‹ Les progrès de la science économique depuis Adam SmithChapitre 26 sur 35 · I. — Le travail proprement dit · texte numérisé non relu

I. — Le travail proprement dit

a. De la nature du travail.

Le mot travail s'applique à la fois à l'effort que l'homme fait et au résultat qu'il en obtient, c'est-à-dire qu'il y a le travailleur et son produit, la modification qu'il fait subir à une matière, le service qu'il rend à un autre homme (Points de vue subjectif et objectif). Dans la société, dans les rapports entre hommes, c'est surtout de ce produit, le résultat du travail, qu'il s'agit (1), Le résultat est le but à atteindre, c'est le motif qui fait travailler l'un, qui incite

(1) Pour éviter tout malentendu, nous expliquerons que le résultat du travail n'est que la forme donnée à la matière, par exemple, la façon du soulier et non le cuir, le couteau et non lacicr dont il est fait.

l'autre à rémunérer le travail. S'il n'y avait pas de réniuuéralion, Teffort serait à peine du domaine économique.

On s'est demandé dans quelle catégorie économique il fallait classer le travail. Les uns se sont placés au point de vue subjectif, celui du travailleur, et ont considéré la capacité de travail (1) (ses forces productives) comme un capital dont les produits seraient la rente, et l'on insistait surtout sur cette manière de voir, quand la capacité était le résultat d'un apprentissage plus ou moins long, quand elle était rehaussée par des dons naturels; les autres se sont placés au point de vue objectif et ont considéré le produit, le résultat du travail comme une marchandise que l'un vend et que l'autre achète.

C'est la notion de marchandise qui semble avoir prévalu ; une journée de tel ou tel travail vaut tant, selon le cours du marché; on dit plus souvent: selon les fluctuations de l'offre et de la demande. Le prix du travail peut donc hausser et baisser, comme celui de toute autre marchandise, et pour compléter l'assimilation, on a cherché à en établir les frais de production, on a dressé des budgets d'ouvrier et on a calculé ce qu'il fallait dépenser pour élever un homme. Ces études peuvent être tentées, si l'on n'attache pas trop d'inq^ortance aux résultats, qui laisseront toujours à désirer. Pour n'en donner qu'une raison entre plusieurs, peut-on tenir compte dans ces calculs soit des aptitudes ou talents, soit des défauts que l'enfant apporte en naissant?

Ouoi qu'il en soit, plusieurs circonstances contribuent à faire du travail une marchandise particulière, qui ne suit pas complètement la loi des autres. Ainsi, on peut arrêter, sans autre dommage qu'une perte d'intérêt, une machine à vapeur qui produit trop, et la laisser chômer un certain

! 1) Kxpression préférable à celle de force de truvai/ qui est lui germanisme, Arbeitsl;raft,

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temps, mais la inachiiie vivante ne peut pas chômer sans o-rave danger, car l'homme ne peut pas cesser de se nourrir. On ne peut pas non plus mullipHer à volonté le travail humain, il l'aut des années pour élever un homme. Ci' n'est pas tout; comparez le marché de travail au marché de produits: sur ce dernier la marchandise est entièrement séparée du producteur, c'est-à-dire que le travail est réalisé dans le produit; sur le marché du travail, il n'y a pas de produits, mais des producteurs ohligés de vendre leur marchandise, sans pouvoir la céder à tout prix, car le prix c'est leur nourriture (1). Ils ne sont donc pas toujours de sangfroid, la passion s'en mêle et la raison est forcée de se taire. L'aiTaire sort alors du domaine de la science pour passer sur le terrain de la pratique, et après des luttes, parfois violentes, il faut en arriver à des transactions fortement influencées par les sentiments. Sur le marché des produits, les sentiments ont moins de jeu, c'est presque uniquement la force qui décide; mais entendons-nous bien, la force veut dire ici simplement le inoindre hesoin. Si le besoin à\ichelcr est moindre, le prix baissera, et il haussera généralement si c'est le besoin de vendre qui est moins urgent. Envisageons maintenant le travail à un autre point de vue et examinons dans quelle mesure il y a lieu de distinguer le travail intellectuel du travail matériel. On l'a déjà dit, il n'est pas possible de les séparer complètement. Le travail intellectuel, même quand il n'emploie aucun organe extérieur, ni bouche ni main, agit néanmoins sur le physique, et peu de travaux matériels peuvent se passer d'une certaine collaboration de l'intelligence. Toutefois, si

(1) Il y a ici une complication d'une nature particulière. A demande 5 fr. pour son travail et peut-être avec raison, il lui faut réellement les.') fr. Mais il se peut que personne n'ait besoin de son travail, que personne ne l'embauche, car les 5 fr. seraient perdus. Il arrivera alors que B par pitié, ou C par spéculation, lui offre 3 fr. Le spéculateur se dit : Je l'isque mes 'i fr., peutêtre en tirerai-je quelque chose. Cet homme cxploite-t-il un autre homme.'

la séparatioa n'est pas absolue, selon que le caractère intellectuel ou matériel prédouiine, la nature du travail se modifie sensiblement: l'action matérielle agit plutôt sur les choses, l'action intellectuelle (ou morale) sur les hommes; dans un cas on donne une forme à des objets matériels, dans l'autre on rend des services, généralement immaté riels, qui peuvent néanmoins avoir une grande portée. Nous aurons à revenir sur ce sujet; bornons-nous à faire remarquer ici que certains économistes ont à tort qualifié ces services d'improductifs. Il n'y a pas de travail naturellement improductif, il ne le devient que lorsque le travailleur a mal raisonné, ou lorsqu'il a été maladroit, ou par suite d'un accident. En effet, celui qui travaille a un but, et s'il l'atteint, il a réalisé un produit ou rendu un service. Un effort sans but économique n'est pas du travail dans le sens étroit du mot, peu importe que le résultat soit, ou non, matériel; il peut d'ailleurs avoir de la Yaleur (d'échange) dans les deux cas, mais il suffit qu'il ait de l'utilité, fût-elle subjective.

b. Des différentes sortes de travail.

Nous venons de parler du travail intellectuel et du travail matériel, clans l'industrie, et surtout dans les grandes entreprises agricoles, industrielles, commerciales et autres, le travail intellectuel se confond plus particulièrement avec la direction, le travail matériel avec l'exécu- I tion. Quand un homme produit à lui seul un objet et le vend, l'intelligence et la main y concourent à titre peut-cire égal, mais dans les grandes entreprises la direction incombe il un seul, ou à quelques-uns, l'exécution à un groupe plus ou moins nombreux de travailleurs (employés, ouvriers). Le directeur étudie le marché où il achète ses matières premières, et celui où il vend ses produits, deux marchés qui s'étendent parfois.sur le monde entier. H s'informe des meilleurs procédés, se procure ou crée ses instruments,

guide ses collaborateurs, combine et surveille tout pour atteindre le but qu'il s'est posé; et si le personnel qu'il dirige est rétribué à jour fixe, l'entrepreneur doit parfois attendre des semaines et des mois, peut-être des années, le résultat de l'entreprise... et ce résultat peut être négatif. Le travailleur qui n'a qu'à exécuter sa tâche a un champ limité de préoccupation, et quand après une journée laborieuse il rentre chez lui le soir, il peut tranquillement se reposer et dormir en paix, ce qui n'est pas toujours le cas pour l'entrepreneur.

Il n'est pas nécessaire de dire qu'il est de nombreux travaux intellectuels qu'on n'a pas l'habitude de classer dans l'industrie, tels que ceux du gouvernement, de l'administration, de la magistrature judiciaire, de l'enseignement, de l'exercice de la médecine, de la culture des arts et d'autres. Ce sont, il est vrai, des « professions libérales :>, mais leurs œuvres, produits, services se vendent et s'achètent comme ceux de l'industrie (v. le chap. Salaires). Ce qui distingue ces travaux des travaux manuels, c'est qu'ils exigent généralement un apprentissage plus long et plus coûteux, et que les dons naturels, le talent ou le génie, obtiennent une plus grande rémunération que dans l'industrie. Encore ce dernier point n'est-il pas bien certain, car on a vu des hommes commencer par être manouvriers et finir par être millionnaires. Dans toutes les professions, dans l'industrie comme dans les beaux-arts, même dans la politique et dans les sciences, les chances, les conjonctures, le hasard jouent leur rôle, c'est l'inévitable inconnu de toutes les carrières. En tout cas, il est certain que le travail intellectuel a une portée bien autrement grande que le travail manuel : il n'est pas arrêté par l'espace, il peut étendre ses bienfaits sur de nombreux contemporains et même sur des générations à venir.

Pour le travail manuel ou matériel il y a des distinctions

importantes à faire, avant tout, celle entre le travail simple et le travail qualifié. Le travail simple est celui qui n'exige aucun, ou qu'un très court apprentissage, c'est le travail du manœuvre ou manouvrier : creuser la terre, gâcher le plaire, cirer les bottes, porter des charges. Ces travailleurs reçoivent les salaires les plus bas, car le premier venu peut les remplacer, et il n'y a pas à les indemniser de leurs frais d'apprentissage. Il se rencontre parmi eux des hommes intelligents — ceux-ci sortent bientôt des rangs s'ils n'ont pas de vices, — mais généralement les manœuvres sont des hommes sans instruction et d'une intelligence peu exercée.

Le travail qualifié embrasse toutes les professions, tous les métiers qu'on n'exerce qu'après un apprentissage régulier. En pareil cas, l'homme est obligé de se spécialiser, il lui est ensuite assez difficile de changer de profession, et rarement les ouvriers peuvent se suppléer mutuellement. Quand il faut un serrurier on n'appelle pas, à son défaut, un tailleur, comme l'avocat ne peut pas suppléer au médecin ou le peintre au musicien. Le travail qualifié est naturellement mieux rétribué que le travail simple, mais son marché est plus restreint et il est plus facilement encombré, c'est-à-dire que les ouvriers spéciaux ne sont pas aussi aisément occupés que les manouvriers, c'est qu'il faut être plus riche pour acheter les produits de ces ouvriers. Pour se préparer aux professions manuelles et, à plus forte raison, aux professions libérales, on a besoin d'institutions coûteuses, des écoles, des laboratoires, des ateliers^ et plus d'un problème pratique diflicile à résoudre se rattache à Tapprentissagc.

Nous aurons à toucher à un autre point dans la section suivante (travailleurs), il s'agit de ce qu'on a a[qielé le capital immatériel.

Le travail qui emploie des machines forme une catégorie

ù part. Les machines occupent à la fois des liomnies instruits et des maiiouvriers. L'invention d'une machine peut présenter de grandes difficultés, mais une fois qu'elle existe, les ouvriers apprennent bien vite à s'en servir, et ils ne tardent pas à en apprécier l'action bienfaisante. Ils s'aperçoivent qu'elle fait baisser le prix de beaucoup d'objets, qui deviennent accessibles aux petites bourses et augmentent le bien-être des populations les moins riches; ils voient que ces puissantes mécaniques déchargent l'homme des tâches les plus lourdes et les plus fatigantes, en ne lui laissant que la surveillance et les besognes les plus délicates (1). Certaines œuvres industrielles sont mômes irréalisables sans l'aide d'engins qui font travailler les forces de la nature. Donc, dans les cas oi^i les machines sont établies depuis quelque temps, tout est pour le mieux; mais là où on les introduit, une époque de transition s'ouvre pour les ouvriers et cette époque n'est pas sans souffrance. Un certain nombre de bras sont déplacés, la machine se substitue à eux; on les rappellera plus tard, quand les produits à prix réduit auront étendu le marché, et on les payera mieux, puisque c'est l'efficacité du travail qu'on paye, l'expérience l'a d'ailleurs démontré, mais il se passera des mois et peutêtre des années avant qu'on ait besoin d'eux. Que faire dans l'intervalle ? Ils doivent chercher, et la société devra les aider à trouver une autre occupation, caries exilés de l'atelier sont dignes de tout intérêt. C'est la force des choses qui les a dépossédés, ils sont les victimes du progrès. 11 ne servirait à rien de détruire les machines, elles renaîtraient quand môme. D'ailleurs, si l'on supprimait les machines

(1) On a soutenu que les machines n'avaient pas déchargé l'homme du travail, on a môme dit — que ne dit pas la passion! — que les machines ont aggravé le travail. C'est faux I L'homme aime mieux surveiller un mouvement mécanique pendant dix heures que de fatiguer pendant deux ou trois heures les muscles de ses bras. Pourquoi tant de gens se font -ils marchands? Le plus souvent parce qu'ils espèrent ainsi fatiguer moins leurs muscles.

en Europe, il faudrait en même temps faire disparaître oO à 60 millions d'habitants, au moins, c'est à peu près le nombre dhommes qui doivent aux progrès industriels des derniers cent ans d'exister et de pouvoir se nourrir.

La médaille, il est vrai, a son revers. La machine a souvent pour conséquence de grandes agglomérations d'ouvriers des deux sexes, ce qui est nuisible à la santé et aux mœurs ; les manufactures disloquent les familles, les adultes vont au travail et les enfants restent sans surveillance, quand on ne les courbe pas prématurément sous le joug; enfin, la femme n'est plus l'ange gardien du foyer domestique. Tout cela est vrai et appelle la sollicitude des hommes de bien. On s'occupe d'améliorer la situation, d'atténuer peu à peu le mal et non sans quelque succès. On ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Une chose seulement est certaine, ce ne serait pas l'organisation socialiste qui remédierait aux maux que nous venons de signaler, car les socialistes ne pourraient pas plus se passer de machine que nous. Ils soutiendront que leurs lois dispenseraient de travailler les femmes et les enfants, leurs maris et pères devraient avoir soin d'eux; mais qui nourrirait les veuves, les filles adultes, les orphelins? La société, répondra-t-on. C'est plus facile à dire qu'à faire. Cette société se composera d'hommes travaillant beaucoup moins qu'aujourd'hui, elle sera hors d'état de tenir sa promesse. — Du reste, s'il y a des souflVances depuis les machines, il y en avait davantage avant, avec tin bien-être moindre. Consultez sur ce point Yauban, Labruyère, les rapports des intendants sous Louis XIY et beaucoup d'autres sources.

c. Des circonstances qui influent sur le travail. Nous ne prétendons pas énumérer toutes les circonstances qui iniluent sur le travail, soit en bien, soit en mal, (pii le rendent plus efficace, ou tendent à en affaiblir les elïets. iNous ne croyons pas non plus devoir entrer dans

des développements; nous nous bornerons à donner quelques indications sommaires.

Plaçons en première ligne le savoir, rintelligence, l'adresse et autres aptitudes productrices, parce qu'elles donnent une supériorité évidente à ceux qui en sont doués. Le talent n'est pas-commun, le génie est une exception, mais toute qualité qu'on apporte en naissant ou qu'on acquiert par des efforts profite à celui qui en jouit, comme à la société tout entière. L'inégalité qui en résulte entre les hommes leur sert de stimulant au progrès, cette inégalité est donc bienfaisante, on ne saurait la faire disparaître, qu'en abaissant le niveau de l'humanité, et celui qui le tenterait se heurterait cà la force des choses.

Immédiatement après — et même à plus d'un égard, à côté — des qualités intellectuelles nous classons les qualités morales. L'amour du travail fait qu'on s'applique avec goût à sa besogne, il supplée pour moitié à l'habileté. Celui qui travaille à contre-cœur accomplit rarement bien sa tâche. Puis la sobriété, la patience, les bonnes mœurs, même l'esprit d'économie, influent plus fortement qu'on le croit sur le travail. Une bonne éducation peut conférer ces qualités.

La nature du travail, sa durée, son intensité exercent une influence sur ses résultats. L'homme qui choisit une profession pour laquelle il n'est pas qualitié restera inférieur à sa besogne, son salaire sera bas, sa santé sera compromise. Il ne faut pas, d'ailleurs, et d'une manière générale, que la journée de travail soit démesurément longue, surtout pour les travaux fatigants. Toute exagération nuit.

Par des raisons analogues, la nourriture et l'hygiène du travailleur sont des données très importantes. On a quelquefois comparé les tâches accomplies par des ouvriers de divers pays anglais, français, allemands, etc., et l'on a trouvé que ceux qui étaient le mieux nourris avaient

fourni, dans un nombre déterminé d'iieures, plus de travail que les autres.

Le taux des salaires, notamment la rémunération à la journée ou à la tache exerce une inQuence bien connue. A la journée on produit moins, mais l'œuvre est meilleure que par le travail à la tâche. Certaines combinaisons de primes et d'amendes ne sont pas restées sans effet. Nous y reviendrons.

La liberté et la servitude sont d'une influence majeure sur les résultats du travail. L'esclave travaille avec répugnance, souvent il est mal nourri, mal vêtu, mal logé, généralement il est sans instruction, et par-dessus tout, il ne dispose pas des produits de son travail; dans ces conditions il fait le moins qu'il peut. On a beaucoup écrit sur l'esclavage, mais heureusement ce sujet cesse d'avoir un intérêt actuel, nous n'avons doncpas besoin d'insister (l). La liberté permet à l'ouvrier de jouir de son salaire comme il l'entend, de bien se nourrir, de s'instruire et de profiter de toutes les aptitudes et qualités qu'il veut posséder ou acquérir, Mais s'il n'en a pas, et qu'il ne soit pas laborieux, sobre, économe, la liberté seule ne le conduira pas bien loin : au lieu d'être l'esclave d'un homme, il sera peut-être l'esclave de ses vices, il tombera et restera dans la misère. La liberté est surtout bonne parce qu'elle permet d'avoir des vertus et d'en profiter.

Nous pourrions mentionner la religion qui a institué le jour de repos, ce qui est — au moins — une mesure hygiénique ; puis les mœurs, les préjugés qui tendent à interdire certains travaux à certaines classes de citoyens; enfin, les lois et règlements, et surtout la division du travail; mais nous aurons à revenir sur les lois et règlements et nous

(1) On trouvera une bibliograpliio de l'esclavage dans le Dictionnaire de Véconnmie politique de Guillaumin, et on peut consulter les livres de Dunoyer {La liberté du travail), Dupuynode [Les lois du travail), Wallon [L'esclavage' dans l'anticpnté) et beaucoup d'autres.

:î12 l.\ production.

consacrons un cliapilre spécial ;ï la division du travail.

d. Le travail et la valeuv.

L'influence du travail sur la valour, ou de la valeur sur le travail, est traitée dans les chapitres Valeur et Prix. nous n'avons qu'à y renvoyer.

Nous avons déjiï fait remarquer que peu d'économistes ont songé c\ analyser la notion du travail, de sorte qu'il serait difficile d'établir les progrès en étendue ou en profondeur que cette notion a faite pendant ce siècle. Adam Smith lui a donné d'un coup, dès les premières lignes de son œuvre capitale, un rang ou plutôt une importance qu'il n'était guère possible de dépasser : « Le travail annuel d'une nation est le fonds primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie... » Que peut-on dire de plus? Il y a cependant ajouté une erreur, celle qui constitue le travail, la mesure universelle des valeurs et que J.-B. Say a déjà réfutée dans ses notes jointes à l'édition Guillaumin d'Ad. Smith (liv. I, ch. V). En dehors de celte sorte de glorification du travail. Ad. Smith n'a rien fourni qui puisse entrer dans notre cadre, ni Ricardo non plus. J.-B. Say est peut-être le premier qui ait creusé la matière et distingué les dillérentes sortes de travaux [Cours, II, p. 90). Il énumère les recherches du savant, les applications de l'entrepreneur, l'exécution de l'ouvrier et caractérise ces opérations, en constatant cependant qu'à la rigueur le même homme peut réunir en lui le savant, l'entrepreneur et l'ouvrier.

Ch. Dunoyer, La liberté du travail, notamment dans le livre VI, n'a pas complètement admis l'analyse de J.-B. Say, mais il ne se borne pas à la critique, il expose tout un système contraire ou plutôt différent qui renferme d'excellentes idées, mais aussi de fort contestables. Aucun de ses successeurs n'est entré dans autant de détails, quelques-uns se sont contentés de jeter un rayon de clarté sur un point saillant. Rossi [Cours, I, p. 217) rompt une lance contre ceux qui nient les produits immatériels ou qualifient d'improductifs les travaux qui ne s'appliquent pas à la matière. J. Garnier insiste (p. 59 et suiv. de son Traité, 8® éd.) davantage sur la nature du travail.

M. Courcelle-Seneuil [Traité, :2'' éd., t. I, p. 30) exprime quelques idées que nous croyons devoir retenir, « Quelle que soit sa forme, le travail industriel exige un effort, une peine. On a cependant écrit et soutenu qu'il était attrayant, que riiomme était porté par goût et par son plaisir à transformer, transporter et conserver les objets matériels que réclament ses besoins, et on a fondé sur cette affirmation tout un système d'arrangements sociaux : mais le raisonnement, l'observation directe et les témoignages unanimes protestent également contre cette doctrine... « Pourquoi, dans toutes les langues humaines, travail et peine seraient-ils deux mots presque synonymes. » Et plus loin (p. 32): « L'homme est libre de se décider pour le travail ou pour le repos, et l'observation ne laisse aucun doute sur le résultat de son choix. » On sait que la plupart des hommes ne travaillent que quand ils y sont forcés. Mais ce « penchant ;\ l'inaction, qui est une des passions permanentes et inextinguibles de l'homme », M. Courcelle-Seneuil ne trouve pas qu'il soit mauvais sous tous les rapports, il a aussi son bon côté (p. 33). « L'homme, cherchant toujours à se placer dans des conditions oii le travail lui soit moins pénible que dans celle où il esl, substitue sans cesse le travail intellectuel ou moral au travail musculaire, et il augmente ainsi sa puissance sur la nature. » Tout cela est excellent, mais je ne puis admettre avec lui (p. 30) que l'épargne soit un travail, c'est une qualité. Le travail est toujours actif, l'abstinence esl plutôt passive.

M. Ch. Gide, Principes, p. 120, dit : « A voir la variété infinie des produits des doigts de fée de l'industrie humaine, on s'imagine que le travail doit être une puissance infiniment complexe dans ses procédés et qui défie toute analyse. Il n'en est rien. Il n'y a rien de plus dans le travail qu'une force musculaire dirigée par une intelligence; il ne peut donc produire d'autres effets que ceux d'une force motrice quelconque, et encore d'une force motrice 1res faible, à savoir un mouvement, un déplacement. Ce déplacement peut consister soit dans un changement de lieu de l'objet lui-môme, soit dans un changement de place de ses parties constituantes. Dans ce dernier cas, nous disons qu'il y a un changement de forme... Mais les transformations intimes qui s'opèrent dans la constitution des corps ne sont pas le fait do l'homme, mais celui de la nature.

Citons encore ce passage (p. 130) : «Tout homme qui travaille est donc en proie à deux sentiments en conflit : d'une part, le désir de salisfaire aux besoins ou de se procurer une jouissance quelconque; d'autre part le désir de se soustraire à la peine que le travail lui donne. Suivant que l'un ou l'autre de ces deux désirs fera pencher le plateau de la balance, il poursuivra son travail ou s'arrêtera.

J.-St. Mill, dans ses Principes, livre T", ch. H, parle bien du travail comme facteur de la production, mais il semble plus préoccupé de sa rémunération que de son mode d'action, de sa nature et des circonstances qui l'influencent. Nous trouvons cependant quelques distinctions à relever. Qui fait le pain? Le boulanger. Mais il lui Fallait do la farine. Celle-ci, le meunier l'a produite en faisant moudre par son n)oulin le blé qu'il lieni du cultivateur. Ce dernier avait besoin d'une charrue..., il fallait aussi des voitures pour transporter les matières et les produits, peut-être aussi des navires... et tous ces producteurs doivent trouver leur rémunération dans la vente du pain. On voit que c'est très compliqué, et je voudrais bien voir le savant qui saurait calculer la part exacte qui reviendrait au constructeur du navire dans les GO centimes que coûte ce pain de 2 kilogrammes. Mill trouve également très difficile de calculer la valeur du travail employé pour produire un objet de consommation. En tout cas, pour beaucoup de produits, il y a, outre le travail direct, appliqué au produit môme, un travail indirect, c'est-àdire des travaux ou productions préparatoires ; ainsi la construction d'un navire est une préparation très indirecte à la cuisson d'un pain, à Paris, avec la farine américaine. Le constructeur ne savait peut-être pas que le navire irait chercher de la farine, mais pas de navires pas de farine américaine. (Voy. le chap. Biens.)

Mill énumère les travaux indirects : 1° production (ou extraction) de la matière première ; 2" fabrication d'outils et d'instruments ; 3" construction de bâtiments (usines, manufactures, ateliers, granges) ; 4° travaux pour la mise à portée de la consommation, savoir : construction de routes, canaux, chemins de fer, navires, wagons, etc. ; transports sous toutes les formes ; commerce en gros et en détail, sans oublier le colporteur;, o" élève (pour ne pas dire élevage) de l'homme, nourriture, éducation, instruction, apprentissage, enfin tout ce qu'il faut

pour produire un travailleur. L'auteur entre d'ailleurs dans des développements pour expliquer (d'une manière peu satisfaisante) pourquoi il n'y a dans cette classification aucune place pour l'inventeur, ni pour le médecin... ni pour tant d'autres utiles producteurs. Il importe peut-être de dire que le travail appliqué ;\ produire des aliments est un travail direct.

Dans un autre ouvrage, Unsctlkd Questions, il examine quel travail est productif et quel travail est itivproductif. Les deux mots que nous avons soulignés n'ont, selon lui, aucun rapport avec ceux de produits ?na/erie/s et produits iw//mferte/s; il considère comme productif, outre le travail qui se fixe dans une matière, celui qui confère ou qui contribue à conférer aux hommes ou aux animaux des facultés ou des qualités utiles ou agréables (ces facultés, etc., se fixent dans l'homme); ne sont improductifs, selon lui, que les travaux qui ne produisent que de l'agrément et dont il ne reste que tout au plus un souvenir (par exemple de la musique) ; enfin, il y a une troisième classe de travailleurs, et ceux-ci sont tantôt productifs, tantôt improductifs, selon le cas; par exemple, quand le juge ou le soldat vous assure la sécurité pour vos travaux sérieux, votre propriété, etc., leur travail est productif, mais s'ils vous protègent pour que vous jouissiez d'un agrément, leur travail est improductif. Je me permets d'appeler cette distinction puérile. Constatons seulement que Mill a adopté partiellement les produits immatériels de J.-B. Say.

Stanley Jevons, Theory of polilical economij, consacre un chapitre à la théorie du travail et cherche à fixer malhématiquement les effets de la durée, de l'intensité, etc., du travail; cette partie du chapitre ne se prête pas à l'analyse, mais nous pouvons donner un extrait de la subdivision où il est traité de « la balance entre le besoin et le travail ». Les parties traduites sont guillemetées, je me suis borné à. résumer le reste.

(Page 194.) « En supposant que des circonstances modifient la productivité du travail, quel effet ces changements auront-ils sur la quantité du travail (de l'ouvrier)? Deux cas sont possibles : si le travail augmente ses produits, la rémunération s'accroîtra et il y aura une plus grande incitation au travail. Si un ouvrier peut gagner 9 pence par heure au lieu de G, n'est-il pas porté à travailler plus lougtemps? Il en serait certainement ainsi, si le fait môme de gagner moitié en plus qu'auparavant

diminuait ponr lui l'ulilitc de tonte nouvelle addition (à son gain). Par le produit du môme nombre d'heures qu'auparavant, il peut pins complètement satisfaire ses désirs ; et pour peu que les desagréments du travail aient déjà atteint un degré élevé, il se pourrait qu'il trouvât plus de plaisir à abandonner ce (surplus de) travail qu'à consommer plus de produits. Tout dépend alors du côté où penchera la balance entre l'accroissement de jouissance et les peines d'une prolongation de travail (i). »

Tl est difficile de prévoir ce qui s'ensuivrait, on sait seulement par Porter [Prngress of Nation), qu'au commencement de ce siècle, les denrées étant devenues chères, les ouvriers prolongeaient volontiers leur travail quand ils le pouvaient. (Je connais un cas oii des ouvriers, gagnant un salaire exceptionnel, travaillèrent moins, juste dans la même proportion.) Jevons pense que les ouvriers demandent aujourd'hui avec tant d'instance de réduire le nombre des heures de travail, parce qu'ils sont mieux payés; ayant de bons salaires, ils pensent avant tout à leurs aises. Il est vrai qu'ils tiennent à conserver le même gain. La vraie raison de la demande d'une réduction des heures de travail est peut-être le désir de faire occuper les ouvriers qui chôment faute de travail et auxquels ils doivent des secours (caisse des Trades Unions). Jevons examine la même question au point de vue du travail intellectuel et trouve qu'un avocat ou un médecin est d'autant plus recherché qu'il a déjà plus de clients; souvent, plus il gagne, plus il accepte de besogne. 11 est vrai que d'autres tendent à réduire leur travail quand ils gagnent beaucoup. Il y a \h, en effet, many inh'icacies, bien des complications, c'est que le caractère individuel joue un rôle dans la question.

M. Macleod {Principles, II, p. 106 et 107) considère le travail comme une marchandise et cite le D'^ Stirling qui est du même avis. 11 cite aussi lord Cardwell qui dit, en parlant des ouvriers, their labour is ihcir capital, ce qui n'est pas, comme le pense M. Macleod, la même chose que leur marchandise (the comraodity they hâve to offer for sale).

Deux auteurs américains ont plus complètement analysé la

(1) Selon Jevons, la peine supportée par le travailleur va toujours croissant à mesure que le travail se prolonge (la fatigue s'y joint), tandis que la satisfaction qu'il en attend va sans cesse en diminuant (satiété).

notion du travail. Amasa Walker, The science ofweallh, 5^ éd., p. 18, définit le travail comme la plupart de ses contemporains et successeurs : « The volontary efforts of liuman beings to produce objecls of désire » et il ajoute aussi que le travail est une peine et qu'il ne s'exerce qu'en vue d'une compensation. Il est encore d'avis que le travail est la mesure de la valeur. Son fils, M. Francis Walker, dans Polilical Econonii/, p. 44, a pénétré plus avant dans l'analyse du travail. Il prend l'humanité à l'époque des chasseurs, passe à l'ère des pasteurs et aborde ensuite le régime agricole. Nous sommes alors arrivés à une véritable société et l'auteur examine les causes de l'efficacité du travail. C'est d'abord la vigueur de l'individu, puis son mode d'aUmentation, l'élat de sa santé, son intelligence, son goût et sa ferme volonté (cheerfulness and hopfulless). L'auteur développe chacun de ces points et cite au besoin des exemples à l'appui. Yoici pourquoi l'intelligence est « un puissant facteur de l'efficacité du travail » : l'ouvrier intelligent est plus utile que l'ouvrier inintelligent : l°il apprend plus vite sa profession; il a moins besoin d'être surveillé; 3° il gâche moins de matières ; 4° il ne tarde pas à savoir se servir des machines. On voit bien que l'auteur a en vue des ouvriers américains qui changent assez facilement de métiers; il fait aussi de l'intelligence un instrument de basse extraction, en Europe on aurait eu sur elle des vues plus aristocratiques, c'eût été la divine inspiratrice de tous les progrès.

Hermann, Untevsuchungen, p. 167 et suiv., ne distingue pas plus que nécessaire le service du ti-avail. Il définit le tiavail : « la manifestation des forces intellectuelles, de la volonté, des organes corporels » ; on ne saurait séparer l'action de l'esprit de l'action du corps. L'auteur examine ensuite longuement : 1° le travail au point de vue de l'individu, et 2° le travail au point de vue de la collectivité. Dans l'une de ces sections il parle de l'éducation de l'ouvrier, des dillerenls modes de rémunération et de leurs effets, du travail des femmes, des effets du chômage ; dans l'autre (point de vue de la collectivité), il étudie les cinq points suivants : i° étendue de l'aptitude au travail (c'est-à-dire : somme de travail disponible) ; 2° coopération du capital au travail; 3" restrictions apportées au travail par les lois et la religion ; 4° division du travail; 5° coopération ou organisation des travaux. On voit que le cadre de M. de lier-

mann est bien large, il est trop large pour ôtre examiné en détail. M. lloschcr {Grundlagen, 18'^ éd.) cite le mot de Bullbn que la main et la raison sont les deux caractéristiques de l'homme. M. Roscher distingue les espèces (classes) de travail qui suivent : 1" découvertes et inventions; 2° occupation (approprialion)]des dons de la nature (mines, pêche, etc.) ; 3" production de matière première (agriculture); 4° élaboration de matière première (industrie); 5° rapprochement des biens (ou produits) de ceux qui en ont besoin (commerce en gros et en détail) ; 6° services (produits immatériels). Il examine ensuite par quels moyens ou peut donner aux hommes le goût du travail, comme on augmente la force corporelle du travailleur (alimentation), il ajoute ensuite quelques réflexions sur les préjugés contrôle travail, etc.

M. Gustave Cohn [System, t. I, p. 192 et suiv.) emploie son beau talent moins à critiquer qu'à morigéner l'économie politique, sans aucun profit pourla science, au contraire; on trouve cependant aussi de bonnes choses à relever dans son livre. C'est la citation, chez Thucydide (l), d'un discours de Périclès où il est dit que l'indigence n'est pas déshonorante pour un Athénien, mais ce qui l'est, c'est de ne pas se donner sérieusement la peine de se relever de l'état d'indigence. Ce que je n'attendais pas de l'auteur, qui semble glorifier le travail pour le travail [Die Aj'ljeit um ihrer Selbst willen, p. 194), c'est l'ironie avec laquelle il parle des flatteries adressées au travail, bien que l'humanité tout entière l'ait toujours présenté comme pénible. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, dit la Bible. La locution est peut-être plus vieille que la Bible, — Quant à la peine que M. Cohn se donne pour démontrer qu'à côté du travail il y a aussi (p. 192) le Irieb zur Tkcltigkeit (un fort penchant, une impulsion intérieure à l'activité), elle est vraiment perdue. Personne n'ignore qu'il y a des enfants, et même des hommes « qui ne peuvent pas rester en place », qui sont dévorés par moment d'un grand besoin d'activité, mais cette activité aboutit-elle à un travail utile? L'économiste a raison de ne s'occuper que du travail utile, productif et qui, à cause de son utilité, est continué avec persévérance.

(1) M. Roscher a montré, dans un ouvrage spécial, que Thucydide avait des idées justes en économie politique. C'est un jugement que j'ai du plaisir à confirmer.

' H. de Mangoldt, dans le Dictionnaire politique de Bluntschli, au mot Arbeit, traite successivement : 1° de la définition, de la nécessité, de la productivité du travail ; 2° des conditions d'une plus grande productivité du travail, savoir : division du travail, coopération du capital, liberté du travail; 3" de l'importance éthique (morale) du travail. Dans cette très intéressante partie de son travail, l'auteur combat les utopies fondées sur la croyance qu'il viendra un jour où l'homme n'aura pas besoin de travailler, la nature devenant prodigue de ses dons, etc. 11 montre que, non seulement cette prodigalité est une chimère, mais qu'elle serait un malheur; que la nécessité du travail a été le moyen employé par la Providence pour faire l'éducation de l'humanité et faire surgir tous les progrès dont nous sommes si fiers. Ce sont précisément ces progrès, surtout « la marche triomphale des inventions et découvertes depuis une centaine d'années » qui ont fait surgir ces espérances exagérées relativement aux conquêtes qu'on fera sur la nature. Mais on ne pourra jamais se passer du travail humain; plus on inventera de machines, plus il faudra de bras pour les diriger. Sans doute, il peut arriver un moment où la production d'un objet deviendra surabondante, mais les désirs des hommes sont insatiables, il y aura toujours de nouveaux besoins à satisfaire. La domination de l'homme sur la nature s'étend, mais jamais elle ne sera complète. Le vrai progrès consistera dans la modération de nos désirs, dans leur spiritualisation, dans la moralisation. L'auteur entre sur ces points dans de remarquables développements.

M. E. Sax, Gruadlegung, p. 224 et suiv., fait remarquer que la production résulte d'un emploi soit de la force humaine, soit de celle d'un animal ou d'une machine, mais que ce n'est pas nécessairement un acte économique. Extraire du minerai de la terre, cultiver le sol, manipuler la matière, la transporter, ce sont des efforts physiques dirigés par la technologie. Pour que ces actes productifs deviennent des actes économiiiues, il faut que le travail ait été appliqué d'après le principe économique, la satisfaction d'un besoin aux moindres frais possibles. Comme Jevons, M. Sax demande qu'il y ait un rapport entre le plaisir de la satisfaction du besoin et la peine du travail. Le travail ne se fera pas, si la satisfaction ne lui fournit pas une large compensation. M. Sax entre dans des développements

un peu différents de ceux de Jevons, il arrive cependant aussi à constater que le plaisir de la satisfaction des besoins va en diminuant d'intensité, tandis que la peine causée par le travail va en augmentant h mesure qu'il dure.

i\Iarlo, Organisation der Arbeit, t. III, p. 220, dit : « Le travail n'est pas, à lui seul, une source de biens », c'est-à-dire qu'à lui i^eul il ne suffit pas pour produire (1). Et pouitant, Mario a des tendances socialistes très prononcées, seulement il sait et veut voir. 11 continue : « Sans la coopération de la nature, elle ne saurait produire, ni moyens de production de second degré (capitaux), ni denrées de consommation, ni biens matériels, ni biens immatériels. La nature fournit au cultivateur le sol..., à l'industriel la matière première qu'il élabore, les aliments dont il se nourrit pendant le travail, et en outre toute une série d'actions (de forces naturelles ou d'elfets). La teinture repose sur l'adbésion des matières colorantes, le blanchissage sur l'effet du chlore ou de l'air et de la lumière..., l'utilité des instruments sur la dureté de l'acier... » Plus loin, il discute l'opinion d'Ad. Smith et de Ricardo, surtout celle de ce dernier qui soutient que le travail seul engendre la valeur. Il montre môme que Ricardo se contredit quand il admet que « la rareté » a une influence sur la valeur. Si un tableau d'une grande perfection ou un vin d'un goût exquis ont une grande valeur (exemples cités par Ricardo), cela vient du talent du peintre, qui n'a employé que le travail ordinaire, et de la nature particulière du sol (de l'exposition favorable, des cépages) et nullement du travail du vigneron, argument que Mario développe. 11 pense que l'erreur provient de ce qu'on confond la valeur d'utilité avec la valeur d'échange. Pour la valeur d'utilité, le concours de la nature est toujours visible et certain ; pour la valeur d'échange, si l'on connaissait un produit auquel la nature n'a pas collaboré, ou auquel n'ont collaboré que des forces naturelles libres (ijon appropriées), alors on pourrait attribuer au travail seul la production de la valeur. Mario ne semble pas se rappeler que les économistes anglais ne pensent généralement qu'à la valeur d'échange, ce qui affaiblit sa critique,

(1) « Die Arbeitskraft ist eino in jeder Beziclning unselbstiiodige Gûterquelle. » Cette phrase ne saurait être traduite littéralement, nous avons rendu la pensée en l'affaiblissant.

Nous passons quelques autres auteurs importants, MM. Stein, Wagner, Knies,Schonberg, Prince-Smith, qui ne fournissent ici rien de particulier, pourconsacrer quelques lignes à M. Scbâffle, Bau u. Leben des soc. Kurpers, t. III, p. 252, etc. L'auteur aime se singulariser, c'est ce qui le fait insister sans nécessité sur le Stoffwechsel (assimilation et désassimilation de la matière nutritive), nous trouvons cependant à noter que M. Schaffle distingue le travail en : travail pour soi-même, qui est le travail proprement dit, et travail pour autrui qui doit être qualifié de service. Or, ce service ne s'applique pas seulement aux personnes, mais aussi aux choses d'aulrui. C'est un peu la terminologie de Bastiat. Quand vous, tailleurs, faites un habit pour un de vos clients, vous ne travaillez pas pour lui, vous lui rendez un service. Cette préoccupation de toujours mettre le Stoffwechsel Qxv avant, le fait placer (p. 2o3) sur la même ligne l'enfant à la mamelle, le rentier qui va loucher son coupon, le mendiant, etc., personnages qui seront fort étonnés de se trouver groupés ensemble : ces personnages ne « produisent » pas, ils <; occupent » (prennent possession). Nous passons d'autres combinaisons plus bizarres qu'utiles à la science pour signaler avec lui la dépendance « du travail individuel du travail social », M. Scbâffle fait ici allusion aux théories de Rodbertus et de K. Marx. Le travail social dont il s'agit ne veut pas dire ici ce qu'un vain peuple pense, c'est une expression inventée par K. Marx, pour dire : travail normal actuel. En d'autres termes, M. Scbâffle rappelle que, pour pouvoir prétendre à la rémunération d'une heure de travail, il faut fournir dans cette heure, non la besogne que comporte le savoir, l'habileté, la vigueur de l'individu, mais la quantité de produit que la société actuelle obtient à l'aide de ses machines de procédés les plus perfectionnes. Cela veut dire que le travail doit se tenir au ni' veau du progrès s'il ne veut pas complètement déchoir.

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