II. — Influence des progrès de l'humanité
Le principal argument contre les lois économiques est fondé sur les progrès de Fliumanité et les changements sociaux qui en sont la conséquence. Ou va même jusqu'à préciser : les hommes ont commencé par être chasseurs, ils sont devenus pasteurs, puis agriculteurs et ensuite commerçants et industriels. Ces données en partie préhistoriques répondent probablement dans une certaine mesure à la réalité, mais ce sont de simples conjectures; de plus, ces divers états de l'humanité sont plutôt une sorte d'introduction à l'histoire générale qu'à la science économique. D'ailleurs, des sauvages qui vivent dans les bois, presque comme des animaux, et se procurent leur nourriture au jour le jour, ne sont pas justiciables de l'économie politique : il n'y a pas là de société, il y a à peine des hommes. On l'a senti et l'on a imaginé des états sociaux économiques, partant d'un certain degré de civilisation et se fondant sur le système des échanges en vigueur. Les époques
qu'on a distinguées peuvent être caractérisées par ces trois mots: trocs, monnaies, crédit:
1. Troc, Nahimlwirthschaft . Les hommes produisent eux-mêmes tout ce qu'ils consomment, et les échanges se font en nature ;
2. MoNiNAiES, Geldwù'thschaft. Les échanges se font par l'intermédiaire de la monnaie ;
3. Crédit, Crcditw'irthscliaft. Le crédit est devenu un agent important des échanges (1).
Tout en parlant de trois époques, on sait bien (par exemple, Wagner, Gnindlegung, § 114 et Schônberg, Handbiich, 2" édit., 1 p. 45) que ces époques ne sont pas tranchées et que ces trois régimes ont toujours existé simultanément, seulement l'un dominait et donnait son cachet à l'état social, mais il ne pouvait empêcher les régimes secondaires d'être régis par les lois qui leur sont propres.
Que les divers états sociaux aient exercé une influence sur la vie économique des peuples, cela est évident, c'est même un « truisme », mais ces états ne touchent pas aux lois économiques. Si 2-|-2 font 4, 2-J-2 mouches feront 4 et 2-J-2 éléphants aussi. Ou pour prendre un exemple économique, à toutes les époques on a cherché à gagner sa vie le moins péniblement possible, quoique avec des moyens qui durent grandement différer entre eux. Les savants qui se sont donné la peine de faire un tableau animé de chacune de ces périodes, et ceux de Ilildebrandt et Schônberg sont assez réussis, ne se sont pas bornés à présenter des causes économiques, ils font passer devant nos yeux l'ensemble des circonstauces Jiisloriqucs, morales, politiques, scientifiques qui ont contribué aux progrès dos peuples.
(1) On conteste avec raison que le crédit donne un caractère particulier à une époque, mais on trouvait que doux périodes ne sutïisaient jias. Il y avait dans ce classement peut-être une arriére-pensée hostile au\ bancjuicrs.
Beaucoup àa causes non économiques y ont concouru. Ces savants sont pourtant d'avis qu'en matière économique, la force motrice c'est l'homme, ou son esprit, il fallait donc indiquer comment la psychologie s'est modifiée. Les hommes d'aujourd'hui ont les mêmes organes intellectuels et moraux que les hommes de Fantiquilé, et ces organes sont soumis aux mêmes lois, et si les jugements, produits de ces organes, diffèrent parfois selon les temps, c'est que les sciences ont fait d'énormes progrès, il est aujourd'hui plus difficile que du temps d'Hérodote, ou de Pline, d'être superstitieux; on l'est cependant encore terrihlement dans les régions inférieures de la société, comme nous l'apprennent les annales judiciaires. Dans les voyages au pôle nord on a souvent vu, par les grands froids, une marmite houillir du côté du feu et rester couverte de glace au côté opposé ; il en est encore ainsi dans notre société : dans les universités les cerveaux bouillonnent de savoir, dans mainte campagne ils sont restés couverts de la glace de l'ignorance.
Le savoir, cela est évident, n'a pu avoir d'influence que sur ceux qui en ont profité, en permettant de mieux connaître la matière sur laquelle les jugements s'exercent, mais l'organe intellectuel est toujours le même. Personne ne contestera qu'Aristote, Platon, Thucydide, Periclès, Démosthènes, Cicéron, César et tant d'autres avaient une intelligence qui valait celle des hommes les plus distingués de noire temps. La logique humaine n'a pas changé non plus.
Et la morale? A-t-on trouvé de nos jours quelque chose de plus élevé que ce précepte biblique : aime ton prochain comme toi-même? Aucun statisticien ne prouvera que la société contemporaine renferme un plus grand nombre de gens bienveillants ou bienfaisants, ou disposés au sacrifice, que les sociétés anciennes.
L'égoïsme, qu'on présente quelquefois comme s'il était né
l'année dernière, a dominé dans rhoinme depuis qu'il \it sur la terre (la Bible motiye ainsi le déluge: l'homme a toujours été méchant), mais il n'est pas prouvé que les sentiments de sympathie et autres qui servent de frein à l'intérêt personnel aient été plus faibles dans l'antiquité ou le moyen âge que de nos jours..., on peut tout au plus soutenir — et encore ? — que nous avons plus de respect humain que nos aïeux. Du reste, nous n'avons pas besoin « de l'hypothèse » de l'égoïsme pour montrer que les tendances économiques de l'homme n'ont pas changé; nous n'avons qu'à rappeler que de tout temps l'homme avait les mêmes besoins physiques, la même aversion contre la peine, la même prédilection pour le plaisir ou les jouissances, et avec ces éléments constitutifs de sa nature nous pouvons démontrer que le principe fondamental de l'économie politique : obtenir le plus grand résultat au prix du moindre effort, est de tous les temps. Dès que la cause est permanente, l'effet doit l'être aussi. Seulement elle peut avoir plus ou moins d'occasions de s'appliquer, selon l'état de la société. 11 y eut un temps oi^i il n'y avait pas d'ouvriers, dans ce temps on ne parlait ni de salaires à la tache, ni de salaires à la journée, deux formes de rémunérations qui sont fondées sur le caractère humain. A l'époque où le commerce n'existait pas encore, aucune de ses lois ne fonctionnait; quand il fut étal)li, il eut sa conséquence naturelle, l'invention d'une monnaie (bétail, cauris, sel, métaux), et la monnaie a eu de son côté les conséquences que celte institution comporte. Ceux qui attaquent les lois économiques ne veulent pas voir que ces lois ne peuvent agir que dans un milieu où les conditions de leur action se rencontrent — pas de pommes sans pommier, mais le pommier ne produira jamais des cerises. — Celui qui cherche chicane n'a qu'à oublier volontairement ce point fondamental; mais si, pour le négliger, il met en avant l'excuse :
que c'est un « Iruismc », il se met, devant le bon sens, dans une situation, suprêu'iement comique (1).
Si les lois et les règles fondamentales sont les mômes dans tous les temps, parce que la nature de l'homme (ce qu'il y a d'essentiel en lui) n'a pas changé, elles doivent aussi être les mêmes dans les différents pays. Quand le Chinois ou le nègre, FAnglais ou le Malais, le Français, l'Allemand, l'Italien ou le Turc et l'Arabe vendent ou achètent, les uns et les autres sont mus par le môme sentiment: vendre cher, acheter à bon marché. Celui qui entend le mieux les affaires en profite. Et dans tous les pays, ne désire-t-on pas réduire les frais de production? La rareté et l'abondance n'y ont-elles pas leurs effets habituels? Et de même pour bien d'autres lois économiques, seulement les faits accessoires étant partout nombreux, il se peut que les lois universelles prennent le costume du pays, sous ce costume elles sont néanmoins reconnues par tous ceux qui ne s'obstinent pas à porter des lunettes colorées.
On parle aussi de l'influence des lois humaines, politiques ou civiles sur l'économie politique. On a lu plus haut la définition de 31. de Laveleye ; le savant professeur accorde à ces lois une influence merveilleuse : elles peuvent faire que les hommes se sentent fatigués quand ils travaillent trop longtemps, ce qu'ils n'auraient pas senti, selon lui, sans la loi qui leur conseille d'employer « le moindre effort possible » ; ce serait aussi uniquement la loi qui leur inspire le désir « de se procurer beaucoup d'objets propres à satisfaire leurs besoins » ; abandonnés à eux-mêmes les hommes auraient sans doute songé à se procurer de préférence peu d'objets propres à atteindre ce but. La loi enseignerait encore aux hommes de consommer ces objets « conformément à la raison ». N'ayant encore rencontré
(I) On a positivemp.nt reproche, parfois, à l'économique que ses propositions sont des truismes, c'est-à-dire des vérités qui sautent aux yeux.
dans les codes aucune de ces lois, nous ne pouvons en offrir de spécimen au Jccteur.
Une des matières économiques les plus souvent citées par M. de Laveleye et quelques autres auteurs, pour montrer que les lois humaines gouvernent l'économie politique, c'est la propriété. On a l'air de croire que la propriété est une institution sortie «j?;rïon delà tète du législateur, qui Ta organisée selon son bon plaisir. C'est le contraire qui est vrai, les faits ont précédé la loi. Les hommes, d'abord peu nombreux, ont commencé par n'attribuer aucune valeur au sol, qu'ils avaient en surabondance, comme nous l'air; mais après s'être multipliés, les hommes ont compris qu'il y avait de fortes raisons pour s'assurer la possession exclusive de certains terrains, qu'est-il arrivé ? 31. de Laveleye nous le dit: « C'est seulement par tine série de progrès, et à une époque relativement récente que s'est constituée la propriété individuelle appliquée à la terre » {De la propriété^ Paris, Germer-Baillière, 1874, p. 4). C'est la nature des choses qui a amené ces progrès, M. de Laveleye le reconnaît en s'appuyant (p. 2) sur ce passage d'un livre de Kônigswarter :
« Nous avons souvent été frappé de ce fait que constamment on présente telle coutume , telle institution comme propre à telle race ou tel peuple, tandis que cette coutume ou cette institution se retrouve chez un grand nombre d'autres nations et forme une de ces coutumes générales, phases nécessaires Y^ar lesquelles l'espèce humaine poursuit son travail de développement et de civilisation » {Etude historique sur le développement de la société humaine).
Si l'on admet une force qui pousse l'humanité, une loi sociale, n'exprime-t-on pas un argument en faveur des lois économiques? Sans doute, les coutumes ne s'établissent pas toutes seules, pour ainsi dire, pendant que les hommes dorment; elles sont la conséquence des événe-
menls, dos circonstances locales, de l'expérience acquise. Elles s'établissent lentement, souvent après des tiraillements, des luttes et surtout des transactions, de façon à donner salisl'action au plus grand nombre d'intérêts possible. Ce travail intérieur, presque inconscient dans son ensemble, de la société économique, travail analogue à celui qui s'opère dans les êtres organiques, animaux ou plantes, ne vaut-il donc pas mieux que tout ce que peut faire un législateur, autocrate ou parlementaire? Oubliet-on que dans les parlements c'est la majorité qui décide, qu'elle peut avoir ses intérêts particuliers, qu'elle est souvent tyrannique. La loi aussi n'est quelquefois que la
raison du plus fort
La législation sur la propriété s'est donc différenciée par suite de causes diverses, mais nullement par le caprice du législateur; le fond commun des prescriptions — le droit exclusif d'utiliser l'objet — est resté le même partout, parce qu'il était seul essentiel, les savants et autres « bourgeois )) qui voudraient aider « le peuple )> à démolir la propriété i^e peuvent tirer leurs arguments que de circonstances accessoires dont on a grossi l'importance.
Pour terminer, rappelons que les lois humaines sont des mesures d'application, des mesures pratiques, toujours des prescriptions, tandis que les lois économiques indiquent le rapport naturel, physique ou logique, qui existe entre deux choses, rapport qu'on se borne souvent à constater sans songer à le faire fonctionner. Si les hommes veulent tirer parti de ces rapports naturels, ils doivent nécessairement tenir compte du milieu oi^i ils se réaliseront; le législateur peut prévoir les cas et prendre des mesures pour atténuer les frottements qui pourraient avoir lieu et pour diriger les développements en maintenant l'action dans la bonne voie; mais la nature des choses laisse peu de jeu à son arbitraire, l'histoire l'a démontré.