VI PREFACE
Mais tout cliange en ce monde, les doctrines surtout, car aucune n'est parfaite. Au fond, le travail de perfeclionnenient était en train dès les premiers successeurs de Smith, Mallhus, Ricaido, J.-B. Say et quelques Allemands (Soden, Hufeland, etc.) commencèrent, d'autres suivirent, mais ce travail lent ne toucha pas aux fondements. Sismondi et qnehjues autres contradicteurs n'eurent qu'une iniluence imperceptible. C'est le socialisme qui suscita les plus ardents adversaires des doctrines d'Ad. Smith, L'Allemagne vit naître un savant rêveur comme Rodbertus, un brillant orateur comme Lassalle, un habile dialecticien comme R. Marx, et d'autres socialistes de rang inférieur, mais instruits et passionnés pour la propagande de leurs idées. Quelques-uns de ces apôtres étaient évidemment des hommes de bonne foi, et comme rien n'est parfait en ce monde, ils avaient parfois l'occasion d'attaquer des défauts réels, de sorte qu'à coté des gens qui souffraient et qui leur prêtaient l'oreille avec tant d'empressement, ils influencèrent de jeunes économistes plus riches en sentiment qu'en expérience de la vie, et ces futurs professeurs d'université, sans être tout à fait gagnés b. ces doctrines moitié utopiques, moitié subversives, songèrent du moins à s'en approprier l'esprit autoritaire. Ils rêvèrent à leur tour d'imaginer des réformes, chacun la sienne, et d'invoquer la puissance publique pour les réaliser, dût la nature des choses s'y opposer. Depuis lors, ces soi-disant réformateurs se posèrent en adversaires plus ou moins déclarés de l'école d'Adam Smith et surtout du libéralisme. L'opposition se manifesta par un changement radical de système : lès économistes de l'école d'Ad. Smith fondaient leurs doctrines un peu trop exclusivement sur la raison, la nouvelle école qui se forma en Allemagne — elle était alors composée surtout de jeunes gens — s'appuya surtout sur le sentiment, prétendant imprégner ainsi leur doctrine d'éthique (de morale). Contrairement à ce qu'avait fait l'école d'Ad. Smith, qui s'en tenait presque généralement à la description et à l'explication de ce qui est, la nouvelle prétendait
PRÉFACE. VTI
indiquer, déterminer même, ce qui devrait être, et plus d'un a ofTert ses idées personnelles ou ses fantaisies comme l'expression même de la science ; souvent, du reste, il était seul à y croire.
Un savant de beaucoup de mérite, M. le professeur J. Conrad à Halle, qui ne s'est inféodé à aucune école, chargé par la Société de « politique sociale», dont la plupart des membres appartiennent à la nouvelle école, de faire un rapport sur l'influence que le commerce de détail exerce sur les prix (septembre 1888), après avoir rempli sa tâche avec talent, s'exprime ainsi dans ses conclusions :
« La vieille école économique s'en tenait aux règles générales, aux grandes moyennes, et ne se préoccupait pas assez des exceptions, des détails. Il lui arriva ainsi souvent d'exprimer des jugements erronnés sur des matières économiques, et notamment d'en tirer des conséquences fausses quant à la législation (i). En présence du rapide développement de l'économie des nations modernes, ces défauts devaient avoir des effets d'autant plus graves que les situations économiques prenaient des formes plus variées et que les règles générales et les moyennes se modiflaienl. C'est en reconnaissant ces fautes, et en leur opposant une réaction énergique, que la nouvelle école a pris l'habitude de mettre les exceptions dans le premier plan, de les étudier séparément, et d'en suivre avec préférence les développements. Ce procédé est aujourd'hui aussi légitime que l'était autrefois le procédé de l'ancienne école, mais il comporte naturellement le danger de (( surévaluer » les exceptions et de « sousécaluer » les grandes moyennes. C'est ce que je crois pouvoir constater dans la direction actuelle de nos études économiques... »
Peut-être M. Conrad ne rend-il pas complètement justice à « l'ancienne école », elle ne négligeait pas complètement les exceptions et les détails, mais il est certain que l'école allemande les cultive beaucoup plus que nos
(1) C'est dire que raiicieuiic école avait uue grande répuguance à recourir au législateur, répuguance que la nouvelle école ne partag» pas.