuid de M. Schœffle se résume dans cette proposition ([). 36) : « Le collectivisme démocratique estimpossible et ne peut réaliser une seule de ses promesses économiques. » Ajoutons que, dans un autre chapitre, M.Scbreffle prouve que le socialisme n'est que de l'individualisme poussé à l'extrême, il demanda : le bonheur pour tous ou pour personne (p. 9). C'est aussi ma manière de voir sur le socialisme.
M. le professeur G. Gohn a publié en 1878 (Berlin, Habel) une brochure intitulée : Was ist Socialismus? (Qu'est-ce que le socialisme?) dans laquelle le savant auteur n'a pas du tout épuisé la question. Il rappelle que Pierre Leroux a revendiqué, dans le Journal des Economistes (juillet 1878), la paternité du mot « Socialisme » (1) dont il se serait servi dans son Essai sur L'Egalité (1837) et dans De l Humanué [i^ïOi). Pierre Leroux définit le socialisme : un régime sous lequel l'individu est sacrifié à la société. M. Cohn dit d'excellentes choses sur la prétendue opposition entre l'individualisme et le socialisme, en ce sens que — Robinson mis à part — il n'y a pas de société sans individus et pas d'individu sans société (c'est Arislote qui l'a dit et Sénèque qui l'a confirmé), aussi est-il impossible de concevoir un régime exclusif: le monde ne tourne pas sur un pivot, mais entre deux pôles. Tant (ju'on reste dans les généralités, tout va bien, mais quand on entre dans les détails, les objections surgissent.
C'est une chose dangereuse, nuisible, que de chercher à atténuer la signification d'un mut pris en mauvaise part, il vaut
(1) Qu'on attribue plus souvent à Louis Uoybaud, Etudes sur les rcformateurs ou socialistes modernes. Il a peut-être seulement popularise le mot.
mieux créer un nouveau mot. Ainsi on dit quelcjuefois : il y a un bon et un mauvais socialisme; que penserail-on de celui qui parlerait d'un bon et d'un mauvais assassinat (l)?Nous ne relèverons qu'un seul point dans cette brochure, qui n'est pas la meilleure de M. Gohn : page 18 il dit que l'État, demandant (pour le service militaire) la vie aux citoyens, pouvait tout leur demander, la vie étant ce que l'homme a de plus précieux. C'est là un sophisme dont on peut être tenté d'abuser. D'abord, « l'État demande », cela ne veut rien dire du tout... l'important est de savoir à quoi le citoyen consent. Il consent généralement à se sacrifier pour la patiie. Du reste, si le service militaire se fait si bien, et qu'il y ait si peu de réfractaires, c'est que les guerres sont rares et que dans une bataille il y a bien plus de survivants que de morts. — C'est une logique tendancieuse que celle qui part du devoir de se sacrifier pour la patrie, — pas tous les jours, mais quand elle est en danger — pour conclure à l'impôt progressif. Le devoir est proportionnel aux moyens, seule l'envie ne s'en contente pas et enseigne qu'un citoyen doit absolument souffrir autant que l'autre, ce qui, en matière d'impôt, se réalise le mieux par une progression qui mord dans les chairs et pèse sur la fortune.
Cette tendance à confondre le socialisme avec le principe social se rencontre chez beaucoup d'économistes de cette école qui se désigne comme celle des partisans de \ai Politique sociale (Socialpolitik), mais que ses adversaires qualifient de socialistes de la chaire (2). Les économistes que nous avons en vue, par exemple, M. Ad. Wagner : Lehrbuch [Givndlegung, t. I, p. 173, Leipzig, Winter, 1879, '2" édit.) et Held [Socialismus, etc. Leipzig, Duncker et Humblot, 1878, p. 37), admettent bien des degrés dans le socialisme, mais ils ne blâment que le socialisme « exagéré » (« extrême »), et ils admettent comme bon le socialisme sans cpithète ; en revanche, ils traitent toujours l'individualisme de «extrême ». Voilà en quoi consiste leur partialité, et c'est cette circonstance qui leur a valu le surnom de Cathedersocialisten. S'ils s'étaient bornés à déclarer qu'il faut faire à la fois la part de l'individu
(1) Le mot watriner n'est que la glorification de l'assassinat de M. Watrin, à Decazeville, en 1884 ou 1885.
(2) Qui leur renflent le compliment en les appelant wia?ic/<e.sie/'(e?is (partisan de Gobden), expression très mal choisie, sous plusieurs rapports.
et celle de la société, personne n'aurait fait d'objection, mais Held dit: « L'individualisme et le socialisme sontdeux principes éternellement égaux » et réhabilite ainsi le socialisme, terme qui a reçu par l'usage une acception particulière, celle d'une société dans laquelle la propriété privée est supprimée. Held a-t-il voulu faire fi de la propriété? M. A. Wagner a le sentiment qu'on fait souvent une confusion entre les mots social et socialiste, aussi dit-il « le principe socialiste, ou, pour éviter les malentendus, le principe social » ; seulement il veut que le principe social ait toujours la prépondérance (1), en quoi il est contraire à la tendance constante de l'humanité qui, sentant que c'est le principe social qui a produit l'absolutisme, le despotisme, la tyrannie (d'un seul ou des masses), a TOUJOURS aspiré à fortifier le principe individualiste qui représente la liberté, la dignité humaine, le progrès. Nous pourrions citer encore plusieurs autres traités, sans utilité pour nos lecteurs; nous nous bornerons à traduire un seul passage d'un livre très bien écrit de M. Fr. Mehring, intitulé : Die deutsche Socialdeniocratie und ihre Lehren (La démocratie socialiste allemande et ses doctrines, Brème, Schiinemann, 1877;. L'auteur, quoiqu'il rejette ces doctrines, est néanmoins très sympathique aux ouvriers. Le passage suivant (p. 214) est très important :
Après avoir fait connaître des programmes desquels il résulte que le partage selon le mérite perd du terrain devant le pai'tage selon les besoins, ou mieux, que \e partage égal l'emporte, il continue :
« Sur ce seul point, mais il est décisif, les démocrates socialistes sont d'accord (?). Us espèrent que le perfi'clionnement indéfini des machines fera disparaître l'inégalité des forces individuelles, idée dont les conséquences sont effrayantes. Tout le monde travaillera, hommes et femmes, qui seront complètement égaux. Le mariage (lien conjugal) sera maintenu, mais sous « une forme supérieure » : il sera uniquement fondé sur « un amour vrai ». A l'avenir est réservé de préciser celte formule vague; on donne à entendre (dans les programmes) que, dans l'intérêt de la propagande, on ne doit parler qu'avec pru-
(l)On est cependant gcuéralcment favorablcau faible, on est môme partial en sa laveur, et ici le faible c'est l'individu, qui est facilcincnt écrasé par la puissance matôiielle de l'État, ancauti par la puissance morale de la société.
dcnce de cette institnlion fondamentale. Comme entre les sexes, il n'y aura pas do didérence entre le travail inlellectiiel et le travail manuel. Sur ce point, du reste, les vues sont divergentes. Les uns disent que dans l'F^tat socialiste tous les citoyens seront à la fois travailleurs intellectuels et travailleurs manuels. Le perfectionnement des machines rendrait suffisante une journée de travail de deux ou trois heures pour satisfaire aux besoins de la société ; quelques-uns, et Most est du nombre, ne font même durer le travail manuel que jusqu'à un certain âge, le reste du temps chacun s'occupera de travaux intellectuels. On ne pourra pas plus se soustraire à ceux-ci qu'aux travaux manuels. Le travail manuel est très salutaire aux savants, aux artistes, aux hommes d État, disent ces logiciens à outrance. Le génie et le talent sont des primes extraordinaires accordées par la nature, l'homme qui en a été doué n'y est pour rien : en mettant ces dons à la disposition de la société, il est assez payé, assez honoré. D'autres sont moins optimistes [satiguinisch) et pensent que l'État socialiste a également besoin de trav;iilleurs intellectuels spéciaux. Mais les uns et les autres sont d'accord sur ce point, que le travail intellectuel ne peut être rétribué que sur le même pied que le travail manuel. « Payer plus cher les travaux agréables que les travaux désagréables, dit Most, c'est une insanité qui ne peut exister que dans une société qui repose comme la nôtre sur les principes contraires au bon sens. » M. Mehring montre qu'en tout cas, les imprimeries, fabriques de papier, etc., appartenant à la communauté, rien ne sera imprimé qu'après avoir passé une censure, en comparaison de laquelle les censures monarchiques seraient d'un extrême libéralisme.
M. Mehring pense que « la loi d'airain » qui est le principal argument des socialistes contre la société actuelle (c'est la réduction des salaires au minimum par suite de la multiplication de la population) sévirait d'une manière bien plus violente dans l'Etat socialiste, et faute de soupapes de sûreté la. lutte pour la vie s'établirait dans sa forme la plus atroce, et ne finirait, après bien des massacres, que par le jelour de l'organisation sociale actuelle.
Nous aurons à revenir, dans d'autres chapitres, sur les doctrines socialistes, que nous n'avons d'ailleurs pas à étudier à fond, sinon nous aurions eu à passer en revue les idées de
M, Henri George, de Mario et de quelques autres. Nous n'avons examiné le socialisme que dans son opposition à l'individualisme. Nous devions rechercher si les défauts de notre société disparaîtraient par la transformation. Car les défauts — qu'on exagère d'ailleurs de beaucoup — existent, il n'y a rien de parfait sous le soleil, mais il y a peu de mérite à les signaler, puisque tout le monde les connaît ; ce qu'il nous faut, c'est une organisation meilleure (1). Je fais, et à peu près tous les hommes font, ce que recommande un personnage de l'Évangile : « Examinez tout, dit-il, et gardez ce qui est le mieux. » Du socialisme qu'on nous offre, ou de l'individualisme qui existe, c'est ce dernier qui est encore le moins mauvais, et, quoi qu'on dise, l'humanité ne remontera pas vers sa source. D'ailleurs ces doctrines qu'on expose dans les livres et les brochures, le grand nombre ne les connaît pas, ne les comprend pas, n'y croit pas ; il ne voit qu'une chose : d'autres sont ou paraissent plus heureux, ils demandent les mêmes jouissances et votent pour ceux qui les leur promettent. Plus d'un sait que c'est la lune qu'on lui promet, mais on flatte son amour-propre et de cette façon, à défaul de la réalité, il se contente de l'ombre, en compagnie de ses camarades. On aime faire « comme les autres ».
(1) On oublie que si notre société a des défauts, c'est la faute des hommes qui la composent. Que les hommes se conduisent bien, qu'ils soieut bons et raisonnables, et notre société humaine serait la meilleure des sociétés dans le meilleur des mondes possible.