I. — Qu'est-ce qu'une loi économique
L'économie politique a pour objet l'étude des efforts que que l'homme s'impose pour satisfaire, au moindre prix (^avec la uioindre peine, les moindres frais), aux: besoins de sa nature, afin de constater les causes qui en empêchent le succès.
Ces efforts s'appliquent à des matières que l'homme soumet à une élaboration simple ou compliquée, selon le cas, pour les approprier à ses besoins. A cet effet, l'homme utilise les forces physiques que lui offrent ses bras et le monde extérieur (vent, eau, feu, etc.), ainsi que les forces intellectuelles et morales qu'il trouve en lui-même. Les forces physiques sont nécessaires, car les matières, prises dans la nature, sont soumises aux lois qui la régit, elles n'obéissent donc qu'à des forces physiques. Mais les forces humaines d'ordre moral, l'intelligence et les autres facultés de l'âme, sont également une cause essentielle dans l'œuvre économique, car ce sont ces facultés intellectuelles et morales qui dirigent les forces physiques agissant sur la matière et en font des biens susceptibles de satisfaire les besoins de l'homme. L'intervention de l'intelligence est indispensable, la nature n'étant pas assez bienveillante pour offrir spontanément à l'homme, en tout temps et tous
lieux, les objets nécessaires pour sa conservation et son bienêtre.
Les lois économiques font connaître le mode d'action de ces forces et leurs limites.
Au temps où personne ne contestait l'existence des lois économiques, personne ne les défendait; aujourd'hui que certaines écoles les nient, nous sommes tenus de les démontrer, car sans ces lois il n'y a plus de science économique, il ne reste que des règles puisées dans les appréciations individuelles, que chacun formule à sa manière, et qui n'offrent aucune sécurité à la pratique. Entrons en plein dans l'examen de la question.
11 est superflu de démontrer que l'homme est soumis à des lois physiques : il l'est comme matière, il l'est comme être vivant. La nature physique lui impose des besoins qui varient peu d'un individu à l'autre. Dans quelle mesure les lois biologiques influent-elles sur sa volonté, son intelligence, ses sentiments, c'est là un point sur lequel les savants ne sont point d'accord; on est obligé de convenir qu'il y a influence, mais on ne peut pas la préciser ni la mesurer. En fait, il y a des hommes de forte et de faible volonté, d'intelligence bornée et de grande pénétration, d'une vive sensibilité et de sentiments émoussés ; mais dans l'homme normal, si les aptitudes diffèrent de l'un à l'autre de qualité et de puissance, elles restent de même nature et contribuent à l'armer en vue de la lutte pour la vie.
Ainsi, le fait que les hommes ont tous, quoique à des degrés différents, outre les mêmes besoins physiques, les mêmes facultés fondamentales, la volonté, l'intelligence, les sentiments, prouve que, dans les cas identiques, des forces naturelles exercent sur chacun d'eux, avec plus ou moins d'énergie, une influence morale de même ordre, tendant au même but. Le caprice, l'arbitraire pur, la fantaisie, ont donc moins d'action sur les hommes qu'on
pourrait le penser. Généralement l'homme veut, réfléchit, sent, et si ces trois facultés maîtresses ne sont pas en conflit entre elles, sa volonté sera intelligente avec un alliage de sentiment. 11 en résulte que dans les cas analogues les actions des hommes se ressembleront fortement, car les mêmes causes produisent les mômes efTets. La statistique a mis ce point hors de doute, seulement on peut objecter que, si elles sont semblables, elles ne sont pas identiques. Nous reviendrons sur cette objection.
Ce qui fait agir l'homme, ce qui le force à vaincre l'indolence qui souvent l'envahit, c'est la nécessité de satisfaire à ses besoins : besoins physiques, intellectuels, moraux; besoins réels ou besoins imaginaires ; besoins de tous les degrés, qui sont tous une conséquence de sa nature. Ces besoins peuvent être étudiés à des points de vue très divers : le théologien et le philosophe, le psychologue et le moraliste, l'homme d'Etat et le physiologiste peuvent les soumettre chacun à son critère spécial; mais c'est l'économiste qui a pour mission particulière de rechercher comment ces besoins sont satisfaits aux moindres frais. Aux moindres frais, ces trois mots sont la plus courte définition possible du moi économique et en difTérencient l'action de celle de la mise en œuvre, ou des moyens techniques, dont le but principal est de réussir, n'importe à quel prix.
Insistons sur la distinction entre les points de vue technique et économique. L'effort que nous faisons pour satisfaire à nos besoins emploie les moyens physiques et moraux nécessaires pour atteindre le but. Pour avoir du pain, il faut appliquer des notions physiologiques, chimiques, mécaniques et autres, il faut cultiver du blé, moudre le grain, faire la pâte et l'enfourner; c'est la partir technique de l'opération, celui qui l'ignore ne produira jamais du pain. Mais ces connaissances ne Tempêcheraient pas de le produire dans les conditions désavantageuses,
ruineuses, partant précaires ; pour que la production puisse durer et avoir l'effet que l'humanité en attend, il faut que l'économiste intervienne et compare l'effort au résultat, ou, pour parler le langage commercial, qu'il calcule le prix, de revient.
Mais ici les adversaires des lois économiques nous arrêtent. Le prix de revient, disent-ils, diffère selon les temps et les lieux : il n'est pas le même en Russie et en France, en Angleterre et en Amérique, il n'est plus aujourd'hui ce qu'il était il y a un siècle, dix siècles, vingt siècles.
L'objection est parfaitement fondée, et on peut encore la renforcer en rappelant qu'il y a des terres de différentes qualités, des climats favorables et défavorables, des procédés primitifs et des méthodes très perfectionnées, sans parler du taux variable des salaires, des impôts et autres charges de la production. Oui, il y a toutes ces différences, et leur importance est très grande dans la pratique, mais la science n'en est pas touchée. La science joue le rôle de l'algèbre, elle donne la formule :
Dans la pratique vous remplacerez les lettres par les chiffres des temps et des lieux.
Personne n'osera soutenir que l'algèbre ne sert à rien, parce que ses lettres — signes abstraits — ont besoin d'être réduites en chiffres concrets. L'algèbre trouve la loi, l'arithmétique l'npplique. Que le salaire journalier soit de 5 fraucs ou de 10 francs, quand l'ouvrier aura tini sa semaine, il faudra toujours multiplier son salaire par 6: 0 X 'J ou 6 X 10, c'est toujours a fois b, a étant le nombre des journées de travail et b le montant du salaire journalier. Peu importe alors que le travail ait été accompli à Athènes sous Périclès, à Rome sous Auguste, en France sous Gharlemagne, sous Louis XIY ou de nos jours. Qu'on
porte chkiniyde, loge, blouse ou redingote, quand on a travaillé six jours, c'est toujours six fois le montant du salaire qu'on a gagne. Ceux, qui nient les lois économiques et insistent sur la difîcrence des temps et des lieux s'attachent aux choses secondaires. La loi est que le travail coûte de la peine si l'on travaille soi-même, un salaire si on achète le travail des autres, mais le montant de la dépense dépend des circonstances données. Le cours des marchandises est variable, mais ce qui ne change pas, c'est que le prix de vente doit être supérieur au prix de revient pour que la production puisse durer.
Les faits changent, la loi est invariable, car elle n'indique pas ce qui est particulier à un peuple ou à une époque, mais ce qui est permanent, ou immuable, c'est le rapport de cause à effet, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets. L'utilité de la science est précisément de constater cette invariabilité de l'action des forces. L'utilité en est même d'ordrepratique. A qui veut entreprendre une œuvre économique, une première notion est nécessaire, c'est celle de la nature propre de cette œuvre; supposez qu'il s'agisse de fonder une banque, d'exploiter une terre, d'ouvrir des relations internationales, suffit-il d'être au courant des circonstances locales pour réussir? Il faut évidemment encore des connaissances générales, des notions qu'il est la mission de la science de recueillir, mais que l'art économique appliquera avec les précautions que les circonstances pourront inspirer. La science c'est la quintessence de l'expérience acquise.
Soit, disent encore les adversaires des lois économiques, nous voulons bien admettre qu'il ait des règles générales, mais ne les appelez pas lois naturelles, car :
1° Les lois naturelles ont toujours absolument le même effet, tandis que l'effet de ce qu'on appelle lois économiques varie ;
2" Si l'on admet les lois naturelles en matière morale, on nie le libre arbitre.
Ce sont là les deux grandes objections, nous allons voir ce qu'elles valent.
A. Les lois naturelles, a-t-on dit, ont toujours les mêmes effets; on devrait plutôt dire qu'elles sont toujours identiques à elles-mêmes, qu'elles constatent l'identité des effets, car ce ne sont pas les lois qui agissent, mais les forces^ Celles-ci se trouvent incarnées dans des matières, tantôt grossières, tantôt subtiles, et quand diverses matières sont mises en rapport, ou quand on leur fait subir une élaboration quelconque, les forces qui y sont contenues exercent leur action. Ainsi, certaines matières ont des dispositions à s'unir en se transformant, elles ont des affinités, disent lescliimistes, et les forces quiproduisent cet effet procèdent d'après des lois, c'est-à-dire que, dans les mêmes conditions, l'action est toujours la même. Si on ne mêle pas les matières dans les proportions voulues, si on ne produit pas le degré de froid ou de chaleur, de pression ou de tension que le cas exige, l'effet désiré ne se produit pas. Donc les lois naturelles n'expriment que l'identité des effets comme résultat de l'action de causes identiques.
Prenons un autre exemple. L'orage se présente à nous sous la forme de nuages dont sortent des éclairs, du tonnerre, de la pluie, souvent de la grêle, etc. Personne n'a encore vu deux orages identiques : même nombre d'éclairs, même bruit de tonnerre, même quantité de pluie ou de grêle avec les mêmes accessoires, car la proportion des électricités, des vapeurs d'eau, le degré de chaleur, la direction des vents, dilfèrent d'un orage à l'autre. De quelque côté qu'on se tourne, on trouve que les forces naturelles sont liées d'une manière absolue aux conditions matérielles des choses : la force de la vapeur dépend de la quantité d'eau, de feu et d'autres circonstances; la force
do la {tondre^ do sa composition; la force do la rivière, do sa profondeur (!l do sa pente, et ainsi de suite. Pour réaliser l'effet, il faut (pie la cause soit coniplotement identique, dans ce cas seulement elle est infaillible. Voilà la loi naturelle dans le monde extérieur (1).
Dans le monde intellectuel et moral aussi les forces sont incarnées dans la matière qui prend, dans les êtres vivants, la forme d'organes. Ces organes se composent donc d'éléments matériels comme tout ce que nous voyons dans la nature, et nous aurions bien le droit de nous informer de l'influence que ces éléments matériels peuvent exercer dans la question qui nous occupe. Mais nous avons aussi le droit de les négliger, car les organes d'un être vivant produisent encore d'autres réactions que celles qui sont du domaine de la cbimie et de la physique. C'est par ces organes que se manifestent la volonté, l'intelligence, les sentiments, qui sont également des forces naturelles, et en même temps les instruments primordiaux dont les hommes se servent pour agir. C'est à l'aide de ces merveilleux instruments que nous comprenons et apprécions les effets de la nature extérieure, ainsi que les mouvements qui s'ac-
(1) Au fond, les lois naturelles no sont pas aussi absolues que disent certains économistes dans l'intérêt, de leur cause. V^oy. par exemple Tarticle de M. Saporta, Revue des Deux-Mondes, le"" sept. 1887, ou la préface du livre de ]M. Bertrand sur la Thennodyiiamique, etc. (par exemple : « Les principes et les lois de la mécanique ne reposent nullement sur l'évidence »). Nous pourrions aussi citer !\1M. Dubois-Raymond et Dilthey de l'Université de Berlin. Voy. même Scliônberg, t. I, p. 295, 2'^ alinéa.
Ajoutons quelques réflexions. Est-ce une loi naturelle que les parents aiment leurs enfants Hiommes ou animaux)? Il y a certainement des exceptions, est-ce une raison pour nier la loi?
Autre exemple : Un milligramme d'arsenic rétablit la santé dans certaines maladies, un centigramme tue. H en est de même d'autres poisons. — Ou aussi : 1000 quintaux de fumier rendent un cliamp fertile, mettez-y 10000 quintaux, et le blé versera, ou la vigne produira plus de feuilles que de fruits. — Vous m'arrêtez en disant : Si vous changez les causes, les effets changent, un millimètre n'est pas un centimètre. Votre observation est très juste, il ne suffit pas de dire : « de l'arsenic », il faut indiquer combien. Eh bien, il en est de même dans les choses humaines, des actes (causes) qui se ressemblent ne sont pas toujours identiques.
complissent en nous-inèmcs. Les philosophes sont même d'avis qu'à certains égards nous pénétrons plus à fond ces mouvements intérieurs, leurs causes et leurs effets, que tous les phénomènes de la nature extérieure (1). Quelquesuns soutiennent même, non sans de fortes raisons, que la nature extérieure ne nous fournit que des vérités empiriques, et que, s'il y a des vérités absolues, nous ne pouvons les trouver qu'en nous-mêmes.
Nous ne développerons pas ces propositions philosophiques, mais il n'était pas inutile de les rappeler. Nous établissons ainsi plus fortement ce fait incontestable, qu'une seule et même intelligence nous sert à dégager les lois de tout ordre, que nous les découvrions dans les phénomènes du monde physique ou en nous-mêmes. Nous tenons donc pour également vraies des propositions comme celles-ci : Nulle rivière ne remonte à sa source; deux lignes parallèles ne se rejoignent jamais; les mêmes causes produisent les mêmes effets. — Il suffit que notre intelligence ne puisse pas admettre le contraire, pour que ces propositions nous paraissent incontestables. Or cette proposition, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, ne serait-elle vraie qu'en matière physique, et fausse en matière morale ? Prétend-on, en un mot, qu'elle ne s'applique pas au monde économique ?
On distingue. Les phénomènes économiques se compo-
(1) Nous citerons plus loin quelques auteurs, nous y ajoutons le passage suivant d'un livre que nous venons de parcourir. G. Gucroult, Le Centenaire de -178.9, p. 70.
« Les propositions qm prccôdcnt, bien que ou parce que empreintes, à certains égards, d'un caractère inctapliysii|ue, m'apparaissont comme au moins aussi certaines que les principes sur lesquels reposent les sciences dites exactes. Je dis au moins parce que ces propositions s'appuient directement et uniciucment sur le timoignagc de noire conscience, tandis qu'en astronomie, par exemple, la plus matlicmatique des sciences physiques, quand je raisonne sur Sirius ou sur telle étode éloignée, il est possible ([ue cette étoile soit, éteinte au moment même où je la vois; parce qu'en physiciuo des forces encore inconnues, en cliimie des substances encore à, découvrir peuvent venir ajouter leurs effets à ceux sur lesquels s'appuie mon argumentation.
sent de deux sortes d'éléments: de matières pliysiques et d'actes de volonté, la matière est entièrement soumise aux lois physiques, sur ce point il y a unaniniih'', mais relativement à l'influenco de la volonté ou à l'action de l'homme, on semble quelquefois admettre une variabilité qui confine au caprice. « L'homme est ondoyant et divers. » A cette manière de voir il y a diverses objections à faire :
1. Il y a beaucoup d'actes économiques, production, vente, etc., où la volonté joue un rôle très petit. C'est la partie technique qui domine dans l'agriculture, dans beaucoup d'industries et même sur le marché: pour vendre on est obligé de se soumettre au cours moyen. La volonté n'intervient que pour décider si l'on cultivera, oui ou non, mais cette question ne semble guère être soulevée. On choisira plutôt les produits à cultiver, préférant les uns, négligeant les autres, et l'on jouit sous ce rapport d'une certaine latitude, mais ce sont là des questions techniques; chacun choisira, soit des cultures qui vont au sol dont il dispose, ou celles dont les produits se vendent le mieux ou en faveur desquels milite une autre raison. Chez l'homme qui n'est pas passionné, les motifs donnés par la raison l'emportent, de sorte que l'on peut déduire une loi très sûre des faits observés chez un grand nombre de cultivateurs... ou d'industriels et de commerçants.
Ainsi la technique et les circonstances locales peuvent réduire à un minimum l'élément volonté dans l'acte économique, sans le détruire.
2. 11 y a encore une chose qui réduit sensiblement le jeu laissé à la volonté, c'est la nature et l'intensité des besoins à satisfaire : le vêtement ne remplace pas la nourriture, ni la nourriture le logement; à chaque besoin il faut sa satisfaction, et chaque satisfaction ne s'obtient que par les moyens appropriés. Parmi ces moyens est le travail, qui
exige des forces, du savoir, de IMialjileté, etc., et la volonté doit tenir compte de tons ces faits. Il le faut.
3. On ne doit pas considérer la volonté en général, mais la volonté s'occiipant d'actes économiques. Nous n'ignorons pas que la volonté est une (j) et qu'elle subit simultanément des influences diverses; mais quand elle n'est pas passionnée, ou quand la passion n'est pas violente, elle sait très bien se soustraire aux influences non économiques, et alors elle apprécie les faits en tenant compte de l'expérience ; elle juge, elle apprécie et se soumet à la nature des choses, et // y a une nature des choses économique. Pour le nier, il faut être d'avis que les choses rares sont à bon marché, ou que la concurrence des vendeurs fait renchérir les marchandises. Nous pensons que dans les choses économiques la volonté suivra généralement la raison, et que. sauf ignorance ou passion, on pourra toujours prévoir les actes, par conséquent arguer de lois économiques.
4. Nous admettons sans peine que les hommes sont (c ondoyants et divers», mais ils sont de même nature, ils ont les mêmes besoins, la peine leur répugne à tous, le plaisir les attire, leur logique est la même (quand la passion ne s'en mêle pas), leur arithmétique aussi — vous voyez, nous ne faisons pas entrer l'intérêt personnel ou l'égoïsme dans rénumération, nous n'en avons pas besoin ; — les hommes ayant des ressemblances aussi grandes et aussi essentielles, risque-t-on beaucoup de dire : tel ou tel fait s'est présenté sous cette forme cent fois, mille fois, nous sommes donc presque sûr que dans un cas semblable (2) il se présentera sous la même forme; cette observation n'a-t-elle pas la valeur pratique d'une loi naturelle?
(1) Il n'y a pas plusieurs volontés, mais le même organe de l'action pont, selon le but à atteindre, être influence, soit |)ar la i-aison, soit par un sentiment ou une passion, et se comporter de manières très différentes.
(2) Si le cas était tout à fait identique, il faudrait retirer le mot presque; quand la cause est la même, l'effet l'est aussi.
5. Il serait possible de déinonlrer que dans les cas simples 011 a toujours vu les causes économiques produire le môme effet (1). Ou'est-ce qu'un cas simple? Celui où l'on peut embrasser toutes les causes d'un coup d'oeil. Comment l'intervention de la volonté pourrait-elle modifier ici l'effel'? Elle ne peut pas changer la nature physique des matières, et si elle tente d'agir illogiquement, elle s'expose à être taxée de folie. Les fous ne sont pas des facteurs économiques.
Restent les phénomènes compliqués. Comme on ne voit pas toutes les causes, on ne saurait les reproduire, et l'homme fera assez facilement une faute, commettra une erreur de jugement, car il sera dans une ignorance (partielle), inévitable, pardonnable, et en pareil cas, les mêmes causes sembleront ne pas produire les mêmes effets. En réalité, l'ensemble des mêmes causes n'entrera pas en fonction ici, et la loi abstraite du rapport entre cause et effet restera intacte. Dans ces cas compliqués la part de
(1) Die von Jhering, meines Wissens zuerst betoate Wahrhcit, dass ailes Recht nur anwcndbar ist, wenn es in relative wenigeii klaren Satzen sicli formulirt bat — sie bildet die Schranke fur eine absolute und iinbodingte rechtlichc Din'cbfiihrung des Princips einer gerecbten Einkommensvertbeilung. ScHMOLLEK, Jalirbûclier, 1874, t. XXIIJ, p. 287.
On voit que les vérités simples comportent un plus grand degré de certitude, et sont d'une application relativement facile. — Il nous plaît de pouvoir nous appuyer sur deux des plus célèbres adversaires des lois économiques.
Ajoutons encore une observation :
On compare les causes et les effets moraux avec les causes et les effets physiques, et l'on dit que les premiers n'ont pas la persistance des seconds, mais à tort. Nous observons mal, les choses ne sont pas tout à fait ce que nous croyons.
Les causes et effets moraux sont produits par l'homme qui est un être complexe, ce que nous considérons comme une cause est la résultante de nombreuses causes agissant en sens divers, multitude de causes qui ne se retrouvent pas réunies peut-être deux fois de suite dans la même proportion.
Les causes physiques sont produites par des agents simples, toujours les mêmes, par un agent unique. Si dans un second cas l'agent est moins pur, l'effet sera différent. Et comme l'agent est rarement pur, la persistance absolue est rare.
Dans chaque homme la combinaison des facultés physiques, intellectuelles, morales, varie; nous jugeons les hommes d'après une moyenne expérimentale (différente pour chaque observateur) ou conventionnelle. Est-il étonnant que nous rencontrions des hommes qui sortent de la moyenne?
l'ignorance et des passions sera plus grande, la volonté errera plus facilement; ce sont ces déviations qui ont fait déclarer à des observateurs superficiels que les lois économiques ne sont pas absolues, qu'elles sont de simples tendances, c'est-à-dire que le fait, la prévision ne se réalise que lorsqu'il n'y a pas empêchement de la part de l'homme.
Nous croyons avoir démontré que, dans de nombreux cas, cet empêchement n'existera pas; dans ces cas, il y aura de véritables lois, qui ne seront pas de simples tendances, mais des vérités aussi certaines qu'il peut y en avoir dans les choses humaines. On parle de l'infaillibilité des effets physiques, mais quand on met en rapport une certaiue quantité d'oxygène avec une certaine quantité de carbone pour produire de l'acide carbonique, on n'est pas sur, mais on est obligé de supposer que les matières sont pures et que les quantités sont absolument exactes. Or certaines propositions qu'on présente comme des lois économiques, telles que : l'homme désire obtenir ses produits aux moindres frais; la rareté (d'une chose recherchée) est une cause de cherté ; les produits s'achètent avec des produits, etc. , ne sontelles pas conformes à toutes les expériences? Quelqu'un at-il trouvé ces règles en défaut? Nous n'en avons jamais rencontré de réfutation. On a seulement dit que les déductions qu'on en tire ont un caractère hypothétique, tant qu'elles n'ont pas été confirmées par les faits. — Soit. — Nous admettons aussi qu'il y ait, à côté de ces lois incontestables, des règles qui n'ont qu'une vérité relative. Mais nous répondons à toutes les objections en séparant la science de l'art, et en n'attribuant à la première que les lois incontestables. L'observation ironique, qu'en ce cas la science aurait un mince bagage, que peu de pages suffiraient pour contenir ces lois, ne nous touche pas, car chaque loi économique trouve tous les jours des millions d'applications;
d'ailleurs ceux qui proclaiiicnl cette pauvreté de la science n'ont qu'à travailler à l'enrichir, ou à se borner à faire de l'art éconouii(|ue, (jui se prête mieux, d'ailleurs, aux mouvements oratoires.
B. L'autre argument qu'on oppose aux lois économiques est que, si l'on admet les lois naturelles en matière morale, ou nie le libre arbitre. Cette objection n'est pas sérieuse, car si l'on prouvait la vérité d'une proposition défavorable au libre arbitre, il faudrait bien que le libre arbitre en prît son parti. En réalité les lois naturelles ne touchent pas au libre arbitre. Ces lois se bornent à nous apprendre les effets de chaque cause, mais nous restons libres de ne pas provoquer cette cause. Quand on dit : Si vous buvez un litre d'eau-de-vie, l'ivresse vous fera commettre un crime, on n'impose pas le crime; l'homme averti n'a qu'à s'abstenir du pernicieux liquide; s'il ne s'abstient pas, il en subira les conséquences, et c'est lui seul qui sera la cause du mal. En enseignant que le paresseux tombera dans la misère, la science conseille implicitement d'aimer le travail, mais tout le monde est libre de choisir la bonne ou la mauvaise voie. Le libre arbitre n'est-il pas entier?
Ici certains auteurs nous arrêtent. Ce n'est pas ainsi que nous l'entendons, disent-ils. Le libre arbitre n'est pas en question pour nous; il est trop évident que l'homme est doué de volonté, et qu'il en use, pour que nous en doutions. Nous croyons plutôt que cette même volonté met l'homme au-dessus des règles ou des lois auxquelles vous prétendez l'assujettir. Il suivra ou ne suivra pas les enseignements de votre science, selon son bon plaisir. S'il ne la suit pas, il n'y a pas de loi.
En d'autres termes, les hommes agissent par caprice, et les effets du caprice ne peuvent pas être prévus.
Celte objection est aisée à réfuter :
Premièrement, quand l'économiste parle de l'homme, il
a en vue l'être normal, qui n'est ni malade ni infirme, qui agit conformément à sa nature, qui est plus ou moins raisonnable, prévoyant et sensible à la douleur. Les enseignements de la science sont strictement fondés sur celte nature de l'homme. On sait, par exemple, que l'homme n'aimerait pas mourir de faim ; on en conclut que, pour éviter ce sort, il sera laborieux et prévoyant, car il est sous-entendu qu'il agira raisonnablement. On a cependant vu des aliénés se laisser mourir de faim, mais l'on ne saurait soutenir que l'argument en soit infirmé : en effet, le sentiment de la faim que nous citons comme tine des causes du travail, faisant défaut, reflet n'a pas lieu. Tous les hommes sains d'esprit travailleront.
Deuxièmement, la science économique ne considère pas l'homme comme absolument raisonnable et infaillible dans ses jugements; elle n'ignore pas qu'il est souvent ignorant ou passionné, et qu'en cet état il sera peu raisonnable; aussi ne prédit-elle pas ce que l'homme fera dans chaque cas. Ses propositions sont simplement formulées comme des résultats d'expérience. Dans l'exemple ci-dessus il est dit : le paresseux tombera dans la misère. La volonté du paresseux reste intacte, on lui fait seulement connaître la loi, la nature des choses amène la peine qui suit la transgression. Le libre arbitre ne serait détruit que si l'économie politique pouvait contraindre les hommes, mais elle ne le peut ni ne le veut ; elle se borne à montrer la cause et l'effet, le but et le moyen, l'effort elle résultat (1).
Ajoutons qu'on abuse du libre arbitre; on en parle comme s'il était absolu. Ce n'est pas le cas. Chaque homme
(1) La loi économiquR suppose plutôt le libre arbitre qu'une volonté ou une intelligence a^iissant, comme le veulent les matérialistes, sous l'impulsion de réactions cliimiques. Le libre arbitre raisonne, combine dos motifs ot chercho à atteindre un but. Sous le régime des réactions cliinii(|uos, c'est la quantité de carbone, do phosphore, etc., qui déciderait et nou le désir raisonné d'atleiudre un but avantageuv. Or la quantité de phosphore dépendrait du hasarda
en a sa dose particulière, selon son tempérament. On dislingue les hommes qui ont de la volonté ou du caractère, de ceux ([ui n'en ont pas ; on distingue aussi les cas oili, par suite de maladie, de vices ou d'autres causes, riiomme cesse d'être responsable. Mais nous n'avons affaire qu'à l'homme normal, et pour celui-là, le même concours de causes produira toujours les mômes effets économiques.
INous voudrions, avant de passera l'examen des auteurs, ajouter une observation sur ce qu'on appelle tendances, qui, aux yeux de quelques économistes, remplaceraient les lois. Qu'est-ce qu'une tendance? — C'est une force latente qui ne se manifeste que si les conditions nécessaires se rencontrent. Tant qu'elles ne se rencontrent pas, la cause n'est pas née, l'effet ne peut pas surgir, il est latent, il attend que la cause se complète. La tendance {)rouve la loi, la loi physique comme la loi morale.
Force est un autre mot pour loi, ou plutôt c'est l'agent de la loi, c'est elle qui produit le résultat, — le résultat — car la force est essentiellement causatrice, et, toutes choses égales, elle ne peut produire que le même effet. Quand l'effet paraît différent, c'est que les choses — le concours de causes ou de circonstances — n'ont pas été les mêmes. Ainsi les mots tendances, lois, force, cause, sont presque synonymes, et dans certains cas, on peut prendre l'un pour l'autre. On peut tout au plus faire cette distinction : quand la force est peu active, elle constitue une tendance ; quand elle est très active on l'appelle plutôt loi.
Encore une observation pour terminer. Le nombre de lois économiques qui fonctionnent dans un pays dépend de la civilisation de ses habitants. Une loi ne peut se manifester que là oii les conditions nécessaires se trouvent réunies. Les lois relatives à l'industrie, par exemple, ne peuvent pas entrer en action chez un peuple qui n'a pas d'industrie, et ainsi de suite. Mais ces lois existent d'une
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manière latente comme les lois de l'électricité à un moment où il n'y a pas d'orage.
11 a été question de lois économiques, considérées comme lois naturelles, dès l'origine de la science économique. Les premiers qui la cultivèrent, les physiocrates, durent même leur nom à leur prétention un peu exagérée de tout ramener à des lois de la nature. L'expression lois naturelles se trouve peutêtre pour la première fois dans l'ouvrage de Dupont de Nemours, intitulé Phjsiocratie (Leyde et Paris, 4767 et 1768, 2 vol. in-8). Voyez le Discours préliminaiî'e ou Droit naturel {{). L'auteur les définit ainsi : « Les lois naturelles considérées en général sont les conditions essentielles selon lesquelles tout s'exécute dans l'ordre institué par l'auteur de la nature... Il en existe sans doute une immense quantité qui nous seront éternellement inconnues, qui n'ont aucun rapport à l'homme, et dont il ne serait même pas sage de nous occuper; car c'est pour nous une assez grande atTaire que celle de songer efficacement aux moyens d'accroître et d'assurer notre bonheur. — Ces moyens sont évidemment indiqués par les lois naturelles de la portion de <■<• l'ordre général physique» directement relative au genre humain, — Les lois naturelles prises en ce sens, qui nous est relatif, sont les conditions essentielles auxquelles les hommes sont assujettis pour s'assurer tous les avantages que l'ordre naturel peut leur procurer. Elles déterminent irrévocablement, d'après notre essence même et celle des autres êtres, quel usage nous devons nécessairement faire de nos facultés pour parvenir à satisfaire nos besoins et nos désirs; pour jouir, dans tous les cas, de toute l'étendue de notre droit naturel; pour être, dans toutes les circonstances, aussi heureux qu'il nous est possible. » Ce passage suffit; d'autres physiocrates se sont encore servis de cette expression, chez tous elle était fréquemment sous-entendue et elle fut longtemps maintenue dans la langue économique sans la moindre contestation.
Cependant je l'ai vainement cherchée dans Turgot, Adam Smith et Uicardo; mais on sent souvcMit que la loi est sousentendue, quelquefois le mot principe (2) la remplace. L'essen-
(1) Édit. Guillaumin dos Physiocrates, 18-50, I, p. 21.
(2j Maltliiis parie du k Principe de population )),sur le continent on aurait
tiel est que ces autours traitent leurs propositions comme des vérités évidentes et hors de contestation.
Nous retrouvons les lois chez J.-B. Say, Traité d'Economie politique [Paris, Gnillaumin, 7"= édit., 18CI, p. 5). Il s'exprime ainsi : « L'économie politique, telle qu'on l'étudié à présent, est tout entière fondée sur les faits; car la nature des choses est un fait aussi bien que l'événement qui en résulte. Les phénomènes dont elle cherche à faire connaître les causes et les résultats peuvent être considérés comme des faits généraux et constants qui sont toujours les mêmes dans tous les cas semblables, ou comme des faits particuliers qui arrivent bien aussi en vertu des lois générales, mais où plusieurs lois agissent à la fois et se modifient l'une par l'autre, sans se détruire... » Et plus loin (p. 7): « Les faits généraux sont, à la vérité, fondés sur l'observation des faits particuliers, mais on a pu choisir les faits particuliers les mieux observés, les mieux constatés, ceux dont on a été soi-même le témoin, et lorsque les résultats en ont été constamment les mêmes et qu'un raisonnement solide montre pourquoi ils ont été les mômes, lorsque les exceptions mômes sont la confirmation d'autres principes aussi bien constatés, on est fondé à dormer ces résultats comme des lois générales, et à les livrer avec confiance au creuset de tous ceux qui, avec des qualités suffisantes, voudront de nouveau les mettre en expérience {!)... »
Il s'agit ici de lois empiriques, que Say aurait pu défendre avec plus de vigueur, mais elles n'étaient pas encore attaquées de son temps; c'est seulement quand les idées sont contestées qu'on les scrute et les creuse pour pénétrer jusqu'à leur racine.
Pendant longtemps l'école française parla des lois économiques presque sans éprouver le besoin de justifier l'expression que quelques adversaires avaient cependant déjà trouvée prétentieuse. Basliat, Rossi, Joseph Garnier, A.-E. Cherbuliez, Ambr. Clément, M. de Molinari et autres traitent les enseignements de la science économique en lois naturelles. M. Cour-
certaincment dit : « Loi de population ». M. Courcellc-Sencuil dans son Traité dit c( Loi ».
(1) Il y a beaucoup de ressemblance — toute proportion de profondeur gardée — dans cette explication des lois naturelles avec celles que donnent Laplace et Dubois-Raymond sur les lois physiques [Siebeîi Weltnithsel).
LES LOIS ÉCONOMIQUES. Ui
celle-Seneuil {IVai/r, t. I, p. 27) fait de môme. Par l'étude de la science économique, « loin de s'abaisser, les idées et les sentiments s'élèvent : le spectacle des lois naturelles qui régissent les actes économiques des individus et des peuples fait prendre en pitié les prétentions des arrangeurs de société... » Gomment se donner la peine de réfuter des gens qu'on prend en pitié, ou aussi comment défendre des lois dont on a l'opinion que voici : « Ces lois que l'homme peut connaître ou méconnaître, mais auxquelles il ne lui est pas donné de se soustraire- » Ambr. Clément [Essai de Se. sociale, Paris, Guillaumin, 1837, 1. 1. chap. 1") a cependant cru pouvoir répondre à quelque détracteur de la science. Il s'attache notamment à cette objection (p. 69) « que les phénomènes économiques, subordonnés aux déterminations de volontés incessamment mobiles et variables, ne sauraient résulter de lois naturelles assignables», et s'applit{ue ensuite à démontrer « la réalité de certaines lois éconoaiiques naturelles », qui « n'est pas douteuse » pour lui.
A cette époque, un adversaire, Proudhon {Contradictions écono7nicjues, 3°cdit., t. I, p. 37) fait la concession suivante : « L'économie politique est le recueil des observations faites jusqu'à ce jour sur les phénomènes de la production et de la distribution des richesses, c'est-à-dire sur les formes générales les plus spontanées, par conséquent les plus authentiques du travail et de l'échange.
« Les économistes ont classé, tant bien qu'ils ont pu, ces observations; ils ont décrit les phénomènes, constaté leurs accidents et leurs rapports; ils ont remarqué, en plusieurs circonstances, un caractère de nécessité qui les leur a fait appeler/o/s; et cet ensemble de connaissances, saisies sur les manifestations pour ainsi dire les plus naïves de la société, constitue l'économie politique. »
Citons ici A. Comte, relativement aux lois sociales {Ilig., t. Il, p. 69) :
« 11 n'y a d'ordre et d'accord possibles que dans la subordination des phénomènes sociaux à des lois naturelles, dont l'ensemble circonscrit, pour chaque époque, les limites et le caractère de l'action politique. Le sentiment d'un mouvement social, réglé par des lois naturelles, constitue la base de hi dignité humaine dans l'ordre des événements politiques (1).
(l) M. Valbci't (Chcrbulicz) dit: II. Kanke croyait, avec JMoiitesiiuicu, qu'il
IG
242 NOTIONS FOXnAMENTALES.
Les socialistes d'une part, la nouvelle école allemande de l'autre, ouvrirent ensuite une ère de polémique, et les lois économiques furent contestées par des arguments que nous aurons à examin'^r. Les auteurs français les plus récents ont dû en tenir compte. Nous avons sous lesyeux les deux traités d'économie politique les plus importants qui aient paru depuis que notre siècle est octogénaire, mais ils ne sont pas tout à fait dans la même voie. M. A. Jourdan, dans son Cours analytique d'Économie politique (Paris, A. Rousseau, 1882), voit dans l'économie politique une science qui a ses lois. Il met ces lois au même rang que les lois de la physique, mais au-dessous des lois mathématiques. Nous n'approuvons pas la définition des lois économiques que M. Jourdan donne page 26; il semble cependant que sa « miéthode analytique » a dépassé un peu le but, ses résultats manquent un peu de netteté. M. Cauwès, dans son Précis du Cours d'Économie politique (Paris, Laroze et Forcel, 1881, 2^ édit.), a adopté un certain nombre de propositions émises par la nouvelle école allemande; il maintient cependant à l'économie politique le caractère d'une science.
Consacrons ici quelques lignes à M. de Laveleye, bien que sa place soit plutôt avec les Allemands, et plus spécialement avec les « socialistes de la chaire » dont il a accepté les doctrines (p. 90). Le travail dont nous allons nous occuper a été inséré au Journal des Economistes, année 1883 (t. XXVIII, p. 92 etsuiv.)et avait pour but de défendre celte étonnante définition de l'économie politique (1) insérée dans ses Éléments et qui avait été attaquée par plusieurs économistes : « L'économie politiqueest la science qui détermine (2) quelles sont les lois que les hommes doivent adopter afin qu'ils puissent, avec le moins d'efforts possible (3), se procurer le plus d'objets propres à satisfaire leurs besoins, en les répartissant conformément à la justice, et en^^les consommant conformément à la raison (4); et il a
-admirait infiniment, que dans l'histoire des sociétés tout s'explique par la nature et la relation des choses, par les circonstances, par les milieux, par le génie national, comme aussi par l'habileté des hommes d'État et aussi par la fortune {Revue des Deux-Mondes, 1er sept. 1887, t. LXXXllI, p. 210).
(1) Nous y revenons à la fin de ce chapitre.
(2) C'est donc l'économie politique qui fait les lois et non j^s lois qui font l'économie politique.
(.3) C'est nous qui soulignons pour inviter le lecteur à chercher une do ces lois dans les codes.
(4) M. de Laveleye a sans doute oublié que Mill, qu'il cite plus loin comme
ajonlé que les lois, « objet de notre science, ne sont pas celles de la nature, mais celles qu'édicté le législateur ». Je dois d'abord défendre les « Socialistes delà chaire » du reproche d'avoir écrit quelque chose de pareil; les idées ci-dessus sont tout entières à M. de Laveley. Aussi singulières que ses doctrines sont les preuves avancées à l'appui.
Page 92, M. de Laveleye dit : «Je crois qu'il n'est pas difficile de montrer qu'en parlant ainsi, je n'ai fait que me conformer à la façon dont le fondateur de notre science, le maître de l'orthodoxie, Adam Smith, et même les physiocrates, l'ont comprise, et j'ose ajouter qu'ils ont raison. Selon Ad. Smith, « l'économie politique, CONSIDÉRÉE comme une by'ancke de la science d'un homme d'Etat ou d'un législateur, se propose deux objets, etc. » M. de L. n'ayant pas vu le mot considérée, je l'ai fait imprimer en majuscules, pour qu'il ne lui échappe plus. Yoici une phrase analogue : La chimie considérée comme Sfience utile au teinturier... par conséquent la chimie est l'art du teinturier; la physique considérée comme science utile au fabricant de lampes électriques, la physique est donc l'art du lampiste, etc. J'aurais pu dire aussi : l'arithmétique (ou l'orthographe, ou la géographie) considérée comme science ftlile au législateur — car on ne comprendrait sans doute pas un législateur votant un budget sans savoir calculer?
RI. de L. n'a-t-il donc pas lu l'ouvrage d'Ad. Smith? Que le lecteur veuille bien relire seulement les premières pages, elles suffisent pour le convaincre que, selon Ad. Smitb, la richesse d'une nation dépend de son travail et « de son habileté », et que le législateur ne joue qu'un rôle bien effacé dans « les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations ». Adam Smith s'est borné à dire que son livre serait utile au législateur, en quoi il avait raison.
Quant aux physiocrates, M. de L. (p. 93) s'est singulièrement mépris. Dupont de Nemours, qu'il cite, parle de « droit naturel » et de « politique » ; je renvoie à la citation. Du reste, personne n'ignore que les physiocrates ont inventé le fameux (( laisser faire, laisser passer », dont on abuse tant; n'est-ce pas bizarre que M. de L. mette sa définition sous l'invocation des physiocrates (veuillez relire sa définition, p. 242).
une grande autorité, a dit : Political Economy lias nolJiing to do with the consionption of ivealth.
M. de L. est plus heureux en s'adi-essant à J. St. Mill, auteur admirablement dou6, mais très fantaisiste... Mill dit en elîet que « la distribution des richesses est une institution exclusivement humaine » (p. 97). L'illustre logicien a jugf'î : post hoc, ergo proplei- hoc. Il écrit encore : « Ce qu'un individu a produit par ses eflorts individuels, sans être aidé de personne, il ne peut le garder qu'avec l'assentiment de la société; non seulement la société peut le lui enlever, mais des individus le pourraient et le feraient, si la société restait seulement passive... ^> En d'autres termes (dits expressément plus loin), Thomme ne garderait pas son bien, si l'État n'établissait une police et des juges, car les hommes abandonnés à eux-mêmes sont des brigands. Selon les termes employés par i\lill, on pourrait croire qu'un beau jour les hommes se sont dit : Si nous inventions la propriété? — Une voix s'élève dans l'assemblée : Que faut-il faire pour cela ? — Un sage répond : Il suffit de payer une force publique pour protéger chacun dans ses droits. — Mill a su, mais doit avoir oublié que « les mœurs sont plus fortes que les lois )), que généralement les lois ne sont que des coutumes consacrées, consolidées. Ce point est indubitable pour les anciens temps ; il est moins visible aujourd'hui, parce que les passions et la politique jouent un rôle plus grand. Mais parcourez les annales des législations, et vous verrez que lorsqu'on se met ;\ innover sensiblement, il faut revenir souvent à la loi pour l'amender, et finalement il faudrait savoir comment elle est exécutée (1).
Il est impossible de réfuter ici en détail les assertions de M. de L. ; plusieurs se trouvent d'ailleurs implicitement réfutées par ce qui précède ; il faudrait pouvoir reprendre ligne par ligne, carie vrai est mêlé au faux, sans cela le travail ne serait pas lisible. Voyez plutôt: il reproche aux économistes, par exemple, ceci : Vous avez soutenu que les hommes « ayant besoin de se nourrir, ils doivent faire usage de leurs forces pour y donner satisfaction. » A cela il oppose que dans notre société « les plus forts«peuvent vivre sans rien produire, aux dépens des faibles»
(1) Celui qui ne connaît les lois que par le Bulletin, par leur texte, ne les connaît pas bien, il l'aut les voir à l'action.
On fera bien aussi de comparer le passage ci-dessus de Mill, avec la Logique, t. II, chap. IX, § 3, surtout p. 4'J7 de la traduction Peisse; c'est un bon commentaire.
(p. 100). Ne croii'ait-on pas que tous les jours le « fort » empoigne le « fîiible » ot le force i\ travailler gratuitement pour lui? Il sait pourtant que ce « fort » est un homme qui a hérité d'un capital (1), ou qui l'a amassé par son travail, son intelligence et son économie, et qui, en faisant travailler « le faible », lui procure son pain; ce faible, d'ailleurs, en a été reconnaissant tant que certains socialistes et certains professeurs ne sontpas venus lui apprendre qu'on l'exploitait à outrance. Le lecteur saura bien développer ce qui ne peut être qu'indiqué ici. Mentionnons encore l'objection de Mill contre l'offre et la demande citée par M. de L. « Naguère encore, en Angleterre, beaucoup de grands propriétaires n'élevaient pas la rente au niveau dicté par la concurrence. » Savez-vous pourquoi ? Les tenanciers sont des électeurs qu'il faut se concilier (le lord, pour son fils, le baronnet, pourlui ou ses amis). Deuxième raison, le fermage avait déjà atteint son maximum, car il a baissé depuis. Et il y a encore d'autres raisons, mais ces deux suffisent amplement.
Après avoir ainsi cité Mill pour montrer que la loi de l'offre et de la demande n'est pas une loi, il continue : « Au fond, il y a le truisme constaté par toutes les cuisinières : quand le poisson est rare, il est cher. La belle découverte, en vérité! Et encore il n'y a même là rien de nécessaire. Supposez une loi religieuse qui interdise de manger du poisson : il aura beau être rare, il sera à vil prix. »
N'est-ce pas là l'argumentation d'un homme spirituel? Seulement je ne trouve pas que ce soit pour une proposition un défaut, d'être un « truisme », c'est-à-dire une vérité qui saute aux yeux; on peut en tirer des conséquences avec sécurité. Toutefois, je ne sais pas si, oui ou non, il y a « truisme » (la loi de l'ofl're et de la demande étant ici encadrée entre deux contradictions : avant, le grand propriétaire anglais, qui ne veut pas pousser les choses à bout; après, la loi religieuse qui défend de manger du poisson). A un savant qui se sert de la « loi religieuse » comme argument, je pourrais bien opposer le faible pouvoir qu'a de nos jours la loi religieuse, mais j'ai mieux : 1° Si une force extérieure, comme une prescription religieuse obéie, empêche la loi de l'offre et la demande de fonctionner,
(1) Ce n'est pas tant la possession du capital qui le mot on état de procus rer du travail, (juc rinlolli,2;oncc et le savoir qui lui permettent de trouver dcdcbouchos pour ses produits.
2i6 NOTIONS FONDAMENTALES.
il n'est pas étonnant qu'elle n'aura pas d'eirct, les cconomisles ne parlent ici que d'une loi fonctionnant tibrcmcnt et non pas d'une loi enchaînée; le terme consacré est « le jeu de l'olfre et de la demande ». 2" « 11 aura beau être rare, il sera ;\ vil prix», dit M. de L. — Cette phrase est le résultat d'une distraction. M. le professeur d'économie politique sait très bien que rare est, surtout pour l'économiste, une chose relative, cela veut dire : plus demandé qu'offert, très demandé, peu offert; or la loi religieuse étant intervenue, le poisson n'esf plus demandé du tout, il n'est donc pas rare, il est môme surabondant, et c'est pour cette raison qu'il est à vil prix, donc la loi existe, quoique contestée par M. de L.
Passons aux économistes anglais de la seconde moitié du siècle.
J. St. Mill a traité des lois économiques dans sa Logique et dans un livre intitulé : Essais on sonie unsettled questions of politkal economy (London, LongQians,2''édit., 187 4). C'est le cinquième de ces« essais surdes questions économiques non résolues »qui nous intéresse. Faisons remarquer, en passant, que l'un des points sur lesquels Mill insiste, la nécessité de séparer la science de l'art, séparation que Mill et d'au très ont sou tenue par de fortes raisons, restera peut-être une unsettled question, car c'est surtout une affaire de tempérament ; plus d'un qui l'accordent en théorie ne sont pas disposés à la pratiquer, mais tous ne l'admettent même pas (1). Je suis de ceux pour lesquels la question est résolue, Mill aussi; il en fait le point de départ de son étude sur les définitions de l'économie politique, et arrive à celle-ci : (Elle est) « la science relative aux lois morales et physiologiques de la production et de la distribution des richesses » (p. 133).
Mill montre que la science aussi est fondée sur l'expérience ; le théoricien ne s'appuie pas moins sur les faits que le praticien, seulement ce dernier demande à voir des « faits semblables » à ceux qu'il veut produire ; un petit champ d'expériences lui suffitpour se tracer des règles de conduite ; tandis que le théoricien exigera un vaste champ d'expériences, dont il généralisera les résultats, résultats qu'on qualifie parfois, mais à tort, de
(I) Par exemple, M. Paul Cauwès, que nous \enons de citer. V. t. 1, p. 9, en note. La plupart des économistes de la nouvelle école allemande ne veulent pas en entendre parler. Ils ne font que de l'art.
principes à priori. Les généralités sont des abstractions, mais elles sont plus fécondes que les étroites règles du praticien, qui ne s'appliquent qu'à des cas semblables. Pour appliquer une loi abstraite à un cas particulier, il faut sans doute tenir compte des circonstances spéciales à ce cas, mais si vous les connaissez toutes, l'effet est certain. Si vous ne connaissez pas toutes les circonslances, l'effet sera incomplet ou manqué, mais ce n'est pas la faute de l'abstraction, ce sera celle de la tentative d'application. N'en est-il pas de môme pour une machine dont vous auriez calculé théoriquement avec soin tous les éléments, mais sans prévoir les frictions ou les résistances propres à la matière employée? Pour établir une loi, il faut analyse;les faits et en dégager toutes les causes et tous les effets. Et de même qu'il faut les réunir tous pour opérer une synthèse, vous avez besoin" de leur concours d'ensemble pour les appliquer à coup sûr (1).
Nous nous arrêterons maintenant un moment au livre de J.-E. Gairnes, intitulé : The character and logical method of political Economy (London, Macmillan and Co, 1875, 2*^ éd.). L'auteur ne doute pas un instant de l'existence de lois économiques, il ne se borne pas à les affirmer, il étudie leur nature et leur portée. Nous allons relever ses résultats ou ses conclusions relativement aux principaux points qui nous occupent.
11 pose (p. 45) cette importante question : L'économie politique est-elle une science hypothétique ou une science positive ? Cette question a déjà été posée, mais on y a mal répondu, car c'était la passion qui avait la parole. Gairnes distingue : une science peut être positive ou hypothétique par rapport à ses prémisses ou à ses conclubions. Elle est hypothétique dans ses prémisses quand, comme dans les mathématiques, ses prémisses sont des conceptions purement mentales auxquelles rien ne correspond dans la réalité ; tandis qu'elle est positive quand, comme pour la physique, ses prémisses sont fondées sur des faits réels. Mais les sciences qui sont assez avancées pour fournir matière à des déductions, et la physique est du nombre, sont hypothétiques. Un astronome, par exemple, peut se tromper dans ses calculs parce qu'il ignore
(1) Ceux qui voudraient approfondir ces matières devraient lire aussi la Logique de ÎNlill, surtout t. II, chap. ix, § 3, spécialement, dans la traduction de Louis Pcisse, t. 11, p. -490 et suiv.
rinfliiencc perturbatrice d'un astre inconnu et n'en tient pas compte; ses résultats doivent donc être reçus sous bénéfice de confirmation, ultérieure. Tous les résultats de la science ne sont donc que des probabilités, mais comme beaucoup de sciences sont très avancées, pour celles-ci la probabilité se distingue à peine de la certitude absolue (p. 47). Seulement, comme les facultés de Thomme sont limitées, il ne sera jamais sûr de posséder l'ensemble des prémisses, par conséquent des déductions, qui représentent la réalité positive. « Or, l'économie politique appmHient sous ce rapport à la même classe rie sciences ave la niécanif/ue, l'astronomie^ l'optique, la chimie, réleclricité et en général toutes les sciences physiques qui ont atteint la phase (léduclive (se prêtant aux déductions). Ses prémisses ne sont pas des créations arbitraires de la pensée, sans référence à la réalité, comme pour les mathématiques, et ses conclusions ne sont pas non plus de simples généralisations de faits observés comme celles des sciences purement inductives. Mais, comme pour la mécanique et l'astronomie, ses prémisses représentent des faits positifs, tandis que ses conclusions, comme celles de ces sciences, correspondront ou non aux réalités de la nature extérieure et doivent par conséquent être considérés comme ne représentant que des vérités hypothétiques » (1).
En d'autres termes, les vérités constatées de l'économie politique sont positives, les vérités déduites, hypothétiques, ce que nous acceptons d'autant plus volontiers, que tout le monde se mêle de déduire. Cette proposition montre aussi que les applications (la pratique) offrentmoinsde garantie quela science (les applications pouvant être influencées par les passions, etc.). Caii-nes conclut de ce qui précède que si une loi économique est hypothétique, elle indique, non ce qui aura réellement lieu, mais une simple tendance. Or, faut-il s'ai'rêter après avoir constaté la tendance? Nullement; il faut compléter la démonstration par les arguments ou les preuves nécessaires, c'est-à-dire, il faut contrôler le raisonnement, l'opération logique, ou vérifier les faits sur lesquels on s'appuie (p. 99). Plus loin (p. 107 et suiv.), Cairnes établit une différence importante entre la loi économique et la loi physiqus : de cette der-
(1) Car les déductions peuvent être faites : 1" par des gens ayant un jugement faux; 2° ignorant quelques-uns des faits déterminants ou « les causes perturbatrices ».
ni5re on peut mesurer mathématiquement la force, ce qu'on ne peut pas relativement .\ la loi économique. Et en effet, on peut calculer les forces physiques, mais jusqu'à présent on n'est pas encore parvenu à jauger l'intelligence, la moralité et autres impondérables..., qui n'ensont pas moins desforces naturelles. Jevons, dans sa Theory of political Economy (London, Macmillan and Co, \ 870, 2° éd.), essaye pourtant de soutenir que les lois ou forces économiques peuvent être mesurées (p. 8), mais sans succès. Il prévoit l'objection suivante : « We cnnnol îveigh, nor gauge, nor test the feeling of the mlnd », mais sa réponse est loin d'être satisfaisante. Traduisons : « Je réponds en premier lieu qu'en matière scientifique rien n'assure moins le succès que le manque d'esprit de recherche et môme d'optimisme. En pareil cas, ceux qui se découragent sont généralement ceux qui n'ont jamais essayé de réussir... » Et l'auteur montre qu'on a réussi dans d'autres sciences à réaliser des tâches difficiles. Il continue (p. 11) : « Le lecteur demî^ndera peut-être : mais oii sont vos termes numériques récessaires ])Our mesurer, en économie politique, les plaisirs et les peines? Je réponds que mes termes numériques sont plus nombreux et plus précis que ceux possédés par d'autres sciences, mais que nous n'avons pas encore appris à les employer... (p. 12). J'hésite à promettre que les hommes auront jamais le moyen de mesurer directement les sentiments du cœur humain. Vwiité de plaisir ou de peine est môme difficile à concevoir, mais c'est le montant (quantitatif) de ces sentiments qui agit constamment pour nous engager à vendre et à acheter, à emprunter et à prêter, à travailler ou à nous reposer, à produire ou à consommer, et c'est d'après la grandeur des effets réalisés, que nous devons estimer le montant comparatif de ces causes... » En un mot, Jevons tourne autour de la question sans la résoudre. Il voudrait résoudre toutes les questions sous une forme mathématique (1), il doit donc être persuadé qu'il a affaire à des lois (il les admet p. 19) — car les mathématiques ont des résultats nécessaires, — mais certains passages nous font penser qu'il n'a pas beaucoup réfléchi sur la nature des lois économiques.
(1) D'autres encore ont essayé, par exemple Fechner dans Ekmente dcr Psychophysik. On trouvera d'antres citations dans Sciial'iïe, Ikm imclLcl>cn, etc., I, p. 110 et suiv.
2oO NOTIONS FONDAMENTALES.
i\I. Macleoil est nel cA clair sur ce point. Une fois qu'on adopte sa délinition de récononne politique comme « science des échanges », il ne voit plus qu'un great demonslraùve science of the same rank as mechanics or opiics or any olher phy sical science [The principles of economical pliilosophy, London, Longmans, 187i, 2'' éd., p. 122 et suiv.). « Et de môme que des quantités de natures aussi diverses, telles que hommes, bestiaux, vent, gravité, poudre à feu, vapeur, etc., sont également du domaine de la mécanique, parce qu'elles produisent de la force dont les eiïets peuvent être mesurés et notés en chiffres, et que pour cette raison la mécanique ne les considère que comme des forces, sans tenir compte des autres qualités qu'elles peuvent posséder; do môme aussi nous voyons des quantités de diverses natures, telles que monnaies, maisons, terres, dettes, hommes, propriété littéraire, bétail, fonds publics, sciences, vêtements, travail, droits de toutes sortes, englobées dans le domaine de la science économique, parce qu'elles ont la qualité d'être échangeables, et que l'économie politique ne les considère que par rapport à cette qualité, abstraction faite de toute autre qu'elles peuvent avoir, w
Ainsi, pour M. Macleod, les lois économiques sont de véritables lois, des rapports nécessaires, dont les résultats ne peuvent pas être changés arbitrairement ou par caprice, il faut seulement savoir distinguer ce qui est réellement du domaine économique de ce qui dépend d'un autre ordre d'idées (politique, morale, etc., p. 123).
Si nous jetons un coup d'œil sur les auteurs américains, nous n'avons, pour être renseigné sur la manière de voir d'Amasa Walker, qu'à lire les trois premières lignes de son livre : The science ofivealth (Boston, Little, Brown et C, 1869, 5° éd.) « L'économie politique est la science des richesses et se cbarge d'enseigner les lois qui gouyernent la production et la consommation des richesses. » Le digne fils de cet auteur, M. Francis A. Walker, dans Polilical Economy (New-York, Henri Holt et C°, 1883), professe des opinions semblables et ajoute : « L'économiste peut être en même temps sociologisle, moraliste, bomme politique, tout comme le mathématicien peut être en même temps chimiste ou mécanicien; mais dans aucun cas ces divers sujets d'étude ne doivent être confondus. » C'est parler d'or, car, pour ma part, j'ai remarqué que
les adversaires des lois ont tous plus ou moins la prétention de mêler d'autres sciences à l'économie politique.
Nous devons citer aussi H.-C. Carey : The unity oflaw (Philadelphie, H. Garey-Baird, 1873), où il examine les questions que nous traitons en ce moment. Carey doute si peu de l'existence des lois économi(]ues qu'il se déclare partisan de Vunitij of force et de ï unity and universalily of la/u (p. 122-123). Mentionnons aussi M. Lawrence Laughlinqui, dans son édition des Principes de J. St. Mil), a ajouté quelques observations sensées sur les lois économiques. 11 a déjà dû aborder la polémique sur ce point, car quelques Anglais et plusieurs Américains ont adopté
— parfois sans bien les comprendre — les vues de la nouvelle école allemande, ou mieux des nouvelles écoles allemandes, emprunts qui n'ont rien ajouté au mérite des auteurs d'outre- Manche et d'outre-mer auxquels je fais allusion. Il ne suffit pas de se faire traduire quelques pages d'un auteur allemand pour avoir une idée du mouvement de ces vingt ou trente dernières années, il faut avoir suivi au jour le jour ce mouvement assez ondoyant et divers pour bien comprendre les auteurs qui y ont pris part et savoir ce que parler veut dire chez eux.
Dans les pages qui vont suivre, nous n'avons à étudier qu'un seul point, les opinions émises sur les lois économiques. Nous aurions voulu les classer par écoles, si nous avions trouvé des groupes arrêtés; en réalité, il y a presque autant de nuances que d'auteurs. Ainsi ce qu'on appelle pompeusement « l'école historique » se compose d'un professeur qui aime appuyer ses théories ou ses principes sur de nombreux faits historiques (ou anecdotiques), d'un autre professeur qui, lui, rejette toute théorie, tout principe, et veut réduire la science à une histoire des faits économiques, enfin d'un troisième professeur qui veut étudier la suite pragmatique des règles et des opinions économiques et leur développement. Les autres savants mélangent ces diverses nuances selon leur tempérament ou aussi se bornent à leur faire en passant un compliment confraternel. A côté de cette « école historique », il y a « l'école éthique » qui, sous prétexte de donner une teinte morale à la science, y mêle
— peu ou prou — des ingrédients socialistes. C'est là encore une affaire de tempérament, car on est de sa nature plus ou moins libéral^ plus ou moins autoritaire. Par ces raisons, nous n'apprécierons pas dus écoles qui n'ont rien de bien caracté-
risliquc, mais des auteurs; nous nous arrôterons de préférence à ceux qui nous offiiront une idée intéressante à relever, en commençant par ceux qui se prononcent plus ou moins nettement contre les lois naturelles économiques.
Commençons par les Reden und Aufsàtze de M. Gustave Riimclin (Tiibingen, lib. Laupp, 1875) dont les travaux sont très estimés et le méritent. Nous allons reproduire un passage de sa dissertation « sur le concept d'une loi sociale » (t. I, p. 12 et 13). Après avoir dit que les sciences sociales sont encore à peine nées, par conséquent peu avancées, il continue : « Mais l'une de ces sciences a singulièrement devancé ses sœurs et a fait reconnaître sa légitimité. Elle a un fond de propositions qu'on se transmet comme des vérités acquises; elle ne s'occupe pas de simples théories, mais établit des lois et peut faire un ample usage de la méthode déductive : c'est de l'économie politique que nous parlons. Elle doit ses grands et rapides succès, non seulement à l'intérêt pratique qui se rattache à l'objet de ses études, mais encore, et davantage, aux procédés qu'elle a adoptés. Ses fondateurs ont su isoler (dégager) le plus possible les notions économiques en les ramenant à de simples faits psychologiques dont ils déduisaient ensuite les conséquences. {Les « faits psychologiques» sont une autre expression pour la nature humaine.)
« L'Économie politique part, expressément ou implicitement, de cette supposition qu'il est dans la nature de l'homme de se procurer avec abondance et aux moindres frais possibles les objets nécessaires à la satisfaction de ses besoins et de ses désirs, et que, les hommes étant tous à peu près de même nature, les différents biens paraîtront désirables à un grand nombre d'entre eux à la fois, et que quelques-uns de ces biens leur seront à tous également indispensables. Ce fait n'étant pas discuté, nous n'avons pas à examiner si le fort penchant [Trieb) d'acquérir des biens est une simple force psychique ou une réunion, une combinaison intime de forces. La science, en observant l'action universelle de ce penchant maintenu sur le terrain légal, c'est-à-dire ne portant pas à s'emparer des biens d'autrui par ruse ou violence, mais seulement avec l'assentiment du propriétaire ; en tenant compte, en outre, des difîérences qui peuvent exister entre les biens offerts par la nature et ceux qui ont été produits par le travail, entre les
biens relativement rares et ceux qu'on peut multiplier à volonté, etc., elle (la science) parvient à dégager toute une série de concepts fondamentaux simples de la valeur, des prix, des salaires, du travail, du capital, de la rente, de l'argent, du crédit, et il en résulte un système complet de propositions bien agencées. L'économie politique me semble tout à fait dans son droit si elle qualifie de lois ses propositions fondamentales sur le mouvement des prix et des salaires, la concurrence, la circulation monétaire, car elles répondent parfaitement à la condition de nous présenter les formes constantes de l'action universelle de certaines forces psychiques [die constanten Grundfoy'men fur die Maf^senwirkung jnychischer Kràfté). Ces propositions se déduisent avec une logique certaine d'un petit nombre de prémisses. »
Jusqu'à présent, nous ne pouvons qu'approuver M. Riimelin sans la moindre restriction, mais pour ce qui suit, nous aurons à distinguer. Il continue ainsi : « Mais cette précision et cette correction du développement scientifique repose sur une abstraction, sur l'isolement intentionnel de l'objet examiné. Dans la réalité, l'houime n'est pas, même dans la vie économique, mû uniquement par le désir d'acquérir des biens, il est encore influencé par d'autres forces ou penchants psychiques, par des motifs moraux, politiques, religieux... » Ici, M. Riimelin ne nous fait qu'une objection apparente, car nous sommes d'accord pour distinguer l'économie politique pure, qui envisage les phénomènes économiques dégagés de tout alliage, de l'économie politique appliquée, dans laquelle entrent les ingrédients moraux, politiques et religieux. Nous sommes un peu surpris que M. Riimelin n'ait pas fait cette distinction entre la science pure et ses applications. La science pure a non seulement au suprême degré le droit d'isoler les matières qu'elle étudie, mais c'est son devoir le plus strict, car c'est la seule condition de succès. Dans l'application, au contraire, on n'isole plus, on rapproche, on combine, et plus on le fait, plus on a de chance de bien faire. La réalité est compliquée, la science est simple.
IMais voici un autre adversaire, que nous avonsquelque raison de croire passionné, c'est M. Knies, qui a publié entre autres ouvrages un livi'e intitule : Diepolitische Œconomievoni geschichllichen Standpunkt{Bvuns\\'ïck, i^8',i,2° édit.). Ce titre « l'économie
poliliquG au point de vue historique » montre qu'il se propose, non de voir les choses telles qu'elles sont, et à tous les points de vue, mais à un point de vue déterminé, limité, par conséquent étroit. La passion se montre dans le reproche fait aux successeurs d'Adam Smith de considérer les hommes comme uniquement mus par l'égoïsme, reproche que contredisent de nombreux passages des auteurs français, anglais et autres. Nous en avons cité plus haut et nous pourrions augmenter les citations. Mais ce qui est plus fort, c'est cette imputation (p. 476) : die Aimainne eûtes in allcn Menschen mit gkicher Stàrke^ in fjleicfier Weise iv(xltenden ivirt/ischaftlichen Egoismus, c'est-à-dire que des économistes ont soutenu que tous les hommes sont inspirés dans leurs |ifi"aires économiques par un égoïsme également fort et agissent d'après les mêmes procédés. C'est M. Knies qui a imaginé cette égalité de l'égoïsme que personne n'a mise en avant. C'est d'ailleurs une hypothèse inutile, mais c'est l'usage d'attribuer aux économistes des opinions extrêmes, absolues, si possible absurdes, pour les réfuter plus aisément ; mais ce procédé a pour conséquence de forcer M. Knies à revenir sur ses pas. C'est ainsi qu'après avoir attaqué violemment ceux qui soutiennent que l'homme est égoïste, il démontre magistralement que l'homme a l'amour de soi, qu'il cultive l'intérêt personnel, seulement, il abhore le mot Eigennuz et n'accepte que le mot Eigenliebe, il ne veut pas entendre parler à' Egoismus, mais il admet le Eigemuohl. Or chacun sait que dans aucun pays et dans aucune langue on ne saurait reconnaître dans la pratique le point précis où l'amour de soi devient l'intérêt personnel, et le point oîi ce dernier confine à l'égoïsme, mot auquel les gens passionnés accolent l'adjectif « effréné ». La passion est l'ennemie de la science. Nous avons déjà dit, d'ailleurs, que les auteurs ont de la peine à distinguer ces nuances et emploient presque indifféremment égoïsme ou intérêt personnel (p. 183).
Pour les lois économiques, M. Knies devient dans la suite de son livre un peu plus indulgent, et avec quelques si et quelques mais nous parviendrions peut-être à nous entendre. Ouvrons donc le livre à la page 477. Après avoir dit que les faits se sont prononcés contre quelques prétendues lois naturelles économiques, ce qui a eu pour effet de porter certains économistes à rejeter toute loi et à ne plus admettre que des règles, ou à user
deréserves comme : « le plus souvent », M. Knies se demande si l'on n'est pas allé trop loin. Il continue ainsi : « La preuve de la conformité d'un phénomène à une loi résulte de la démonstration d'un rapport de causalité. Or la cause doit être une force active, et pour qu'on l'élève au rang de loi, il faut qu'elle reste égale à elle-même pour la production des phénomènes. On établit donc la loi du phénomène, quand on a démontré qu'il existe un pareil rapport de causalité. Si nous appliquons cette proposition à notre propre domaine, nous dirons : un phénomène économique peut être admis comme loi (1), si l'action de ses deux facteurs, la nature et l'homme, a été mis en mouvement (tout phénomène économique dépendant à la fois de la nature et de l'homme). En pareil cas, on pourra toujours compter sur la reproduction des mêmes phénomènes, pourvu que des facteurs (causes) identiques se rencontrent en d'autres temps et d'autres lieux. Seulement, si les facteurs physiques ne changent pas, les facteurs humains varient. L'auteur continue (nous résumons) : Que les mêmes causes produisent les mêmes effets, dans le domaine de la physique, ce n'est pas seulement vrai en principe, on en a aussi la preuve matérielle; en principe, cette proposition est vraie aussi en matière économique (p. 478), mais on n'en a pas la preuve en fait (mais si !), on ne peut même pas s'y attendre, parce que dans le monde psychique il n'y a pas la même constance que dans le monde matériel. Pourtant tous les hommes ont quelque chose de commun et de permanent [Eiviges und Gleiches), qui se manifeste dans leurs actes et qui doit avoir sa source dans leur âme. Seulement l'homme se développe et change constamment. (L'extérieur change, mais pas l'intérieur, preuve : les langues anciennes ont des mots pour tous nos vices et toutes nos vertus.)
Le fond des idées de M. Knics se résume ainsi : « Chaque effet économique est le résultat d'une double cause, phj'sique et humaine, l'une ne change pas, l'autre se modifie incessamment, leur concours ne peut donc pas se rencontrer deux fois avec les éléments identiques. Eh bien, dans la réalité, que
(1) Il y a en allemand : la léf/afilé (Gesctzmassigkcit) d'un phénomène économique peut être admise, mais nous n'appliquons pas le mot légalité aux lois naturelles, ce qui est parfois bien gênant, car loi dit plus que légalité, ou du moins dit autre chose.
M. Knies a appelée h témoin, les matières physiques n'ont pas toujours la pureté idéale que le savaut professeur leur attribue, et nous avons eu roccasioa de voir que les effets ne sont pas toujours identiques; d'un autre côté, ce qu'il y a de commun et de permanent dans les hommes suffit pour que leur action sur les choses simples reste toujours la même, on pourrait en citer des exemples, comme l'histoire de la circulation monétaire dans la seconde moitié de notre siècle [Revue des Deux Mondes, août 1887) où la force des choses a renversé tous les obstacles. Ce n'est pas étonnant, car pour acheter ou pour vendre, tous les hommes se laissent guider par les mêmes principes généraux et les résultats fondamentaux sont les mêmes en tout temps et en tous lieux. Je n'ignore pas qu'il serait aisé à un adversaire de combiner en apparence des causes identiques avec lesquelles il obtiendrait des effets différents, mais ce ne serait pas honnête. If ne serait pas honnête, par exemple, de comparer l'achat opéré par un lin connaisseur avec celui que risquerait un ignorant, cardans la prétendue comparaison on aurait omis une cause très importante, il est évident que le connaisseur achètera dans de meilleures conditions que l'ignorant.
C'est l'ensemble des mêmes causes qu'il faut rapprocher, mais cela n'est facile que lorsqu'on sépare la science, qui travaille sur des idées simples, de \ii pratique, qui remue des faits compliqués dont les éléments peuvent se combiner de différentes manières.
M. Gustave Cohn est peut-être un adversaire encore plus déterminé que M. Knies, mais il s'est donné moins de peine pour prouver ses propositions. Il se borne à affirmer, et comme il a beaucoup d'esprit, le chapitre se lit sans ennui. Selon lui, il y a un abîme entre les lois physiques et ce qu'il peut y avoir de régularité et de constance dans les actes qui émanent de l'esprit ou de l'âme humaine, car dans l'homme il y a la conscience, la responsabilité, la liberté (trois mots pour une même chose). » L'action du libre arbitre qui se manifeste chaque jour et chaque heure dans chacun des individus qui composent l'humanité produit une diversité d'actes rebelles à toute uniformité [Si/stem der Nalionalokonomie, Stuttgard, F. Enke, 1883, t. I, p. 70). L'auteur se corrige cependant en accordant qu'il peut y avoir dans ces actes une certaine conformité semblable aux « moyen-
nés abstraites ». Quant à l'intérêt personnel, on ne peut pas le nier, et quoiqu'on l'ait mal observé, le résultat de ces observations est assez rapproché de la vérité pour qu'on ait pu en faire des prémisses dont on tire des conséquences assez rapprochées de la vérité (p. 71). Gomment -"oulez-vous qu'on ait saisi la vérité vraie, puisqu'on ne savait pas quel rôle l'éthique joue dans la vie humaine? « C'est pourtant si simple! » Wenn die Ethik nichts anders ist als die Darstellung der handelnden Vermmf't, so tmiss von vorn hereindie Ausscheidung irgend eines einzelneii Stûckes mensclilichen Handelns ans dur Ethik nurvermoqe eins Denkfehlers vtôglich sein... « Si l'éthique (la morale) n'est que l'exposé de la raison agissante. » L'auteur parle comme si la proposition était reconnue par tout le monde ; je la considère comme fort douteuse, et môme plus que cela; donc, si l'éthique n'est que la raison agissante, tous les actes de l'homme dérivent de l'éthique (de la morale). Et les vices, et les crimes?
Il est vrai qu'un peu plus loin (p. 73), nous trouvons qu'il ne s'agit que des actes économiques. « Si donc [daher) les actes économiques appartiennent au domaine des actes raisonnables, c'est-à-dire de l'éthique... », cette restriction est précieuse, mais insuffisante. L'identification des actes raisonnables avec les actes moraux ne peut être comprise qu'au point de vue de la doctrine utilitaire, et même à ce point de vue l'influence du sentiment semble encore admissible. Or le sentiment semble jouer nn rôle nullement effacé dans la morale.
En s'appuyant sur de pareilles propositions on peut arrivera des déductions inattendues du lecteur, on peut refuser de distinguer la science des applications, en soutenant, par exemple, que, puisque l'Étal fixe quelquefois certains prix, toute la théorie des prix en est infirmée et doit être renversée. L'auteur pense aussi que la science ne peut pas exister, puisque chaque individu peut proposer une amélioration sociale ou économique. 11 voudrait en effet faire de la science un recueil de bons conseils — peut-être d'utopies — mais pour que l'économie politique préi)are le progrès, il vaut beaucoup mieux qu'elle constate ce qui est., qu'elle fasse ressortir les bons et les mauvais effets de nos actes, l'humanité finira bien (surtout si elle est raisonnable, vernunftig) par apprendre à éviter les actes nuisibles et à rechercher les actes bienfaisants, si réellement l'intelligence humaine (je ne parle pas du savoir) a fait
des progrès depuis Aristole, et sa moralilé depuis Socrate ou Épiclôle.
M. Schonberg, dans sa Volksii.nrlhschaftslehre (Tûl)ingen, libr. Lanp, 2« éd., 1885, t. 1", § 13), suit les vues de M. Knies, d'après lequel la matière est seule soumise ;\ des lois naturelles, tandis que l'homme suit librement les impulsions de son intelligence ou de ses passions, en un mot, il jouit du libre arbitre. On peut cependant employer le mot loi, mais il s'agit alors de lois économiques qui sont analogues à la « loi du grand nombre », c'est-à-dire qu'elles se manifestent dans le plus grand nombre de cas (1). Il faut dire que le traité de M. Schonberg définit l'économie politique : « une science qui expose des règles », ce qui est quelque peu contradictoire, car selon les définitions habituelles, c'est l'art qui expose les règles, tandis que la science recherche les lois ou les rapports de causes à effet. On comprend que, n'enseignant pas la science, on ne tienne pas aux lois. Cependant on reconnaît que les hommes se ressemblent, qu'il y a en eux des tendances identiques, qu'ils sont tous soumis à des besoins physiques et ressentent des peines et des plaisirs. On admet aussi que l'homme veut obtenir les plus grands résultats possibles avec le moindre effort (parce qu'il n'aime pas la douleur) — mais n'est-ce pas là une loi naturelle? — pourtant on nie ces lois. Connaît-on une exception à la loi de la rareté et de l'abondance ? Nous n'avons pas besoin de présenter beaucoup de lois, une seule suffit pour en constater l'existence. Mais on ne veut pas les voir ou les admettre et l'on s'attache à des exceptions pour affaiblir l'autorité de la règle (2). L'on croit aussi soulever une objection en citant des lois qui apportent des restrictions à la liberté économique. Ces lois peuvent être sages au point de vue politique ou moral,
(1) La loi du grand nombre est une moyenne, c'est-à-dire une constatation superficielle, grosso modo^ tandis que la science économique, pour établir ses lois, doit aller au fond des choses. Et alors elle trouve que la même cause — le même concours de causes — doit nécessairement produire le même effet. La seule difficulté qui existe en cette matière, c'est qu'on ne peut pas toujours établir exactement la même cause, ou qu'on ne peut pas toujours en prouver l'identité complète. — Ajoutons que si l'homme raisonnable jouit du libre arbitre, l'homme passionné est, en grande partie, privé de sa liberté morale.
(2) Sur ce point, sur la tendance dominante en Allemagne de s'occuper de l'exception plutôt que de la règle, M. le professeur J. Conrad a dit d'excellentes choses dans son rapport sur les commerces de détail (1888). Voy. la préface du présent ouvrage.
LES LOIS ÉCONOMIQUES. 2j9
mais elles ne prouvent pas que l'homme, laissé libre, n'aurait pas, agi autrement que la législation le prescrit. Quand, dans une Chambre, la majorité peut-être passionnée, aveugle ou intéressée, vote une loi douanière, cela prouve-t-il que la minorité libre-échangiste ait tort en principe?
Avec RI. INlenger, Untersucimngen ûbe?' die Méthode der Sociabvhsenschaften u. d. politisclien Œ conomie insbesondere (Leipzig, Duncker et Humblot, 1883) nous entrons dans un autre ordre d'idées. L'éminent professeur de l'université de Vienne défend la théorie, ou la science économique, contre les attaques de « l'école historique » dont les partisans les plus zélés font complètement fi de la science : l'histoire est tout, la théorie n'est rien, telle semble être leur doctrine. En défendant la théorie ou la science, M. Menger explique la nature et la portée des lois économiques; nous allons résumer ses principales propositions.
M. Menger commence par caractériser ainsi les deux méthodes : l'histoire s'attache au fait concret, particulier, et elle l'étudié pour lui-même ; la théorie considère chaque fait comme la manifestation d'une loi, comme un des cas, spécimen ou exemples de son activité (p. 16). Si la rente baisse, l'historien en recherchera tout au plus la cause locale ou temporelle, le théoricien se préoccupera des causes générales de la baisse des rentes. M. Menger montre ensuite très clairement que la confusion entre la théorie et l'histoire touche de près à celle de la science et de l'art (les applications) qu'on devrait séparer et distinguer avec soin.
La science recherche, établit des lois ; c'est aussi un système de lois. M. Menger distingue les lois empiriques des lois naturelles. Les lois sont des faits typiques, ou mieux des relations typiques (p. 23), c'est-à-dire constantes, et en les comparant, on trouve que les unes sont nécessaires, c'est-à-dire sans exception concevable, ce sont les lois dites naturelles ; tandis que pour les autres, si aucune exception n'est connue, on peut du moins la considérer comme possible, ce sont les lois empiriques. Certains savants croient que telles sciences offrent des lois naturelles (rigoureuses), et que telles autres ne peuvent donner que des lois empiriques ; mais M. Menger pense que toutes les sciences fournissent simultanément des unes et des autres. Ces deux sortes de lois, les lois naturelles (M. Menger dit
plus souvent « exactes », mot que nous remplaçons par « rigoureuses » pour éviter « absolues » qui vaudrait peut-être mieux) et les lois empiriques, si elles diffèrent en puissance théorique, sont, pour la pratique, d'une valeur tout à fait égale.
Si les deux sortes de lois ne s'excluent pas, elles ont cependant été trouvées ou découvertes par des méthodes différentes. On sait que la science tient à comprendre les phénomènes plus intimement, plus profondément, que la simple expérience peut nous le permettre ; or l'on y arrive à l'aide de théories, dans lesquelles ce phénomène ne figure que comme l'une des manifestations d'une force constante, qui produit la coïnridence ou la succession véguVière, prévue, de deux faits. DèsTantiquité on a éprouvé le besoin de se faire, par la théorie, une idée de tous les rapports d'un phénomène (de ses tenants et aboutissants), ou comme s'exprime une école allemande, « dans leur pleine réalite empirique », et le moyen consistait à grouper ces rapports en lois, dont on contrôlait la constance par l'expérience. C'était le procédé le plus accessible, seulement l'expérience peut bien fournir des lois empiriques, mais non des lois absolues (naturelles, rigoureuses, exactes), et cela s'applique aux sciences physiques et naturelles aussi bien qu'aux sciences morales, ces deux catégories de sciences ne différant que par les phénomènes (les matières dont elles s'occupent) et non par la méthode (p. 39).
Or, par quelle méthode arrive-t-on aux lois absolues (que M. Menger appelle « exactes »), aux lois infaillibles? — Parla logique. — Les mêmes causes, quand elles se reproduisent exactement, ne peuvent que faire naître les mêmes effets (p. 40). Le procédé, pour obtenir ces lois rigoureuses ou absolues, ne consiste donc pas à observer des faits compliqués, mais à réduire ces faits à leurs éléments constitutifs. Ce procédé est le seul moyen d'ariiver aux faits ou phénomènes économiques rigoureusement typi(iues. Ces faits n'existent souvent que dans notre pensée, de même que l'oxygène absolument pur, l'alcool à 100", l'or à 24 carats, l'homme qui ne s'occuperait absolument que de matières économiques; mais ce n'est que dans les rapports entre les faits typiques (simples) que nous pouvons concevoir la constance absolue, ou des lois naturelles, et nous n'en pouvons pas concevoir d'autre.
M. Menger insiste ensuite sur ce point que les besoins écono-
miqiies de l'homme sont généralement donnés par la nature des choses et que le procédé pour arriver à leur satisfaction est presque toujours la conséquence de cette même nature des choses, et qu'en tout cas, s'il y a plusieurs modes d'obtenir un résultat, il n'y en a qu'un qui soit le meilleur.
Le savant professeur aborde un autre point de vue (p. 53), il s'applique à établir le degré de garantie qu'offre chacune des deux méthodes. Les économistes pensent, en général, dit-il, que les lois empiriques, comme fondées sur l'expérience, offrent plus de garantie à la vérité, que les résultats des procédés de la science <* exacte » (rigoureuse ou absolue), cette dernière opérant par voie de déductions tirées d'axiomes qu'on aurait établis a priori, qui ne valent jamais les résultats de l'expérience. Or, M. Menger est d'avis qu'on ne doit pas comparer les deux méthodes, ils vivent pour ainsi dire dans des sphères différentes. La « réalité empirique » (l'expérience) ne peut jamais fournir de vérité absolue, on ne peut toujours dire qu'une chose d'une loi empirique : jusqu'à présent, les faits ne Font jamais démenti. En pareil cas, vous n'avez pour l'avenir qu'une grande probabilité, mais jamais une certitude absolue. Quant aux vérités logiques « exactes », vous ne pouvez concevoir le contraire, ce qui équivaut à une certitude absolue (peut-être faudrait-il ajouter : presque).
C'est par un exemple que M. Menger cherche à mieux faire comprendre les résultats des deux méthodes, et c'est à la théorie des prix qu'il l'emprunte (p. 38). Tout le monde sait que si la demande d'une marchandise augmente, le prix en augmente généralement aussi, mais voici la différence entre la loi empirique et la loi exacte (rigoureuse). La loi rigoureuse porte quq sous certaines suppositions [\) (ou conditions) une augmentation déterminée de la demande doit être suivie d'une hausse déterminée des prix; la loi empirique s'exprime ainsi : l'augmentation de la demande est généralement suivie d'une hausse des
(1) Ces suppositions, prévues dans les Traités d'ccon. polit., sont, selon l'auteur: lo.que tous les intéressés (vendeurs et acheteurs) tiennent à faire la meilleure affaire possible; 2" qu'ils no se trompent pas sur le but, ni sur les moyens de l'atteindre; '■\° qu'ils connaissent la situation en tant ([u'cllo intluo sur la formation des prix ; 4" qu'aucune contrainte (gèue, violence) n'est exercée sur eux.
Il n'est pas superflu do dire que ces suppositions ou conditions sont le cas habituel dans le commerce, mais la science avait besoin de les formuler.
pi'ix, et g6n(';riilement dans une certaine proportion avec l'augmentation (le la demande, proportion qu'on ne peut pas déterminer exactement. — La première de ces lois est exactement vraie dans tous les temps et chez tons les peuples où les échanges existent, la deuxième varie dans ses eilets, en plus et en moins, d'un marché à l'autre.
Nous nous bornerons à mentionner ici la remarquable thèse de M. Henri Dietzel [Ueber das Verhàllniss der Volkswirthschafldehre ziir Sociahvirthschaftslehre , Berlin, Puttkammer et Miihlbrecht, 1882), où il est beaucoup question de la séparation de la science de l'art, des lois économiques et d'autres questions, mais nous ne pouvons pas nous borner ;\ traduire un passage (la page 39, par exemple, nous irait bien), car la pensée de l'auteur ne peut être exactement rendue qu'en exposant tout son système. Nous sommes loin de tout accepter, mais le travail mérite d'être étudié dans son ensemble.