L.\ NATL'llE
tliiclivc a été défrichée, souvent drainée, marnée, entourée de clôtures, rendue accessible par des chemins, garnie de hàlinients d'exploitation, etc., nous la rangeons, comme la machine à vapeur, parmi les capitaux. C'est cependant un capital d'une catégorie particulière, dont il sera plus amplement question par la suite (Y. les chapitres Rente, Intérêts, etc.), mais nous pouvons dès à présent rappeler que le capital ne travaille pas gratis.
Un point cependant doit être touché ici. L'argument le plus spécieux que l'on fasse valoir contre l'appropriation du sol, c'est que son étendue est limitée. Nous réfuterons cet argument dans un autre chapitre, mais constatons tout do suite que, sur le globe terrestre, tous les dons de la nature sont limités. Quelques auteurs, ayant remarqué ce fait, croient se tirer d'affaire par une réserve, en disant que ces dons sont pratiquement illimités. Cela ne veut dire qu'une chose : dans certains cas, on ne se ressent pas de la limitation, mais elle se fait généralement sentir. On ne peut donc pas dire d'une manière absolue que les produits industriels peuvent être multipliés à Finfmijil ^ a deslimites pour toutes choses, ces limites sont étroites ou larges, quoique pas toujours immédiatement visibles ou tangibles, mais elles sont bien réelles. Cette limitation devrait être une leçon pour les socialistes, qui demandent plus que la terre ne peut leur donner. Si 10 millions de familles demandent à rouler carrosse et que le pays ne renferme que 2 millions de chevaux, comment réaliser ce vœu? Est-ce que les dons de la nature cesseraient d'être limités, si les socialistes, par impossible, parvenaient à s'emparer du sol et des autres instruments de jH'oduction ?
On n'a jamais nié la collaboration de la nature dans la production, mais on n'a pas, dès l'origine, reconnu aussi clairement que de nos jours en quoi consiste sa coopération et quelle part il fallait l'aire aux forces naturelles. Il faut du temps
294 L.V PUOhL'CTKJ.N.
pour creuser les questions, voir se développer les phénomènes et ap[)rcndre h tirer d'une vérité les conséquences qu'elle renferme. Nous allons citer quelques passages qui montreront ce qu'à diverses époques les économistes ont pensé de la nature. Turgot représentera pour nous les physiocrales et nous nous bornerons à citer le paragraphe 3 de ses Réflexions sur la formation et la dlstribulion des 7-ichesses. Il reconnaît que « les denrées que la terre produit pour satisfaire aux dilléreuts besoins de l'homme ne peuvent y servir, pour la plus grande pa'iie, dans l'état où la nature les donne. » Il faut donc souvent les modifier profondément, le cultivateur ne sait pas le faire, et le saurait-il. qu'il n'en aui-ait pas le temps. II faut donc des artisans, des ouvriers spéciaux, ils sont indispensables... et pourtant — selon la logique pbysiocratique — ils ne sont pas producteurs, car la nature seule produit, la matière seule est un produit, la forme n'en est point. Nous avons vu que, bientôt après. Ad. Smilh modifia le classement des agents de la production, et donna le premier rang au travail et le second à la nature, mais sans jeter une suffisante clarté sur leurs rapports. Ses disciples surent cependant ce que parler veut dire. Ad. Smith avait commencé une réaction contre les physiocrates, ses successeurs l'accentuèrent : les pbysiocrates avaient dit que la nature est presque tout, leurs contradicteurs soutinrent qu'elle n'est presque rien. L'opinion de Ricardo, car c'est de lui qu'il s'agit, ressort pour le mieux de sa polémique avec J.-B. Say, qu'on trouve dans le vingtième chapitre des Principes lie réconoiiiie politique [Èdil .GmU-dum\n, 1882, p. 231). Voici le passage essentiel : « En contradiction avec l'opinion d'Ad. Smith, M. Say, dans le quatrième chapitre du premier livre de son Traité d'économie politique, parle de la valeur que les agents naturels, tels que la lumière du soleil, l'air, la pression de l'atmosphère, donnent aux choses, en remplaçant souvent le travail de l'homme, et quelquefois en travaillant à la production en comnmnauté avec lui. Mais ces agents naturels, quoiqu'ils ajoutentbeaucoup àla valeur d'utilité, n'augmentent jamais la valeur échangeable d'une chose, et c'est celle dont parle ici M. Say. Aussitôt qu'au moyen de machines, ou par nos connaissances en physique, nous forçons les agents naturels à faire l'ouvrage que l'homme faisait auparavant, la valeur échangeable de cet ouvrage tombe en conséquence.
On trouvera la polémique fi l'endroit inflifjué, mais aucun des deux illustres contradicteurs n'a dit le (in mot, n'a donné Iréponse topique, savoir : la nature travaille gratuitement pou l'humanité et non pour l'individu (v. anie, p. 291). Aussi, quand l'individu sait seul la faire travailler, quand il a le mnno/zole d'une idée on d'une force, il se fait payer, par les acheteurs de son produit, la collaboration qu'il a obtenue de la nature; mais dès que la nouvelle idée, l'invention, etc., tombe dans le domaine commun, que la nature est obligée de travailler pour tout le monde, sa collaboration devient gratuite. La force naturelle appropriée, monopolisée, ne saurait être gratuite, car la force ne travaille pas gratuitement pour l'individu ; au fond, souvent elle ne travaille même pas gratuitement pour l'humanité, seulement, celui qui s'en sert n'a pas à inscrire parmi ses frais un droit de location pour la force. Quand la force est dans le domaine public, personne ne consent plus à la payer, car la concurrence l'en dispense, et encore n'est-il pas possible de prouver que, même dans ce cas, le prix ne renferme pas une minime rétribution imputable à la collaboration de la nature. C'est le raisonnement qui le nie, mais le fait n'est pas certain.
Bastiat a soutenu avec beaucoup de persévérance la gratuité du travail de la nature, mais il n'a trouvé que des phrases — et même assez confuses — pour justifier sa thèse. 11 nous semble nécessaire d'insister. (Nous citons les Harmonies économiques, d'après l'édition Guillaumin de 1851, qui est sans doute clichée.)
Bastiat n'attribue de valeur qu'aux services qu'un homme rend fi un autre. Cette définition implique que les services sont tous immatériels et aussi qu'on ne peut attribuer de valeur qu'aux services payés. La matière n'est rien pour lui, il en a même liorreur; en tout cas, il lui conteste la valeur. Il cite (p. 139) le mot de M, Bonald : « L'homme est une intelligence servie par des organes (I) » et se l'approprie. Nous ne pouvons pas discuter ici l'ensemble des opinions de Basiiat, nous devons nous attacher à un passage caractéristique, celui où il cherche à réfuter l'idée contraire k la sienne (p. lil).
« En ellet, dit il, si la valeur est dans la matière, elle se confond avec les qualités physiques des corps qui les rendent utiles
(1) Cette définition de l'iiomme s'appliquc-t-ello à l'ivrogne?
290 LA PHODUCTIO.N.
à l'homme. Or, ces qualités y sont souvent nii>e^ [>ixv la nature. Donc, la nature concourt à créer la valeur, et nous voilà attribuant de la valeur à ce qui e?t rjratuit eicominvn par essence. » Mais c'estune pétition de principe, cela. C'est Basliat qui affirme que le travail de la nature est gratuit, ce n'est pas celui qui attribue de la valeur à la matière (ce que Bastiat ne fait pas;. Continuons le passage : « Où est donc alors la base de la propriété? Quand la rémunération que je cède (cède!) pour acquérir un produit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous les travailleurs qui, à l'occasion de ce produit, m'ont, de près ou de loin, rendu quelque service, à qui va celte part de rémunération correspondante à la portion de Valeur due à la nature et étrangère à l'homme? Va-t-elle à Dieu? Nul ne le soutient, et l'on n'a jamais vu Dieu réclamer son salaire. Va-t-elle à l'homme? A quel titre, puisque, dans l'hypothèse, il n'a rien fait? » Pure phrase que cela. Bastiat ditlui-même : dans fln/pothèse; mais c'est son hypothèse à lui, qui repose sur une doctrine lion admise, et qui logiquement ne saurait convaincre son interlocuteur qui a une autre doctrine. A lire ce passage on croirait queles25 francs donnés pour le quintal de blé puissent se subdiviser en tant pour le labour, tant pour l'engrais, tant pour ceci et cela, reste tant pour la pluie et le beau temps (en supposant que le soleil et les nuages aient droit à une rémunération). Bastiat pense au champ, mais le champ, abandonné à lui-même, produirait-il du blé? Le champ n'est un instrument de production que quand l'homme l'emploie, et de même que le cultivateur compte l'usure de sa charrue, il compte les frais variés qu'il consacre à l'entretien de son champ. Le champ ne fait pas partie de la nature libre, comme les rayons du soleil, qui travaillent gratuitement (comme toute la nature hbre), tantôt à notre profit, tantôt à notre détriment, et c'est précisément parce que le champ ne rend tous ses services que lorsqu'il est approprié que la propriété s'est établie. L'-homme a tous les titres possibles au produit de son champ (1) Écoutons Cherbuliez [Précis, I, p. H7) : « On a coutume de représenter l'action des moteurs naturels comme un don purement gratuit de la nature. C'est une erreur manifeste. Les
(1) Bastiat raisonne d'ailleurs comme si le travail était seul la cause de la valeur (ci-dessus il s'agit plutôt du prix), il oublie l'offre et la demande el les autres causes.
fqrces, les propriétés en elles-mêmes, sont gratuites ; mais l'application en est toujours dispendieuse ; elle exige toujours une certaine dépense de travail humain. Les agents qui ne coûtent rien ne produisent rien. Le vent, l'eau courante, le feu, la pesanteur, etc., sont, dans leur état de liberté naturelle, des ageuts de destruction bien plus que de production. »
]M. Cauwès, l'un des autours les plus récents et qui, par l'ensemble do ses opinions, devrait plutôt être porté en faveur de la gratuité, après avoir cité des faits, déclare que : « il serait inexact de voir dans les forces naturelles un agent dont l'intervention est absolument gratuite [Précis, \. I, p. 216). Rajoute : « Si, de plus, l'on songe que l'accroissement de puissance productive est la récompense d'efforts additionnés pendant une longue série de siècles, on s'éloignera davantage de celte idée de gratuité. » Et pourtant il admet que la nature n'a pas d'influence sur la valeur, ce qui semble assez contradictoire.. L'auteur a donc raison de s'écrier : « La question de la gratuité des agents naturels est des plus obscures » (p. 216).
Très peu d'auteurs anglais ont traité la question. J. S. INIill, dans le premier chapitre de son livre, dit qu'un agent naturel qui existe en quantité illimitée n'a aucune valeur, car personne ne voudra payer pour un objet qu'il peut obtenir pour rien; mais dès que la quantité en est assez limitée pour qu'on puisse l'approprier, le droit d'user des agents naturels acquieit de la valeur. Et naturellement, si l'on a acheté une chute d'eau, on se fait payer son travail. M. Macleod, Princioles, t. 11, notamment p. 113 et suiv., combat vigoureusement la gratuité des agents naturels et non sans de bonnes raisons.
Les Allemands ne semblent pas avoir cru que la question avait beaucoup d'importance. M. Ad. Wagner la mentionne [Grundlegung, 2" éd., p. 15) en note, sans la résoudre. Pour M. Roscher le doute n'existe pas, il présente [Grundlarjeu, % 31 et suiv.) sa solution comme une vérité incontestée : les agents (forces) naturels libres travaillent gratis, les agents naturels appropriés sont plus ou moins rétribués... ou leurs propriétaires. La plupart des autres économistes ne s'expriment pas clairement sur la matière, ils reconnaissent la puissance des forces naturelles, les richesses qu'elles peuvent procurer à un pays, et ces réilexions on peut le plus souvent les interpréter en faveur de la non-gratuité. Deux ou trois auteurs, et des
298 LA PROnUCTION.
plus distingués, sont entrés sur l'action économique de l;i nature dans des détails que je crois devoir résumer ici :
Commençons par II. de Mangold, Gran'h^iss der Volksivirthschaflslehre (Précis d'ccon. pol., Stuttgart, Engelhorn, 1863). C'est un résume de la science économique fait de main de maître. Nous citons le paragraphe 21 :
« Ij'importance des forces naturelles pour la production dépend :
« 1" De leur espèce, notamment si elles sont susceptibles de seconder ou de remplacer le travail de l'homme, ou aussi si elles produisent des effets qui ne pourraient pas être obtenus par ce travail ;
« 2° De leur ])uissance plus ou moins grande;
« 3° De leur constance, de leur régularité et de la diirée de leurs effets ;
(' 4° De la plus ou moins grande difficulté de les mettre en action, de les développer, de s'en emparer, de les dominer et de les contrôler;
« 5° De l'étendue (de la grandeur) des applications dont elles sont susceptibles. »
« Au point de vue économique, les forces naturelles peuvent être classées ainsi :
« 1" En forces qui agissent spontanément, et en forces dont l'action a l)esoin d'être provoquée. La civilisation, en se développant, donne une importance croissante à cette seconde catégorie;
« 2° En forces mécaniques, forces chimiques et forces physiologiques. La force mécanique se distingue des autres en ce qu'elle est similaire à la force musculaire et peut la remplacer, tandis que l'action des deux autres ne peut pas être suppléée par le travail humain ;
« 3", a. En lorces que l'individu ne peut pas s'approprier, bien que leur action s'étende parfois sur un pays tout entier ; b, en forces incarnées dans des immeubles appropriables, et c, en forces qu'on met en mouvement à l'aide d'objets mobiliers (instruments ou machines). La supériorité (économique) de certains pays dépend de la distribution de la première de ces trois catégories de forces (3, a) et les deux autres (è, c) exercent sur la première [a] d'autant moins d'influence que les produits de ces pays (3, a) sont plus facilement transportables. »
Ges classifications que nous avons reproduites textuellement ne sont pas sans intérêt et peuvent contribuer à la solution du problème de la gratuité ; nous allons en indiquer une autre, sans entrer dans les développements, très intéressants d'ailleurs, que l'auteur a ajoutés. F. B. W. de Hermann, conseiller d'p]tat bavarois et professeur à l'université de ^Munich, a publié un ouvrage très estimé sous le titre de : Staalswirthschaftliche Untersitfhungen (Recherches d'écon. polit., 2° édit., Munich, Ackermann, 187-4). Il y consacre quelques pages à l'action de la nature sur la production, et crée (p. 158 et suiv.) une division, celle des Biens libres ou forces nattu^elles (les biens économiques sont produits ou appropriés par l'homme). Il subdivise ainsi les biens libres :
A. Objets naturels.
a. Objets susceptibles d'être appropriés. L'auteur en énumère un grand nombre, montre qu'après l'appropriation ils contribuent bien plus efllcacement à l'accroissement des richesses, mais qu'il faut les payer, car la nature n'est pas gratuite ici [jedoch nicht mit unvergoltenem alli/emein zugànglichen Geniiss, sondern ah Tauschgùter lediglich zu Gunsten ihrcr Besitzer, p. 160).
b. Objets qui ne se prêtent généralement pas à l'appropriation :
1. Les forces physiques et chimiques. L'auteur compte les forces mécaniques parmi les forces physiques. Il montre que ces forces peuvent être accessibles à tout le inonde et qu'elles peuvent exister en quantité illimitée, en ce cas leur action n'augmente pas la valeur des produits; mais que les forces peuvent aussi être contenues dans des matières ou des objets susceptibles d'appropriation, elles accroissent alors la valeur de ces objets ou matières, et leur concours n'est pas gratuit. Parmi les exemples cités, mentionnons ce fait, qu'on achète parfois le vent, c'est-ù-dire un endroit bien exposé pour un moulin à vent.
2. Les conditions générales de production : Conditions communes à tous les pays (situation géographique, etc., etc.) ;
Conditions spéciales à un pays (nature du sol, climat, etc., etc.).
B. Biens libres consistant en services.
Ils peuvent ôtrc graliiits comme ceux qu'on se rend entre amis, dans le sein de la famille ou par sentiments religieux, etc., ou aussi donner lieu à rémunération, comme une innovation, une amélioration.
C. La position sociale, la politique, la religion et des circonstances très diverses peuvent influer sur la production (soit d'un individu, soit d'un groupe).
Nous aurions voulu aussi analyser les pages 319 et suivantes du tome II de l'ouvrage de M. A. Schaffle, Buu und Lehen des socialen Korpers (Construction et vie du corps social, Tiibingue, Laupp, 1881), où il est question à&\di résistance de la nature, car l'homme est presque constamment en lutte avec la nature ; elle n'est pas toujours disposée à le servir et parfois elle semble acharnée à le détruire; mais cette analyse qui sort un peu de notre cadre aurait exigé trop d'espace, nous sommes donc obligé de renvoyer le lecteur à l'ouvrage précité.