II. — Les travailleurs
On ne saurait séparer, autrement que par la pensée, le travail du travailleur, car l'un n'existe pas sans l'autre. U est cependant utile d'envisager séparément les résultats des elïorls humains, le travail eu lui-jnème, mais on
peut rarement le faire sans apercevoir, à travers nos transparentes fictions ou nos immatérielles abstractions, la réalité très matérielle du travailleur. Parlons donc de cet être en chair et en os, que nous sommes à peu près tous, car il est facile de prouver que plus de 90 p. 100 des hommes travaillent de la tête ou des bras, et (pie, pourcette raison, nous sommes assez disposés à apprécier les travailleurs avec indulgence.
Ceci dit, s'il est encore nécessaire de présenter une définition du travailleur, nous prendrons celle de Shakespeare (1) :
Sir, J ani a ti-ue labourer; I earn my bread.
Ainsi, tous ceux qui gagnent leur vie, tous ceux qui produisent une utilité ou un agrément, soit pour consommer eux-mêmes leurs produits, soit pour les échanger contre les produits et les services d'autres hommes, sont des travailleurs. La société s'organise de plus en plus sur ce pied, que la plupart des hommes travaillent indirectement pour eux-mêmes, ils échangent leurs produits et leurs services et satisfont ainsi leurs propres besoins. 11 sera plus amplement question de cette organisation au chapitre de la division du travail, nous nous bornons à rappeler ici que cet échange ne se fait pas en nature, par un simple troc, mais au moyen d'un représentant universel de la valeur, la monnaie. Un homme scie mon bois de chaulîage, je lui donne 5 francs pour sa journée; avec ces 5 francs il obtient du pain chez le boulanger, de la viande chez le boucher, et ainsi de suite. Inutile de développer des choses si connues.
Ce que le travailleur, le savant, le fonctionnaire, le commerçant, l'ouvrier a reçu en échange des services rendus
(1) «Monsieur, je suis un vrai travailleur, je g;ao:ne mon pain (ma vie).» Tiré de : As yon lik il [Comme il voik plnira), acte 111, scène ii (nous empruntons cette citation à M. Macleod [Principks, II, p. 100).
OU des travaux livrés, c'est une somme d'argent qui est désignée, selon le cas, par les mots : traitement, honoraires, profils, gage, salaire; adoptons ce dernier terme, dont le sens paraît le plus large, bien qu'il s'applique plus particulièrement au travail manuel. Le salaire joue un si grand rôle dans l'économie politique, que nous avons dû lui consacrer un chapitre spécial. Sans le salaire, en effet, l'ouvrier ne travaillerait pas; le salaire, c'est sa nourriture, ses vêtements, son logement et le reste, s'il y en a.
Le salaire, avons-nous dit, s'obtient en échange d'un travail, c'est son prix; ce travail est donc acheté soit par un patron, un entrepreneur ou fabricant, soit par un simple consommateur. Entre les vendeurs et les acheteurs il y a toujours une sorte de lutte, au moins latente, c'est à qui fera la meilleure affaire. Dans cette lutte pacifique, celui qui a le moins besoin de l'autre, l'emportera. Or, comme l'ouvrier vit de son salaire, on a soutenu qu'il était le plus faible, qu'il était forcé de céder, de se laisser exploiter par le patron.
Est-il bien vrai que Fouvrier est plus faible que le patron ? L'ouvrier n'est pas le seul travailleur, mais c'est avec intention que nous rétrécissons le champ d'observation. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas de règle générale. On connaît le mot topique de Cobden : Quand deux ouvriers courent après un patron... quand deux patrons courent après un ouvrier. C'est donc tantôt le patron, tantôt l'ouvrier qui l'emporte dans la lutte. Il est souvent des cas oii le patron est aussi désireux de recruter des bras, que l'ouvrier l'est d'être occupé, et quand ce dernier a des économies et l'autre des commandes urgentes, c'est l'ouvrier qui fixe le prix. Et quoi qu'on en ait dit — et n'importe qui l'ait dit — tout ouvrier qui travaille, surtout s'il est célibataire, peut faire des économies, et il n'a pas besoin de jeûner un jour par semaine pour y réussir. Il en est, en
effet,, qui font des économies, ce sont ceux qui ont du caractère et de la prévoyance... ceux-là n'écoutent pas les meneurs socialistes, ni les démagogues, et ils ne se courbent pas sous la tyrannie du mauvais exemple. Ces ouvriers-là sont les soldats de l'industrie qui portent dans leur giberne le bàlon de maréchal. Du reste, ce qui prouve d'une manière victorieuse que l'ouvrier ne se sent pas le j)lus faible, c'est qu'il est peu endurant; à la moindre difficulté il s'en va. IN'a-t-il pas le choix du patron? les patrons sont si nombreux dans certaines industries.
Toutefois, de ce qu'un ouvrier isolé peut se trouver dans une situation inférieure à celle du patron, en se sens qu'il peut être plus pressé d'obtenir un salaire que le patron d'utiliser les bras de cet ouvrier, il ne s'ensuit pas que le travail soit plus faible que le capital. Le capitaliste a un aussi urgent besoin de ses intérêts que l'ouvrier de son salaire, il a de plus la très grande préoccupation de maintenir la productivité de son capital; un capital qui ne rapporte rien est mort (ou du moins, dort : le sommeil est l'image de la mort). Un entrepreneur ayant une fabrique bien montée en machines et matières premières n'est pas bien avancé s'il n'a pas de travailleurs. D'ailleurs les ouvriers ne feraient pas de grèves, s'ils ne se savaient indispensables. Les grèves sont une preuve péremptoire de Findispensabilité du travail, et par conséquent de sa force.
On admettra la puissance des ouvriers groupés; mais on maintiendra la faiblesse de l'ouvrier isolé. De quel ouvrier parle-t-ou ? Pierre a besoin de cin(|uante terrassiers, il en a pris par pitié dix de plus, le soixante et unième se présente, il lui refuse du travail. Sans doute ce soixante et unième terrassier est le plus faible, et si vous faites semblant de vous en étonner, vous n'êtes pas sincère : c'est comme si vous vous étonniez que le lac de Genève n'est pas rempli de vin ou le lac de Constance de bière. Non, l'on-
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vrier habile, même isolé, n''est pas faible, les patrons le recherchent et le rétribuent selon son mérite. C'est leur intérêt; Fouvrier habile et laborieux s'impose. D'un autre côté, si les ouvriers groupés sont si forts, si, outre la force brutale, destructive, dont ils disposent, ils jouissent d'un pouvoir économique important provenant de la facilité avec laquelle le capital privé de bras, par exemple les machines en chômage, etc., se détériore, les travailleurs n'ont pas le droit de se plaindre, il ont le moyen de se tirer d'afîaire. Et ils en usent (1). L'Angleterre a ses T?'ades-Unio7îs et auires associations, l'Allemagne ses Gewcrk et autres Vereine, la France ses syndicats professionnels. Les ouvriers possèdent, en outre, jusqu'à nouvel ordre, un autre avantage, les lois, les pouvoirs publics, l'opinion dominante leur sont particulièrement sympathiques, plus d'une fois on a été partial en leur faveur, et il n'est vraiment plus permis de dire qu'ils sont opprimés ou exploités (si ce n^est par leurs meneurs) ; mais si les ouvriers se mettent à demander la lune, il n'y a pas de pouvoir qui puisse la leur procurer.
Ces groupements, ces sociétés de défense, quelle que soit leur dénomination, ne sont pourtant pas sans danger pour la société. L'union fait la force, mais il faudrait savoir quel emploi on fera de cette force. On reproche aux patrons de tirer la couverture à eux, de ne donner que les salaires im- ])0sés parla force des choses, et d'avoir plutôt une tendance à en réduire le taux. C'est un penchant qui est en effet dans la nature humaine, chacun veut acheter — le travail ou autre chose — au meilleur marché possible. Les ouvriers font al)Solumenl comme les autres hommes, ils tirent la couverture à eux, mais comme on les excite (2), leurs préten-
(1) Ils eu usent parfois avec tant do violence, qu'on so rend ridicnlo en ar";uant do leur l'aiblcsso. Ils ne sont faibles que lors(|u'ils ont la nature des choses contre eux, (]uand ils demandent rimpossihle.
(2) Depuis rétablisscnicnt du svill'rage universel, il y a des gens intéressés à exciter les ouvriers.
lions vont en croissant. Ils ne se contentent déjà plus de demander un salaire élevé, ils revendiquent môme le capital,- cl, au dire de leurs meneurs, s'ils ne l'ont pas déjà pris, c'est (ju'ils ne sont pas encore les plus foi'ls. Il y u autant de bravades que de folie dans les menaces prodiguées à la bourgeoisie par le « quatrième état », mais celle folie c'est tout une doctrine sociale que des milliers de jeunes gens entendent prêcber depuis leur enfance et présenter comme l'unique vérité, ils finissent par y croire fermement; ces doctrines deviennent leur religion, et toute religion a ses martyrs. La baine du bourgeois peut donc devenir une folie dangereuse susceptible de causer des malbeurs. Toutefois, aucune doctrine ne peut cbanger la nature des cboses, les troubles n'ont qu'un temps, et quoi qu'on fasse, ce sera toujours l'intelligence qui dirigera et ce seront les bras qui exécuteront.
Ce qui aggrave la difficulté de la situation, c'est que bien peu de personnes ont une idée nette de la nature des choses. On ne tient aucun compte de ces deux vérités élémentaires et fondamentales: 1° que dans une organisation industrielle comme la nôtre, la vente prime la production, Pierre et Paul établissent chacun de son côté une fabrique pourvue des mêmes machines, peuplée d'ouvriers d'égale valeur; Pierre sait vendre ses produits et prospère, Paul ne s'y entend pas, ses marchandises s'accumulent et se détériorent et il est obligé d'arrêter sa production; 2° que les prix ne se fixent pas à volonté. Sans doute, au moment de mettre en vente un nouveau produit, le fabricant lui attribue un prix, mais ce n'est qu'un point de départ. Ce prix a plusieurs épreuves à subir : d'abord celle du consommateur qui, parfois, ne veut ou ne peut pas mettre ce prix; puis celle de la concurrence. Beaucoup d'objets sont bientôt imités^ on trouve des procédés plus simples et l'on emploie des malières moins bonnes, deux causes de diuiinulion
de prix. D'autres influences excercent leur action, une moyenne s'établit, et le prix reste stable jusqu'à ce qu'un nouveau fait vienne modilier les conditions de la production. Et ici nous faisons abstraction des circonstances, défaveur des saisons, changement de mode, sur lesquelles l'homme n'a pas d'influence. Or beaucoup de demandes de grévistes dénotent l'ignorance de ces faits.
On a aussi cru pouvoir faire intervenir l'Etat, mais il n'a d'action que sur l'ordre extérieur de la fabrication, il peut protéger les femmes et les enfants, veiller à la salubrité, prendre des mesures contre les accidents, créer une caisse des retraites, même des syndicats et des corporations — ou plutôt faire des lois pour les favoriser — mais, sauf pour les hommes qu'il emploie, il ne peut pas fixer les salaires. Et encore s'il le peut, c'est qu'il a la faculté de puiser dans la bourse du contribuable pour réparer ses erreurs.
Nous ne pouvons aborder ici la question des grèves, des Trades Unions, des corporations, de la coopération et de toutes les questions plus politiques que théoriques que les dernières cinquante années ont vu surgir. On a écrit sur ces matières de quoi remplir plusieurs grandes salles, nous les laissons donc en dehors de notre cadre ; nous nous bornerons à citer presque sans commentaire quelques passages d'auteurs connus, qui comploteront ce qui précède.
Voici d'abord deux passages du Précis de la science économique de A.-E. Cherbuliez (Paris, Guillaumin, 1862), 1. 1, p. lOo. Éducalion des travailleurs. « Dans toutes les carrières qu'il peut embrasser, le travailleur a besoin de santé, de force, d'adresse; il a besoin d'intelligence, de mémoire, de raisonnement et d'un certain ensemble de notions acquises; il a besoin aussi d'un certain empire sur lui-même, c'est-à-dire d'une volonté capable de vaincre en tout temps ccnx de ses instincts naturels auxquels répugnerait un travail continu et régulier. De là trois conditions que doit remplir l'éducation des travailleurs pour contribuer autant que possible à l'efticacité de leur travail : elle doit agir sur leurs facultés corporelles, sur leurs facultés intellectuelles et sur leurs facultés morales... »
Citons encore page loG : '< J'ai nientionné comme un fait général la tendance des classes qui vivent exclusivement de la rémunération de leur travail, notamment les ouvriers de fabrique, à se multiplier plus rapidement que les autres classes de la société. Il en résulte que leur accroissement, lorsqu'il doit être arrêté, c'est-à-dire lorsqu'il a marché d'un pas plus rapide que l'accumulation de l'approvisionnement destiné à leur entretien, est souvent arrêté par l'obstacle destructif. Si la tendance à multiplier n'est pas arrêtée par des motifs de prudence, en un mot par la réflexion, il faut de toute nécessité que le nombre des décès augmente, ce qui ne peut avoir lieu sans que la durée moyenne de la vie soit abrégée ».
Les ouvriers pensent bien à maintenir leur nombre dans des limites restreintes, mais seulement en exigeant, où ils peuvent, la réduction du nombre des apprentis. Puisqu'ils ont fait naître ces apprentis, il faut bien les laisser se procurer le moyen de vivre. Personne ne songe à s'imposer des restrictions à soimême, on passe la charge à d'autres épaules..., que les autres pâtissent (1).
M. Yves Guyot, La science économique (Paris, Reinwald, 1881, p. 28 i et suiv., chap. vui), après avoir parlé de la « marchandise » travail et comparé la position du capitaliste acheteur et de l'ouvrier vendeur, montre que le capitaliste, s'il n'emploie pas ses capitaux, subit de grandes pertes. Il continue (p. 286) : « Seulement, ils peuvent attendre plus ou moins longtemps, tandis qu'il faut que l'ouvrier mange tous les jours et nourrisse sa femme et ses enfants, c'est vrai. Il y a li une posilion d'infériorité du marchand de travail à l'égard du marchand de capital. Mais, dans toute transaction, est-ce qu'il n'y a pas toujours un des contractants qui a plus besoin de faire l'opération que l'autre? Si le besoin du vendeur domine, la marchandise baisse; si le besoin de l'acheteur est le plus grand, la marchandise hausse. Or, depuis de longues années déjà, le besoin des acheteurs de travail l'emporie, puisque le prix du travail ne cesse d'augmenter. »
(I) Ceux qui limitent le nombre des apprentis ne tiennent généralement pas compte de l'accroissement de la population.