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CHAPITRE XIV

Antérieurement aux économistes, on réservait le mot de capital h une somme d'argent prêtée à intérêts. C'était non l'unique forme du capital (1), ou la plus ancienne, mais c'était celle qui était le plus en vue. Le système mercantile, en classant l'arg-ent en tête des richesses, ne pouvait que confirmer cette étroite manière de voir. Turgot fut peut-être le premier qui élargit la conception, en déclarant que : « il est absolument indifférent que cette somme de valeurs ou ce capital consiste en une masse de métal ou eri toute aieti-e c/wse-» (RéQexions, § 59), mais c'est d'Ad. Smith que date l'emploi du mot Capital dans le sens que lui donnent encore les économistes, on s'est borné à modifier plus ou moins les termes employés par l'illustre maître. Toutefois dans le langage vulgaire, qui comprend celui des affaires, le mot capital ne s'applique toujours qu'cà des sommes d'argent placées ou employées de façon à rapporter un revenu.

La définition scientifique la plus usuelle, et la meilleure, du capital, le présente comme 7(/}r accimmhtiun de produits destinés à la production. Nous aurons l'occasion de citer les définitions des principaux auteurs, justifions avant tout celle que nous avons ado])tée.

(1) Ainsi le mot rhepfrl, qui s'applique à du bétail, est dérivé do rapital.

Quelques auteurs Font trouvée trop étroite; selon eux, le mot capital doit embrasser l'ensemble des richesses, celles qui sont destinées à la production... et les autres. Nous ne saurions l'admettre. Si nous possédons le mot richesses (ou biens) pour désigner l'ensemble des produits, le mot capital peut et doit être réservé à un autre emploi. Il n'est pas bon, en efTet, qu'il y ait deux, mois pour une môme chose, cela se voit parfois dans le langage vulgaire (1), mais cela ne doit jamais se voir dans la langue scientifique. La distinction faite par Ad. Smith est d'ailleurs utile; elle consiste à diviser les richesses (les objets utiles appropriés, les biens) en deux parties : l'une est le « fonds de consommation » qui sert à la satisfaction de nos besoins actuels et prochains (et qui dans certains cas se confond avec le revenu) ; l'autre, le « capital », est réservée pour la production. Cet emploi du mot capital répond assez à l'usage antérieur, car le capital-argent est aussi un agent de production, seulement le sens du terme s'est élargi en même temps que la définition delà chose est devenue moins étroite.

On objecte : on pourrait admettre celte division des biens, si réellement il s'agissait toujours de deux sortes de produits bien distincts, mais les mêmes produits sont tantôt capital, tantôt fonds de consommation, pourra-t-on éviter la confusion ?

Faisons d'abord remarquer que pour un grand nombre d'objets il ne saurait exister de doute sur la catégorie dans laquelle on doit les ranger: une machine, un navire de Irxinsport, une charrette, une action de chemin de fer, par exemple, seront toujours du capital. Mais n'insistons pas sur cette considération et prenons un produit susceptible de servir aux deux fins, soit un sac de farine. Selon l'appré-

(1) Quand il y en a deux, on les différencie bientôt par des nuances.

ciation du possesseur, celte farine sera réservée pour sa consommation ou devra être vendue à un boulanger et le prix en être employé à l'achat d'un instrument professionnel. Aucune confusion n'est possible ici. De pareilles opérations de classement se font à chaque instant. Pierre tient à la main un billet de 100 francs, s'il achète une redingote pour se vêtir, c'est un fonds de consommation, s'il achète des marchandises pour son magasin c'est du capital. Paul examine un cheval; l'achètera-t-il pour le monter dans ses promenades (consommation d'agrément), ou le mettra-t-il devant la charrue (instrument de production)? Pour un très grand nombre d'objets on a le choix de l'emploi, comme les hommes ont le choix de ht carrière; ni la chose ni l'homme ne changent de nature en changeant de destination ou de carrière, le serrurier est un homme comme le médecin, l'employé comme le marin, et tous les quatre étaient d'abord des petits garçons allant à l'école pour apprendre à lire... c'étaient peut-être quatre frères. — Le classement des hommes et des choses d'après leur destination est fréquent dans la science et dans la pratique et l'on peut s'étonner qu'il ait soulevé une objection.

Le mot « produits » n'a pas été mis sans intention dans la définition ; il indi(iue que le capital ne comprend que des objets matériels. Les tpialités iniiérentes à des hommes peuvent bien être considérées comme un très précieux « capital iuimatéricl » d'une haute utilité pour la nation, ol c< produisant un revenu (1) » à l'individu qui le possède, mais on ne peut pas mettre, qu'on nous passe l'expression, ce « capital » dans le même sac que la farine et le charbon. Le capital reuferme les Incns exic'ricws qua 1 homme s'est appropriés (le non moi) et nullement ses qualités (le

(1) C'est pour beaucoup d'auteurs La marque distinctive du capitaL

moi). Ces qualités font partie de lui-même, comme ses organes ou ses membres, les effets qu'ils produisent doivent être attrihiiés an traraU, que ces qualités rendent « qualifié » ou élevé à une puissance suj)érieure. 11 est d'ailleurs des cas, surtout dans la pratique, où il faut pouvoir évaluer le montant du capital, c'est-à-dire additionner les valeurs dont il se compose ; comment évaluer les qualités ?

Par l'emploi du mot « produits » la définition exclut aussi les dons gratuits de la nature, malgré les services qu'ils rendent à la production. Ce n'est pas parce que l'homme n'a pas créé les rayons du soleil, l'air, la rivière et autres forces naturelles libres que nous lui contestons le droit de les classer parmi ses capitaux, mais c'est parce qu'il n'a pas su, pu ou voulu s'en rendre maître. Les forces naturelles appropriées, apprivoisées, attelées au travail humain sont des « produits >■,, par conséquent du capital.

Le « produit » étant le fruit du travail humain, on pourra se demander par quoi il s'en distingue. La question a été posée. Le mot « accumulation » renferme la réponse de la définition. Quand le travail vient d'accomplir son œuvre, nous avons devant nous un produit, qui, si nous le consommons, est resté « produit» jusqu'à sa destruction (1). Mais si nous le destinons à la production (à la « reproduction », disent quelques-uns), nous nous abstenons de le consommer, nous l'épargnons. L'épargne seule, la simple abstention, ne fait que préparer la matière du capital, c'est l'emploi effectif dans la production qui le consacre, qui lui donne définitivement son caractère; mais l'épargne était nécessaire, c'est elle qui change la destination de l'objet; si le travail est le père, l'épargne est la mère du capital qui — par la consécration (l'emploi effectif) — est

(!) Le produit est un bien, or on peut diviser les biens en : 1» biens productifs (instruments, matières premières, capital) et 2° biens de consommation, ou « biens de jouissance ».

émancipé et devient un agent indépendant, autonome. Ajoutons encore cette observation : s'il fallait choisir entre le travail et l'épargne pour indiquer celui qui a la plus grande part dans la création du capital, c'est à l'épargne que nous donnerions la préférence; c'est elle qui transforme en capital le revenu gagné par le travail.

Le mérite de l'épargne n'est pas toujours également grand. Quand le travail est assez efficace pour que le résultat de ses efforts dépasse les besoins de la consommation courante, on épargne sans peine le superflu: mais le plus souvent le travail donne tout juste le nécessaire, et il faut se priver pour épargner (1). A l'origine, les besoins étaient simples et le travail d'approvisionnement laissait des loisirs que les plus intelligents, les plus laborieux et surtout les plus prévoyants utilisaient pour se faire des instruments et autres objets d'une utilité future. 11 n'était nullement nécessaire d'établir l'esclavage, comme le croit Rodbertus, pour créer le capital. Les os et les cornes finement gravés qu'on Irouve dans les cavernes des troglodytes prouvent qu'on ne manquait pas de loisirs à l'âge de la pierre.

Le capital, avons-nous dit, est un agent de production qui rend le travail plus efficace, et qui est même parfois tout à fait indispensable en ce sens qu'il y a des produits qu'on n'obtient qu'à l'aide de puissants instruments. Il se compose de trois éléments: 1" approvisionnements; 2" instruments; 3° matières premières. C'est sous ces trois rubriques qu'on classe tous les objets qualifiés de capital, et il ne semble pas qu'il soit bien difficile d'assigner à chaque objet réel ou concret la classe à laquelle il appartient.

(1) La morale, qui prend alors le nom de prévoyance, conseille d'épargner, mais les socialistos no veulent pas en entendre parler. Voy. par exemple Rodbertus, IV, p. U)3, etc., K. Marx, p. 17;?, 1"4, Lassale, en plusieurs endroits. Nous pourrions en citer d"aulrcs, mais qu'on lise le livre III, cliap. ii (p. 410) dans le livre de M. Cli. Gide, quelle grise mine on y lait à l'épargne! Nous aurions plus d'un point à discuter.

L'appro\isionncmcnt, par exemple, ne comprend pas que les aliments: en font partie en outre les vêlements, le logement, le chaufTage et toutes les choses qui servent à la satisfaction des besoins de Thomme. Il n'est pas entendu que les approvisionnements doivent nécessairement être entassés dans nos caves et nos greniers, ou que nous les possédions en nature. 11 suffit de pouvoir nous les procurer au moment voulu. L'ouvrier occupé dans une fabrique n'a pas habituellement les armoires et les bufTelsbien garnis, mais le fabricant qui l'emploie a de l'argent dans sa caisse, il lui paye son salaire et avec cet argent l'ouvrier achète ses denrées, ses vêtements et le reste. Nous rangeons donc implicitement le numéraire parmi les approvisionnements, mais l'argent est tout ce que l'on veut: c'est la puissance d'achat, c'est la possession éventuelle de tout ce qui est sur le marché. — Et les capitaux placés? demandera-t-on. Si ces capitaux travaillent, ils ne conservent pas la forme numéraire, ce nest là qu'une forme transitoire à laquelle nous n'avons pas à nous arrêter. On pourrait à la rigueur en faire une quatrième classe, mais nous les trouvons mieux placés parmi les approvisionnements (1).

Il ne sera pas difficile de distinguer le fonds de consommation — qui ne fait pas partie du capital — du fonds d'approvisionnement, qui en fait partie. Nous pourrions constater que le fonds de consommation satisfait un besoin actuel et que les approvisionnements sont faits en vue de l'avenir : en ce cas on voudrait connaître la ligne de démarcation qui sépare le présent de l'avenir. Mais nous avons un meilleur critère que le temps^ c'est la destination. Le fonds de consommation fournit ce qui est nécessaire à la satisfaction de nos besoins, à l'entretien de la vie, de la santé, à l'agrément, aux caprices mêmes; le fonds

(1) Tous les cla«somcnts étant dans la nature, on peut aussi considérer les capitaux prêtés comme des instruments (instruments produisant des intérêts).

d'approvisionnement du capital fournit ce qu'il faut à la production, les dépenses ont ici un but déterminé, elles sont régies par les lois économiques, l'arbitraire n'y doit jouer aucun rôle, ce sont des causes qu'on met en œuvre pour obtenir des effets prévus. Seulement, le fonds d'approvisionnement renferme, avec le fonds des salaires et des traitements des ouvriers et employés — tant qu'il n'y a pas de bénéfices, — le revenu (provisoire) de l'entrepreneur. Ce revenu provisoire, comme plus tard le bénéfice, est versé au fonds de consommation qu'il entretient et cesse ainsi de faire partie du capital (1).

Les instruments forment une partie importante du capital. Ils comprennent les machines et les outils, les usines et les ateliers, les navires et les charrettes et nombre d'autres objets sur lesquels aucun doute ne peut s'élever. Il faut aussi compter avec les instruments les terres appropriées et mises en valeur, les chutes d'eau captées munies de canaux, écluses et le reste, les canaux d'irrigation et d'autres établissements analogues. Le charbon et l'huile qui font marcher les machines à vapeur peuvent aussi figurer ici, mais on peut aussi les classer autrement, la science n'est pas intéressée dans ce détail (le droit connaît des « immeubles par destination «)•

Les matières premières n'ont pas besoin d'être énumérées, elles sont si nombreuses, puisqu'elles comprennent toutes les matières que l'homme transforme pour les rendre propres à être utilisées. Il faut comprendre ici les matières dites complémentaires, par exemple les couleurs nécessaires pour teindre les étoiïes. Certaines

(1) A certains égards on peut comparer les dépenses du fonds de consommation avec ce qu'on a appelé « les dépenses improductives » et les dépenses du fonds d'approvisionnement avec les dépenses productives; toutefois, nous hésiterions à employer ici le mot improductif. — Ajoutons que les salaires et traitoments ne sont du capital que pour l'entrepreneur; pour les ouviicrs et employés, c'est du revenu.

matières, coinine le cliloie pour blanchir le linge, le charbon animal pour clarifier le sucre, et autres analogues, on peut les ranger sous la rubrique « Matières premières » ou les classer parmi les instruments, le classement dépend ici du point de vue auquel on se place. Mais l'arbitraire est maintenu, par la nature des choses, dans d'étroites limites. Personne n'ignore, par exemple, que pour construire une maison, il faut entretenir les ouvriers, mettons pendant six mois (approvisionnements), disposer d'une certaine quantité de bois, pierres, fer, etc. (matières premières), et posséder certains instruments et outils. Le doute ne pourra surgir que pour des minuties: tel clou servira-t-il pour assujettir une planche, ce qui en fait une matière première (complémentaire), ou pour rendre plus solide le manche d'un marteau, ce qui en ferait l'accessoire d'un instrument.

jNous venons de distinguer les éléments du capital, nous allons nous occuper maintenant de ses fonctions. A ce point de vue on classe le capital en 1° fixe et 2° circulant. Le capital fixe répond assez bien aux instruments (bâtiments compris), le capital circulant aux approvisionnements et aux matières premières.

Le capital ftxe, disions-nous, compre-nd les instruments et outils ; ils sont fixes, non parce qu'ils ne bougent pas (la locomotive et le bateau à vapeur sont du capital fixe), mais parce qu'ils opèrent le travail sans se transformer. Us restent debout pour faire un grand nombre de produits, ils sont en quelque sorte la prolongation de la main de l'iiommc, qui ne se modifie pas avec la matière qu'elle triture. Cette image ne s'applique rigoureusement qu'aux instruments, machines et outils, mais le caractère relativement permanent (sauf usure et accident), ou plus exactement la non transformation appartient à tous les objets qu'on doit classer comme capital fixe. Un grand

nombre de ces objets en font partie par leur nature (par exemple une usine), d'autres y eutrent par leur destination. Ainsi, lorsqu'un cultivateur entretient un troupeau de vaches pour utiliser leur lait, ces animaux constituent un capital fixe; mais quand il les vend à un boucher, ils deviennent capital circulant, non parce qu'ils changent de main, mais parce qu'on va les abattre pour en faire de la viande, des peaux, etc. Pierre prête 100,000 francs à Paul, qui lui payera 5 p. 100. Ce capital est fixe pour Pierre, car il ne se transforme pas pour lui et lui rapporte un revenu ; mais Paul, selon la nature de ses affaires, en fera peut-être un capital circulant.

Le capital circulant est celui qui se transforme ou du moins qui change fréquemment de main. Les approvisionnements sont consommés pendant la production, les matières premières sont soumises à des manipulations qui en font des produits fabriqués (le fil devient tissus, le fer devient serrure, l'acier, aiguille). La durée des objets n'est pour rien dans la classification, bien qu'ordinairement le capital fixe soit plus durable que le capital circulant, qui se renouvelle sans cesse. Enfin, le capital fixe ne va jamais au consommateur, le capital circulant finit presque toujours par y aboutir.

On a quelquefois assimilé le capital fixe au capital d'établissement ou capital immobilisé, et le capital circulant au fonds d'exploitation ou de roulement, mais bien que l'analogie soit grande, il n'y a pas identité. Les fondateurs de l'entreprise peuvent, pour des raisons de comptabilité ou autres, classer tel déboursé dans un compte plutôt que dans l'autre, sans que ce classement soit justifié par les fonctions remplies. La pratique des affaires a des exigences qu'il faut respecter, aussi vaut-il mieux rester fidèle aux termes plus expressifs de fixe et circulant. Existe-t-il une proportion normale entre les deux formes

de capitaux? 11 est évident qu'on doit répondre affirmativement à cette question. Le capital circulant doit être assez fort pour alimenter convenablement le capital fixe et le tenir en constante activité, sinon il y aura déperdition de forces, et à la moindre crise, la ruine. Si le capital circulant est surabondant, on manque seulement de gagner, ce qui est un moindre mal. Le capital inoccupé est placé à faible intérêt (pour rester disponible) et ne produit aucun bénéfice industriel. En revanche, cette surabondance de fonds liquides donne nne assiette plus solide à l'affaire, et permet de profiter de bonnes occasions pour l'achat de matières premières, etc., ce qui est une compensation partielle. Mais s'il y a une proportion normale, il est difficile, sinon impossible, de l'exprimer en chiffres, car elle subit l'influence des temps et des lieux non moins que celle de la nature de l'industrie (agriculture, mines, textiles, transports, banque, etc., etc.), sans parler du caractère de l'entrepreneur et de bien d'autres choses. On a cependant fait des recherches, on a noté quelques observations, plutôt en vue de la pratique que de la théorie.

C'est ainsi qu'on conseille de réduire le a capital immobilisé » au strict nécessaire, et naturellement d'avoir un large « capital de roulement ». Pour le capital immobilisé, bâtiments, machines, il faut éviter les dépenses de luxe, mais ne pas craindre celles qui rendent les locaux sains et les machines efficaces. La grandeur des locaux dépend de la nature plus ou moins encombrante des produits à fabriquer, et selon le nombre et la dimension des machines, fourneaux, ateliers à installer ou à organiser. Le capital fixe absorbe parfois de bien grosses sommes. — Le capital de roulement se divise, pour l'industriel, en frais généraux, matières premières, salaires; c'est dans les frais généraux que parfois l'écueil se rencontre; ils

comprennent, outre les intérêts des capitaux empruntés et l'usure des machines, les dépenses d'administration, où le luxe s'insinue si aisément. La part de la matière première varie avec son prix : mille quintaux de soie valent plus que mille quintaux de coton, de même pour le cuivre et le fer, l'or et l'argent. Le travail peut être simple ou compliqué, il entre tantôt pour une faible, tantôt pour une forte part dans la valeur du produit. 11 faut encore tenir compte, pour chaque affaire, de la proximité ou de l'éloignement des débouchés, du mode de vente (à crédit ou au comptant) et de mainte autre circonstance, de sorte qu'on attribuera, pour la même nature d'établissements, à l'un ou l'autre fonds, tantôt 5 p. 100 ou même 10 p. 100 de plus ou de moins, et bien davantage encore s'il s'agissait d'industries différentes, sans qu'on soit autorisé à taxer ces évaluations d'arbitraires ou d'exagérées.

On voudra peut-être comparer les établissements où domine le capital fixe avec ceux où le capital circulant est prépondérant, afin de dégager une supériorité marquée d'un côté ou de l'autre. Peut-on admettre que le capital fixe présente plus de sécurité et que le capital circulant offre plus de bénéfices? Cette règle, qui n'est pas sans exception, ne nous ferait pas pénétrer profondément dans la matière (1). Il y a là encore plus d'un problème à résoudre, mais il faut y employer le froid calcul plutôt que la chaude imagination.

Il convient maintenant d'examiner comment le capital contribue à la production. Nous ne toucherons pas ici à la question de l'intérêt du capital-argent, nous la traiterons dans un chapitre spécial, car cette question a donné lieu à des polémiques que nous ne devons pas

(1) Dans une liquidation, on tirera probablement meilleur parti du capital circulant que du capital lixe, le premier trouvera beaucoup plus d'amateurs que le second.

ignorer. Ici nous prenons le mol capital dans le sens plus large que lui donnent les économistes, en faisant abstraction du prêt, qui est une question à part. Ce que nous voulons dégager, c'est la productivité du capital, qu'il soit mis en œuvre par son propriétaire ou par une autre personne. Car à lui seul le capital, qui est un moyen, un instrument, ne produit pas. L'homme seul produit, c'est sa volonté qui met en mouvement les forces ou les matières inertes en vue d'eu obtenir un résultat utile. Seulement le capital contribue à la production de difïerentes manières que nous allons indiquer.

1. Le capital comprend les provisions alimentaires et autres qui seules permettent à l'homme de travailler pour l'avenir et d'entreprendre des productions dont il n'aura les résultats que dans un temps plus ou moins éloigné.

2. Ces provisions rendent possible la division du travail (v. le chapitre xvn), qui rend beaucoup plus efficaces les efforts de l'homme, et le met en état de créer des instruments et de produire un superflu qui augmente son aisance.

3. Les forces naturelles s'incarnent dans des instruments coûteux qui centuplent la puissance humaine.

4. La plus grande efficacité de la production procure les loisirs (1) sans lesquels il n'y a pas de culture intellectuelle, et c'est au progrès des sciences que l'homme est redevable des merveilleux résultats obtenus par les applications de la physique, de la chimie, de la mécanique

dans le domaine industriel et même dans le domaine

politique.

Le capital est donc un bienfait, et l'on s'étonne qu'il ait pu être attaqué, même par des socialistes. C'est —

(I) Ceux qui ne profitent pas de ces loisirs en nient volontiers l'utilité; les loibirs n'en ont pas moins rendu service à l'humanité. Et ceux qui n'eu profitent pas, ont-ils toujours fait ce qu'il faut pour les mériter?

comme nous le montrerons — qu'ils n'attaquent pas le vrai capital, mais un capital imaginaire. Le théoricien le plus influent de cette doctrine définit le capital: une somme d'argent employée pour faire travailler des ouvriers. Cette somme d'argent ne devient capital que par cet emploi. Si vous achetez une machine et la faites marcher, c'est un instrument de travail ; si vous chargez des ouvriers de la conduire, elle devient du capital. Au fond, ce n'est pas le capital en lui-môme qu'attaquent les socialistes, mais seulement le fait que le capital appartient à d'autres qu'cà eux-mêmes, et pour ne pas dire les choses crûment, ils revendiquent le capital en faveur de l'Etat. Nous examinerons de près cette doctrine.

Nous avons dit que Turgot paraît avoir compris que l'argent n'était pas le seul capital (1). A peu près à la même époque, Forbonnais (ch. i, des P)'incipes écon.) confond la richesse avec le capital : « On appelle richesse toutes les propriétés qui produisent un revenu à leur possesseur ». Les physiocrates ne semblent prendre le mot capital que dans le sens de somme d'argent. L'abbé Bandeau, par exemple, dit {Explication du tableau écon., édit. Guillaumin, p. 831) : « Acheter un héritage, ci-devant mis en valeur, c'est rembourser, au premier défricheur ou à ses représentants, le capital qu'il aurait dépensé pour cet objet, et à ce titre lui succéder en tous ses droits. » Nous avons cherché en vain le mot dans Quesnay, Dupont de Nemours, Mercier de la Rivière ; mais il ne faudrait pas en conclure que les fonctions du capital (dans le sens moderne) leur fussent inconnues ; seulement ils les exprimaient par le mot « avances », et distinguaient môme les avances permanentes (capital fixe) des avances annuelles (capital circulant), mais nous ne croyons pas devoir nous y arrêter (2).

Ad. Smith, en introduisant le mot capital dans la langue scientifique de l'économie politique, a créé de toutes pièces une

(1) Encore n'était-ce pas' le. miinôrairo en général qu'on appelait capital de son temps, mais une somme placée à intérêt.

(2) Voy. par exemple l'abbé Baudcau, Principes, p. 82:5, Dupont do Nemours, etc.

notion, une conception, ou comme disent les philosophes une « catégorie » économique (1). Ses successeurs l'ont expliquée avec plus de précision, mais n'y ont rien ajouté. Le passage en question mérite d'être cité (Richesse des nations, livre II, ch. i") : « Quand le fonds accumulé qu'un homme possède suffit tout au plus pour le faire subsister pendant quelques jours ou quelques semaines, il est rare qu'il songe à en tirer un revenu. Il le consomme en le ménageant le plus qu'il peut, et tâche de gagner par son travail de quoi le remplacer avant qu'il soit entièrement consommé. Dans ce cas, tout son revenu procède de son travail seulement; c'est la condition de la majeure partie des ouvriers pauvres dans tous les pays.

« Mais quand un homme possède un fonds [stock) accumulé suffisant pour le faire vivre des mois et des années, il cherche naturellement à tirer un revenu de la majeure partie de ce fonds, en en réservant seulement pour sa consommation actuelle autant qu'il lui en faut pour le faire subsister jusqu'à ce que son revenu commence à lui rentrer. On peut donc distinguer en deux parties la totalité de ce fonds : celle dont il espère tirer un revenu s'appelle son capital; l'autre est celle qui fournit immédiatement à sa consommation, et qui consiste : ou bien, en premier lieu, dans cette portion de son fonds accumulé qu'il a originairement réservée pour cela ; ou bien, en second lieu, dans son revenu, de quelque source qu'il provienne, à mesure qu'il lui rentre successivement; ou bien, en troisième lieu, dans les effets par lui achetés les années précédentes avec l'une ou l'autre de ces choses et qui ne sont pas encore entièrement consommés, tels qu'une provision d'habits, d'ustensiles de ménage et autres effets semblables... » De nos jours, on ne distingue plus que le fonds de consommation (revenu) du capital, peu importe que les objets de consommation soient durables ou non. Mac CuUoch n'aime pas la distinction des biens en capital et fonds de consommation, il veut les embrasser tous par le mot capital, mais nous ne nous y arrêterons pas, puisque nous avons réfuté cette opinion.

Ad. Smith divise ensuite le capital, selon son emploi, en

(1) Je n'ignore pas que les socialistes — et les économistes qu'ils inspirent — déclarent que le capital est une a catégorie historique », c'est-à-dire qu'il n'existe que pendant un temps et doit disparaître ; mais cotte opinion est erronée, car les sauvages eux-mêmes ont souvent des capitaux.

capital fixe et en capital circulant et explique l'un et l'autre en les énumérant. Il range parmi le capital fixe : 1° les machines et instruments; 2" les maisons de rapport, les magasins, ateliers, fermes, etc., ce sont des intrumenls de production (les maisons habitées par leur propriétaire sont exclues, comme objets de consommation); 3° les améliorations des terres; 4° les talents acquis par les habitants. Sur ce n° -4 les opinions se sont divisées, la majorité des économistes peut-être admettent le capital immatériel, c'est une idée très séduisante, mais après y avoir longuement réfléchi, j'ai dû la rejeter. Pour moi, le talent fait partie de l'homme, comme de bons yeux ou une ouïe fine, l'homme bien doué a des instruments plus efficaces.

Parmi les capitaux circulant, il classe : 1° l'argent « par le moyen duquel les trois autres circulent et se distribuent à ceux qui en font usage »; 2° le fonds de vivres chez les bouchers et autres marchands; 3° les matières destinées à l'habillement, à l'ameublement, à la construction, qui se trouvent chez les producteurs ou marchands, et mis en vente ; 4" les objets fabriqués qui sont exposés dans les boutiques et magasins. Cette subdivision laisse à désirer, car les n°^ 2, 3 et 4 sont des marchandises plus ou moins avancées en fabrication ; à la rigueur un seul mot, marchandises, les embrasse. Nous aurions compris une distinction entre matières premières et produits fabriqués, mais les matières premières de B, ne sont-ce pas les marchandises de A?

Ricardo {Principes, p. 60-61) semble distinguer le capital du fonds de consommation. « Le capital, dit-il, est cette partie de la richesse d'une nation qui est employée hla. production. Il se compose des matières alimentaires, des vêtements, des instruments et ustensiles, des machines, des matières premières, etc., nécessaires pour rendre le travail productif », mais il ne parle pas de l'autre « partie des richesses », ce qui est certainement une fâcheuse lacune. Il distingue mal aussi entre le capital fixe et le capital circulant (p. t8) : « Suivant que le capital disparaît rapidement et exige un renouvellement perpétuel, ou qu'il se consomme lentement, on le divise en deux catégories, qui sont : le capital fixe et le capital circulant. » Ricardo, qui aime tant la précision scientifique, semble avoir lu trop rapidement les passages correspondants du livre d'Ad. Smilh.

Malthus, dans ses Définitions, dit : n° 13. « Capital » : Cette

portion dos biens que l'on conserve ou que l'on consacre, en vue d'un profit, h la production ou h la distribution de la richesse (la distribution s'applique sans doute au commerce et aux transports). — 16. « Capital fixe » : Cette portion des biens employés prodnclivement qui donne des profits au possesseur tout en restant entre ses mains. — 17. « Capital circulant » : Cette portion des biens employés productivement qui ne donne des profits qu'au moment où le possesseur s'en dessaisit. Ces définitions sont bien supérieures à celles de Ricardo.

Senior (N.-W.) était un homme de beaucoup d'esprit, il a cherché à en mettre jusque dans la science, où la sèche raison est pourtant préférable ; nous l'avons pensé de nouveau en relisant ses Principes fondnmentmix de V F.con. poL, traduit par Arrivabene (Paris, Aillaud, 1836). Voici un de ses traits d'esprit (p. 309) : « Le mot capital a été défini de tant de manières, qu'on peut douter qu'il ait une signification généralement admise. Je crois cependant que, selon le sens populaire, les économistes mêmes lui donnent, lorsqu'ils ne se rappellent pas leurs définitions, ce mot signifie un objet de richesse, le résultat du travail humain employé à la production ou fi la distribution d'autres richesses ». Les mots soulignés ne peuvent s'appliquer qu'à Ricardo et à Mac Culloch (1), et ils sont d'autant plus piquants que Senior trouve le mot capital « considéré comme instrument de production » insuffisant et le remplace par abstinence (p. 311) : <> S'abstenir de la jouissance immédiate de certaines choses, afin d'obtenir un résultat éloigné ». Nous ne nous arrêterons pas à discuter cet auteur, qui n'a pas contribué à faire marcher la science.

J.-B. Say, qui brille pourtant par sa clarté, n'a pas fait non plus progresser la notion du capital, tout au contraire, et parfois on peut se demander s'il en avait lui-même une idée bien nette. Il ne l'a défini ex professa ni dans son Cours, ni dans son Traité, il l'a plutôt expliqué, décrit. Dans son Catéchisme, à la question : « Qu'est-ce qu'un capital? » il répond : « C'est une somme de valeurs acquises d'avance. » C'est cette réponse que nous devons considérer comme sa définition, le Cours et le Traité ne font d'ailleurs que développer cette proposition. Le capital est une avance qu'il faut posséder, cela est exact, mais

(1) Voir la définition de Mac Cullocli, Principles of Pol. econ., p. 100.

les mots « somme de valeurs » devaienl-ils venir sons la plume du publiciste qui à cent endroits difrérents s'élève contre l'eri-eur qui ne voit dans le capilal qu'une somme d'ai^gent ? Nous allons voir que \Q\woivniein' est déplacé ici par plusieurs raisons.

D'abord, J.-B. Say se serL de trois mots : richesse, valeur, capital, pour une môme chose, ce qui est assurément un dél'aut. Au chapitre i'""du livre I, Say définit la richesse, des biens « qui ont une valeur qui leur est propre et qui sont devenus la propriété exclusive de leurs possesseurs ». Ici, nous voyons que la richesse est la somme des valeurs; nous allons voir maintenant que dans le capilal ce n'est que la valeur qui compte. Le chapitre ni du même livre (du Traité) commence ainsi : « En continuant à observer les procédés de l'industrie (du travail), on ne tarde pas à s'apercevoir que seule, abandonnée ?i elle-même, elle ne suffit point pour créer de la valeur aux choses. Il faut, de plus, que l'homme industrieux possède des produits déjà existants, sans lesquels son industrie, quelque habile qu'on la suppose, demeurerait dans l'inaction ». L'auteur énumère ensuite ces choses : 1° outils et instruments ; 2° provisions du travailleur ; 3° « les matières brutes que son industrie doit transformer ». Il termine son énumération par ces mots : « La valeur de toutes ces choses compose ce qu'on appelle un capital productif ». La valeur? Est-ce avec la valeur de votre couteau que vous coupez votre pain? Nous avons toujours pensé que la valeur était une abstraction; pour J.-B. Say, un produit et une valeur semblent des choses identiques.

Ce qui doit surprendre, c'est que « l'industrie... ne suffit pas pour créer de la valeur. » Comment mettre ce passage d'accord avec le commencement du chapitre vni, où nous lisons : « J'appelle travailV-àtWon suivie à laquelle on se livre pour exécuter une des opérations de l'industrie, ou seulement une partie de ces opérations. Quelle que soit celle de ces opérations à laquelle le travail s'applique, il est productif... » Chap. n, en note (p. oD), dans sa polémique contre Mercier de la Rivière, il dit : « Mais, de ce que la main-d'œuvre produit une valeur quand elle a un résultat utile, il ne s'ensuit pas qu'elle produise une valeur quand elle a un résultat inutile ou nuisible. Tout travail n'est pas productif; il ne l'est que lorsqu'il ajoute une valeur réelle à une chose quelconque. » C'est très bien, mais quand Ad, Smith dit que toutes les valeurs produites représentent un

travail récent ou ancien de l'homme, il s'agit évidemment d'un travail utile ; comment donc Say peut-il le blâmer dans son chapitre iv (p. 71)? Ajoutons que dans son chapitre x (p. 107) il s'exprime lui-mftme tout à fait dans l'esprit d'Ad. Smith.

Voici le passage : « La valeur capitale {\) employée fi une production n'est jamais qu'une avance destinée à payer des services productifs, et que rembourse la valeur du produit qui en résulte. Un mineur tire du minerai du sein de la terre ; un fondeur le lui paye. Voilà sa production terminée et soldée par une avance prise sur le capital du fondeur. Celui-ci fond le minerai, l'affine, et en fait de l'acier qu'un coutelier lui achète. Le prix de cet acier rembourse au fondeur l'avance qu'il avait faite en achetant la matière, de même que l'avance des frais de la nouvelle façon qu'il y a ajoutée. A son tour, le coutelier fabrique des rasoirs avec cet acier, et le prix qu'il en tire lui rembourse ses avances et lui paye la nouvelle valeur qu'il a ajoutée au prix. On voit que la valeur des rasoirs a suffi pour rembourser tous les capitaux employés à leur production, et payer cette production elle-même... » Les objections que Say fait à Ad. Smith n'auraient de sens que si ce dernier parlait d'un travail qui ne s'applique à aucune matière; mais Smith ne nie pas que le travail s'applique à la matière, par conséquent, la matière première étant du capital, l'illustre Écossais reconnaît que le travail a besoin du concours de ce dernier : l'objection de Say n'est donc pas fondée.

J.-B. Say déclare à diverses reprises que les capitaux ne comprennent que des objets matériels {Cours, I, p. 134; Traité, p. 386) ; quand il parle des talents, il dit seulement [Cours, p. 135) qu'on peut les considérer comme un capital immatériel, et pourtant il admet les « produits immatériels » [Traité, p. 124; Cours, p. 87), le mot <^ utilité immatérielle », dont il se sert aussi, vaut mieux, il répond plus exactement au mot « services » employé par Bastiat. Les capitaux immatériels ne peuvent être admis que comme métaphore (« mon savoir est mon capital »), mais les traités scientifiques doivent éviter les métaphores (2). Nous aimons encore moins l'abus du mot consommation qui ne remplace pas bien le mot transformation. Le fil

(1) C'est toujours la réminiscence de la somme d'argent employée, qui revient à J.-B. Say; c'est simplement capital qu'il aurait dû dire.

(2) Tome I^r, p. 152 du Cours, Say dit : « le capital appelé homme. ■>

dont on fait des tissus n'est pas consommé, mais transformé [Cours, I, p. 126). Un peu plus loin (p. 128), le travail agricole cité par l'auteur montre clairement que le mot consommé n'est pas toujours à sa place : il parle d'un fonds capital transformé en chevaux, en vaches, en instruments, etc.

Nous avons dit que J.-B. Say ne distingue pas nettement entre les richesses et le capital; il les divise, en elTet, en : 1° capitaux fixes ou engagés ; 2° capitaux circulants; 3" « capitaux productifs, d'utilité ou d'agrément. » Ne parlons pas des deux premiers, dont le sens est clair, mais le troisième fonds ne l'est pas, il comprend des consommations — qui ne sont pas des capitaux — elles produits immatériels que Say n'a pas toujours compris parmi les matériaux. Il parle aussi de capitaux <i improductifs » {Cours, I, p. 143) oti il devrait dire capitaux inoccupés, oisifs; des objets qui ne peuvent pas contribuer à la production, qui sont vraiment improductifs, ne sont pas des capitaux.

Le reproche le plus grave que nous ayons à lui faire est le rapport qu'il établit entre les agents naturels et les capitaux. Il distingue avec raison entre les agents naturels libres et les agents naturels appropriés. Le produit des premiers nous est offert gratis (et même pas toujours), le produit des agents naturels appropriés n'est jamais gratuit. « Dans le travail des machines, dit Say [Traité, p. G9), par le moyen desquelles l'homme ajoute tant à sa puissance, une partie du produit obtenu est due à la valeur capitale de la machine, et une autre partie à l'action des forces de la nature. » Eh bien, ôtons la machine, où est la force de la vapeur et que peut-elle faire? Cette force n'existait qu'à l'état latent — abstrait môme — c'est la machine qui lui donne de la réalité; pour l'écononiiste la machine a tout fait; c'est au physicien à parler de l'élasticité de la vapeur, de la dureté du fer, au mécanicien de faire la part du levier; mais l'économiste dira : Les locomotives ne traîneront pas de wagons lourdement chargés, si le capitaliste ne fournit pas les matériaux bruts et les salaires nécessaires pour établir des chemins de fer et le reste. La machine est purement et simplement du capital. Nous avons dit plus haut que même les agents naturels non appropriés (libres) ne rendent pas toujours leurs services gratuitement, c'est-à-dire sans nous forcer à faire une dépense. Voyez la mer, elle n'est certes pas appropriée, elle facilite nos transports..., mais seu-

lement, clc'csllà la dépense qu'elle nous force de faire, quand nous avons des navires, des ports, des phares cl tout ce qui s'ensuit,

Say ne peut pas s'empêcher d'attribuer à la nature, " non seulement une valeur d'utilité..., mais une valeur échangeable » {Traité, I, chap. iv, en note, p. 69). Nous pouvons être reconnaissants à la nature de ce qu'elle a fait spontanément et toute seule; mais quand l'homme l'a forcée de travailler, elle ne s'est pas montrée bienveillante. Si l'homme s'est emparé d'une de ses forces, c'est lui qui est le maître et l'agent actif, c'est à lui que le profit est dû, et il pourra se le faire payer, tant que la concurrence n'interviendra pas.

M. Courcelle-Seneuil distingue à contre-cœur le capital des richesses {Traité, I, p. 48), « mais le capital ne désigne ces objets que dans une acception plus étroite..., un capital est une somme de richesses existantes, œuvre d'un travail antérieur, destinées à la satisfaction des besoins présents et futurs ». Les mois : « œuvre d'un travail antérieur » sont superflus, toutes les richesses étant l'œuvre d'un travail antérieur. Cet auteur s'attache plutôt à étudier le travail comme agent de production, et non sans succès.

Nous en dirons autant de Ch. Dunoyer {La liberté du travail), bien qu'il ramène, avec plus de vigueur encore que M. Courcelle-Seneuil, toute la production au travail humain, en faisant abstraction de la nature et des capitaux. Mais si l'homme consommait ses produits au fur et à mesure de leur achèvement, sans prévoyance ou sans former de capitaux, il resterait éternellement sauvage, comme les animaux. Sous le rapport du travail, il ne se distingue de ces derniers que parce qu'il a su créer des instruments. Outre ses facultés intellectuelles et ses forces physiques, il dispose ainsi de collaborateurs animés ou inanimés qui sont en dehors de lui, et augmente considérablement sa puissancc.et son bien-être, qui le font même progresser en intelligence, en savoir et en moralité. C'est en effet parce que les instruments et les provisions, son capital, ont rendu son travail plus efficace, qu'il a trouvé des loisirs pour étudier le monde qui l'entoure et pour parvenir à assujettir la nature dans une assez forte mesure.

Parmi les auteurs français qui distinguent les capitaux des richesses en général et en font des moyens de production, nous

nommerons, sans prétendre être complet, Bastiat, Rossi, Gherbuliez, A. Clément, J. Garnier, G. de Molinari, Daaieth, L. Walras, Baudrillart, Levasseur, P. Cauwès, Gide, Leroy-Beaulieu. Dans le Dictionnaire de i Economie politique (I, p. 275), Ch. Goquelin attaquant la définition de Rossi dit : « Mais enfin, en refusant d'appliquer la dénomination de capital à l'ensemble des valeurs accumulées, M. Rossi a-t-il du moins un autre mot à mettre à la place? Non. Dans son vocabulaire, tout cet amas de richesses antérieurement acquises n'a pas d'appellation spéciale... » Goquelin n'a donc pas vu le mot RICHESSES, qui est presque généralement reçu pour désigner l'ensemble des biens économiques, pour qu'il s'empare du mot capital auquel l'immense majorité des hommes a donné l'acception d'instrument de travail, de fonds qui rapporte un revenu ! A-t-il donc oublié que le capital et le revenu font ensemble les richesses, ou ne distingue-t-il pas entre le capital et le revenu? 11 est encore deux ou trois autres économistes français qui n'ont pas pu se décider h. donner au mot capital sa vraie signification. M. Jourdan parle, cliap. xviii de son Cours, d'un capital de jouissance et d'un capital de production qui surprend le lecteur qui vient de parcourir le chapitre xvu. M. Yves Guyot considère toute utilité comme un capital, même une opération chirurgicale (1). C'est pousser trop loin l'esprit de généralisation.

En somme, c'est la destination qui différencie le capital des autres parties du fonds général des richesses, ou de l'ensemble des biens économiques, et il est nécessaire sous tous les rapports d'employer un mot spécial pour cette partie des richesses qui sert à la production, car cette dernière forme une des grandes branches de l'économique, et elle a besoin d'une nomenclature à elle.

On est assez d'accord sur les éléments du capital, provisions, instruments, matières premières ; ce qui différencie les auteurs, ce sont les développements particuliers à chacun d'eux, mais qui n'ont pas tous, il est vrai, la même valeur. Pour entrer dans quelques détails, prenons seulement VEasai d'Ambroise Clément. La production s'opère par les facultés industrielles de l'homme et à l'aide de capitaux ou agents de production. Le

(l) La science économique (Paris, Rcinwald, 1881, p. 78;.

capital de la société se compose, selon A. Clément (I, p. 199) :

1° Des fonds de terre affectés aux productions de l'agriculture, avec toutes les améliorations que le travail y a ajoutées : défrichements, irrigations, bâtiments, machines, semences, fourrages, bétail ;

2° Des fa])riques, usines, ateliers, chantiers, avec leur immense outillage, leurs matières premières et leurs produits fabriqués ;

3° Des entrepôts, magasins, et leurs approvisionnements et marchandises, des routes, ponts, canaux, chemins de fer et instruments de transports;

4° Des mines et carrières et tout leur matériel d'exploitation, des engins de pêche et de chasse ;

5° Enfin, des capitaux employés aux travaux qui s'exercent directement sur l'homme lui-même, ou sur ses facultés : le matériel des cultes religieux, des établissements d'instruction, de santé, des fondations scientifiques, littéraires, théâtres, et celui de tous les services gouvernementaux « véritablement utiles et productifs ».

A. Glémentgroupe ici les capitaux par grandes industries, et l'on aura remarqué qu'il énumère la terre cultivée (1) parmi les capitaux : c'est qu'on ne peut séparer les forces naturelles des capitaux qu'on a enfouis dans le sol. Le même auteur veut absolument exclure le numéraire des capitaux, mais c'est aller trop loin; il ne suffit pas qu'il prouve qu'il y a une profonde différence entre la monnaie et les autres capitaux, mais il y a aussi une grande différence entre une vache et un marteau, un bateau à vapeur et un théâtre, ou avec une grammaire servant à l'enseignement. Citons encore ce passage : a Quelques économistes, et notamment Ch. Dunoyer, ont pensé qu'il n'y avait pas lieu de distinguer les capitaux de la masse des richesses acquises. Les objets valables actuellement appliqués aux consommations personnelles leur ont paru faire partie du capital tout aussi bien que ceux encore en préparation ou en circulalion, lesquels d'ailleurs sont réservés à la même destination finale. Nous ne saurions partager cet avis : il nous paraît

(1) Certains auteurs ne songent pas à distinguer un sol vierge de toute culture d'une terre labourée, ensemencée, fumée, irriguée. Le sol en friche et non approprié n'est pas plus un capital que la mer ou le soleil, il peut seulement le devenir.

y avoir, au point de vue social, autant de raisons pour distinguer les capitaux du fonds définitivement livré aux consommations personnelles, qu'il y a, pour les particuliers, à ne pas confondre leurs revenus avec les sources d'où ils les tirent. »

Les auteurs français sont généralement d'accord sur la division des capitaux en fixes et circulants, M. Cauwès, comme certains auteurs allemands, a fait en outre une distinction entre le « capital au point de vue national » et le « capital au point de vue de l'économie privée », qui n'est pas heureuse. Elle ne sert au fond que pour pouvoir subdiviser le capital privé en capital de production et capital de spéculation ou de profit. Le capital de production est le même au point de vue national et au point de vue privé, mais le capital de profit ou de spéculation est spécial à l'industrie privée, car le possesseur peut en faire l'usage qu'il veut. « C'est donc par rapport h. la distribution (?) des richesses que la distinction est établie. Supposons, pour bien faire comprendre ceci, qu'un cultivateur récolte 100 hectolitres de blé sur lesquels 20 servent aux semailles et 80 sont destinés à être vendus; les 20 hectolitres de blé ensemencés sont un capital de production, les 80 autres hectolitres sont un capital au point de vue de l'échange auquel ils sont destinés, c'est ce qu'on peut appeler un capital de profit ou de spéculation. » Eh bien, M. Cauwès se trompe, il y a là des opérations différentes, mais non des capitaux distincts. Pour l'argent que le cultivateur recevra, il achètera de l'engrais, des chevaux, une charrue, tout cela sera destiné à la production comme la semence qui se transforme dans le sein de la tei're, sans parler de la partie de cet argent avec lequel il achètera le pain, la viande, le vin servant à la nourriture de la famille. L'alinéa suivant (p. 179, n° 183) semble faire une certaine confusion entre le fonds de jouissance et le capital de profit. Le costume d'un acteur n'est (pour lui) jamais fonds de jouissance, mais toujours un capital.

Citons encore La science économique de I\L Yves Guyot (Paris, 1881). L'auteur, qui n'a pas su voir la différence qui existe entre le capital et le fonds de consommation, a très bien distingué le capital fixe du capital circulant (p. 8:2 et 8-4). Il a seulement le défaut de trop affectionner les formules abstraites. Il a parfaitement raison de soutenir que lorsqu'on parvient à réduire la quantité de charbon nécessaire pour entretenir en

3o2 LA PRODUCTION.

activité une machine h vapeur, on a fait un progrès ; ou que l'homme préhistorique aurait eu besoin de cent ou mille fois plus (le temps que l'un de nous pour obtenir tel produit, qu'il lui aurait, par conséquent, fallu, pour accomplir l'œuvre, cent ou mille fois plus d'aliments (1). Mais convenait-il de formuler ainsi cette vérité : « La consommation des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance de l'outil » (p. 89) ou « le progrès industriel consiste à obtenir le rapport inverse maximum entre la consommation des capitaux circulants et le rendement des capitaux fixes », ce qui, dans beaucoup de cas, se réduit au vulgaire précepte de réduire les frais de production en rendant les instruments plus efficaces.

Le mal serait assez petit, si l'auteur ne faisait de ces formules le point de départ de déductions à perte de vue. Il commence ainsi le chapitre iv du livre 111 (p. 145) : « J'ai dit que la valeur des capitaux fixes est en raison directe de l'abondance des capitaux circulants (2), et que la valeur des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance des capitaux fixes. » Il continue (chap. iv) : « Je viens de démontrer la justesse de cette loi, en ce qui concerne la monnaie ; je vais maintenant en démontrer la justesse en ce qui concerne les autres capitaux. » Examinons : « La valeur des capitaux fixes est en raison directe de l'abondance des capitaux circulants. » Quand les capitaux circulants consistent en monnaies, comme dans le chapitre précédent (chap. ni), cette proposition est-elle acceptable? Voici, par exemple, une machine de cent chevaux; quand la monnaie est rare, la machine vaut 50,000 francs ; si la monnaie devient très abondante, le prix s'élèvera peut-être jusqu'à 100,000 francs. La valeur serait donc ici, non à raison directe, mais à raison inverse de l'abondance. Et si, au lieu de monnaies, vous aviez des produits ? Distinguons deux sortes de produits : 1° les matières premières et 2° les produits fabriqués. Voici une matière première, le coton, SI le coton est rare et beaucoup de machines à filer restent inoccupées, le prix de ces machines peut baisser; si le coton est abondant, il peut

(1) Voy. plus loin la théorie de M. de Bœhm-Bawerk.

(2) Malthus, Prinicpes d'écoti. poL, trad. M. Monjean (Paris, Guillaumin), p. 210, dit : « L'usage du capital fixe favorise l'abondance du capital circulant; et toutes les fois qu'on peut étendre proportionnellement le marché des produits, il accroît à la fois le capital et le revenu d'un pays. »

manquer des machines et le prix des machines s'élèvera. Est-ce cela que l'auteur veut dire? Non, car il met « la valeur ». Or, la valeur du coton abondant baisse et la valeur des machines rares s'élève. L'auteur voudrait-il dire que dans les pays où le coton est abondant, les usines à fer sout chères?

Il n'est pas défendu de le penser, car voici comment l'auteur doit avoir raisonné : voici un pays où circulent beaucoup de produits; pour qu'il y ait beaucoup de produits, il faut qu'on y trouve, ou de nombreuses machines ou des machines bien puissantes : l'un fait supposer l'autre. Quand je vois un tas de 100 000 hectolitres de blé, je suppute le nombre d hectares qu'il a fallu pour les produire, et quand, au printemps, je me promènedansdevasteschampsemblavés,je supputele nombred'hectolitres de blé qu'on pourra y récolter. Cette comparaison entre la puissance de l'instrument et la quantité des produits est banale.

On ne doit cependant pas oublier que l'abstraction « capitaux circulants » comprend en réalité de la soie et du fer, des pommes de terre et du drap, des montres et des livres et mille autres choses, y compris le numéraire, et selon l'auteur ces mille et quelques produits si différents se meuvent avec ensemble. Tout au contraire. D'abord, chaque produit ou plutôt chaque capital circulant ne reste en rapport qu'avec son capital fixe et non avec tous les capitaux fixes à la fois (comme le laconisme de la proposition le laisse supposer); puis in concreto, toutes autres choses égales d'ailleurs, le rapport entre les deux capitaux est influencé par la valeur de la matière première. La même machine peut lisser la soie et le coton, ici le capital circulant mis en œuvre par le capital fixe vaut dans le premier cas dOO,000 francs, dans le second peut-être 4 à 5,000 francs. On trouverait encore beaucoup d'autres objections en prenant des faits réels, comme on en rencontre tous les jours. Nous allons maintenant consacrer quelques lignes aux exemples cilés par M. Yves Guyot.

Les chifïres qu'il nous présente ne s'accordent pas avec ses théories (voy, les chap. m etiv ). Admettons, pour abréger, que tous ces chiffres soient bons, ils devraient montrer qu'en effet la valeur des diverses sortes de capitaux s'accroît (ou diminue) en même temps ; mais il n'en est pas ainsi. Chaque produit suit sa voie, l'un est en hausse quand l'autre est en baisse, ou l'un s'élève très lentement quand l'autre progresse rapidement;

354 LA PnODUCTION.

rautotir s'en aperçoit bien, il s'applique donc à justifier les infractions à sa rfiglc. 11 explique que dans tel cas la règle a été vaincue par une cause, et dans tel cas par une autre cause. Mais la contradiction entre la pratique et la théorie ne le touche pas, car « l'exception conlirme la règle ». Je n'admets pas des lois si riches en exceptions, et d'autant moins qu'elles ont été formulées d'une manière plus abstraite. L'abstraction ne se justifie que si elle plane au-dessus de toutes les exceptions. L'auteur, appréciant (p. 13!)) une proposition de M. Levasseur qui dit que pour savoir si l'or a haussé (ou baissé), il faut comparer la valeur de ce métal avec celle de toutes ou presque toutes les marchandises, s'exprime ainsi : « Pour que cette théorie eût une apparence de justesse, il fawbrdl que tous les capitaux (1), les fixes et les circulants, les fen-es et le blé, éprouvassent une hausse uniforme. » Pourquoi cette « hausse uniforme » serait-elle nécessaire pour la proposition de M. Levasseur et superflue pour la proposition bien plus abstraite de M. Yves Guyot? Il nous semble que ce dernier s'attache trop à des causes uniques ; dans la réalité ces causes toutes-puissantes sont rares, les causes vont plutôt par groupes nullement homogènes, elles se contrecarrent volontiers et leurs effets se présentent comme des phénomènes complexes.

Parmi les économistes anglais et américains plus modernes, J. S. Mill, dans ses Principles (liv. I, chap. iv), définit le capital, cette partie de la richesse qui est destinée à la production. Fawcett {Manuel, II), Jevons, MM. Amasa Walker et Francis Walker, Laughlin, comme autrefois Ad. Smith, Ricardo (voy. plus haut), Malthus (^con. po/., traduction, édit. Guillaumin, p. 233) et Senior (traduction, p. 313), même Macleod et Carey et jusqu'à Henry George, sont de cet avis. Mill constate ensuite que « Industry is limited by capital», idée qui a beaucoup d'affinité avec celle du « fonds des salaires » que nous retrouverons ailleurs. Il est incontestable que si vous voulez établir une filature de coton, une usine à fer, un bateau à vapeur, une imprimerie, etc., il faut un capital pour organiser et faire marcher l'industrie. Par conséquent, l'extension du travail dépend, en grande partie, de la multiplication du capital.

Mill (chap. vi) définit très bien le capital fixe, mais il ne

(1) M. Levasseur a pourtant dit : '< ou presque toutes les marchandises. »

comprend dans le capital circulant que les salaires et les matières premières et non les produits fabriqués, et ces derniers rembarrassent fort, ce qui est bien étonnant. Gomment n'a-t-il pas vu que les matières premières n'ont pas complètement « circulé » avantd'avoir été transformées en produits fabriqués et vendus {civculev veut dire changer demain). La vente du produit ou plutôt l'acquisition par le consommateur termine la vie économique de la matière première, elle en ferme le cycle, complète l'évolution.

Nous avons compté ci-dessus Jevons parmi ceux qui considèrent le capital comme une partie de la richesse, et c'était notre droit, car dans sa Theonj of [lolUical Economy (^'^ éd.), p. 242, nous lisons : « We are told, wixu peiîfect tmutu, tha capital consistes of wealth employed to facilitate production. » Quand nous avons une définition tout à fait exacte : ivith pcrfect truth, nous pouvons nous en contenter, mais Jevons ne s'en contente point. C'est qu'il a un dada, il lui faut des calculs mathématiques et des figures géométriques, et pour y arriver, il constate que chaque économiste veut avoir sa définition à soi, dùt-elle être mal pensée, comme celle de Mac GuUoch, ou mal rédigée, comme celle de Fawcett ; il lui est donc permis d'avoir la sienne. La voici (p. 242 et 248) : <' La notion du capital prend un nouveau degré de simplicité (1), dès que nous reconnaissons que ce qu'on a appelé une partie est réellement le tout. Le capital, selon moi {as I regard i(), consiste seulement dans l'ensemble des biens (ou objets) nécessaires pour entretenir des travailleurs quelconques engagés dans une œuvre. Le principal élément du capital est une provision d'aliments, mais le nécessaire en vêtements, meubles et autres objets d'usage journalier, sont également des parties intégrantes du cai)ilal. Les moyens de subsistance courants constituent le capital dans sa forme libre ou non engagée {free or uninvested form). La seule et dominante fonction du capital est de mettre le travailleur en état d'attendre le résultat d'un travail de longue durée, de pouvoir laisser un intervalle entre le commencement et la fin d'une entreprise. ^) Nous y voici arrivé : le capital, c'est du temps.

(1) Co n'est pas la simplicité qui est le premier mérite d'une définition ou d'une proposition scientilitiuc, mais la vérité ou l'exactitude; mais Jevons a besoin de simplicité pour ses calculs.

3o6 LA PRODUCTION.

Vous croyez peut-ôtre que dans sa joie de savoir quelle lettre il devra employer dans ses calculs algébriques (le T), Jevons aura oublié les grands services que les instruments et machines rendent dans la production ; non, il ne les a pas oubliés, mais il n'élève pas les machines au rang du capital, il se borne à dire que le capital nous permet de construire au préalable les machines qui nous sont nécessaires pour accomplir notre œuvre. Les machines, c'est donc encore du temps. Vous voulez labourer votre champ, faites d'abord une charrue (1). Nous renvoyons à l'ouvrage pour les calculs, nous ferons seulement remarquer que le temps n'est pas tout ici, que l'intelligence et l'habileté i^le travail qualifié) sont pour le moins du temps qualifié, c'est-à-dire le temps et autre chose. Jevons ne semble pas se faire une idée nette de la différence qu'il y a entre le capital fixe et le capital circulant; cependant, il consent à distinguer entre le capital libre et le capital engagé. Le capital libre est représenté par les salaires (ou par ce qu'on peut acheter avec les salaires) probablement non encore payés ou dépensés, une fois que les salaires ont été dépensés, ils se sont transformés en usines, en machines, en bateaux, etc., et forment alors le capital engagé. L'auteur ne le dit pas clairement; mais cela résulte de son exposé. En fait, Jevons appelle libre, lo, capital que d'autres nomment circulant, et engagé {invested), celui que d'autres trouvent fixé, mais il affecte de tout considérer comme des salaires : une maison est du salaire lige, cristallisé, pétiilié, ce qui est une très subtile et très stérile abstraction. Et pourtant Jevons dit, p. 264 : « Much clearness would resuit from nuiking the language of Economies more nearly coïncident with that of commerce. » Sont-ce les maihématiques qui l'empêchentde voir qu'il pèche plus fortementcontre ce précepte que ceux contre lesquels il lancera ses critiques? M. Macleud n'étudie le capital que dans son dictionnaire. Il lui consacre un article très étendu, digne d'être lu, bien que tout ne soit pas incontestable. Sa définition semble être (p. 332) : « Capital is an economical élément devoted to the purpose of profit », ce qui diffère très peu d'une définition ainsi formulée et déjà connue : tout ce qui porte un revenu est un

(1) Nous verrons plus loin la théorie de M. de Bœlim-Bavvcrk qui a quelque parenté avec celle de Jevons, mais qui est à la l'ois plus prol'onde et plus étendue.

capital. Les mots « economical élément » veulent dire simplement « wealth » (richesse). Ce qui est paiticulier à M. Macleod, c'est qu'il ne limite pas le capital aux produits du travail économisés. Si la nature vous offre gratuitement un instrument de production, quoique cet instrument ne soit pas un produit de votre travail, il n'en fait pas moins partie de votre capital. Il s'appuie (p. 331) sur Walhely, Lectures on Political Economy (p. 166), qui rejette des définitions tout ce qui n'est pas essentiel ; or, si le capital se compose en fait [il so happens) en majeure partie de produits humains, c'est une circonstance accidentelle, due aux progrès de l'humanité; à nos sauvages ancêtres, c'est la nature qui a fourni bénévolement les premiers instruments. S'il en est ainsi, pourquoi veut il, avec J.-S. Mill, que le capital se compose d'objets échangeables? Non point par de bonnes raisons, car M. Macleod ne montre pas que l'échangeabilité favorise la production, mais par suite de celte « circonstance accidentelle » qu'il définit l'économie politique par « la science des richesses ». — Les circonstances accidenlelles ont influencé les définitions de bien des auteurs.

Nous passons h l'examen des auteurs allemands. Nous ne nous arrêterons nia Hermann, ni à M. Roscher, qui sont pourtant deux autorités reconnues, mais ils ne fourniront rien de particulier, la signification du mot capital n'est pas assez arrêtée chez eux. Mangoldt, lui, est toujours net et correct, il divise les richesses, ou plutôt la fortune {das Vermbijen), mot dont l'usage devient, en Allemagne, trop fréquent dans les ouvrages d'économie politique, en fonds de consommation et en capital, et il subdivise encore ce dernier, selon nous, avec excès. Il en est de même de Rau, Wagner, Max Wirth et autres.

M. Ad. Wagner, fidèle à ses tendances socialistes, envisage le capital à deux points de vue : 1° comme catégorie économique; 2° comme catégorie historique. Dans le premier cas, il s'agit du capital en soi, c'est-;\-dire abstraction faite de toute idée accessoire, et spécialement de la propriété privée, et alors c'est un agent de production, un peu moins important que le travail et la nature, mais toujours un Produclionsfaclor. Seulement, ce qui vient d'abord dans la pensée de M. Wagner (comme il son maître llodbertiis), c'est la collectivité, aussi appellent-ils le capital en soi (les moyens de production) le capital national. Lorsqu'on envisage le capital comme catégo-

rie historique, on ne pense qu'aux capilaux des particuliers, à la fortune privée destinée à fournir un revenu, et on y pense au point de vue des droits que les lois en vigueur confèrent ou maintiennent aux possesseurs, en d'autres termes, à des capitaux possédés par des particuliers (1). M. Wagner veut bien reconnaître (p. 40) que le système établi, celui de la propriété privée, est « probablement » le meilleur au point de vue de l'abondance de la production et de la prospérité nationale, mais ce n'est pas le seul possible (en allemand : le seul qu'on puisse imaginer, denkbare) (2), ce n'est même pas le système naturel ou logique (dépendant de la force des choses), c'est celui que la suite des événements, « l'évolution historique » a établi. Aussi se trompe-t-on, ajoute-t-il, si l'on interprète les attaques des socialistes contre le capital comme un désir de le détruire, c'est simplement le désir de s'en emparer que cela dénote, ils savent très bien qu'on ne saurait se passer du capital. C'est une sorte d'apologie de ces attaques que M. Wagner prétend faire! Et pourquoi les socialistes n'imaginent-ils pas autre chose que le capital, puisque c'est denkhar.

Dans le Manuel de M. Schonberg, c'est M. Kleinwachter qui traite la question, il expose les diverses opinions connues, définit le capital par moyens de production, le subdivise en matières, instruments et provisions, et reconnaît le capital fixe et le capital circulant. On peut lui reprocher de citer bien des opinions sans nous dire ce qu'il en pense, mais l'auteur

(1) L'intervention des lois a tout l'air d'un truc dialectique pour attaquer les doctrines classiques ou libérales. On raisonne comme si le législateur tombait du ciel et légiférait selon son caprice. Dans un pays normal, le législateur sort de la nation et en connaît les besoins qu'il est de son intérêt do satisfaire; jamais, d'ailleurs, il n'oserait introduire une organisation économique contraire au vœu du pays. Et s'il le faisait, la nation s'en débarrasserait bien vite. La loi n'a pas été créée d'une pièce, elle est devenue. Voilà pour la propriété.

Bien qu'on ne connaisse aucun pays civilisé sans propriété privée, admettons — très gratuitement — que celle-ci soit une catégorie historique, l'ciTet des lois humaines; quel rapport cela a-t-il avec le capital, est-ce que les lois humaines agissent sur le physique? Un marteau d'un kilo frappera-t-il autrement sous la monarchie que sous la république? Donc le capital est toujours une catégorie économique.

(2) C'est une erreur tendancieuse que l'auteur ne peut pas soutenir jusqu'au bout? L'homme a établi la propriété privée d'abord instinctivement, comme il se nourrit ou défend sa vie, par prévoyance. C'est précisément parce que la propriété est une chose « naturelle ou logique » — indispensable — que les événements l'ont influencée.

prend des précautions pour que nous ne le considérions pas comme trop libéral. Il dit, p. 212 (t. I) : « Les moyens de production sont d'une si grande importance pour la collectivité, que l'État ne peut pas en abandonner l'emploi ou l'administration à la volonté arbitraire illimitée des particuliers, s'il ne veut pas s'exposer au danger que l'ensemble de l'économie nationale en soit troublé. L'État intervient donc de trois manières différentes... » Et ici l'auteur cite les réglementations en usage dans les États arriérés comme l'Autriche, en faisant entrer sous le n° 3 — à la surprise de tous les gens qui pensent — l'administration par l'État, des postes, télégraphes et chemins de fer. Il est inutile de dire qu'il approuve les corporations, etc. Est-ce que toute « l'économie nationale « serait troublée, si le boulanger, usant de sa « volonté arbitraire illimitée », employait une partie de ses capitaux à faire (et vendre!) des gâteaux? En Autriche, on le croit en 1889, car c'est défendu. Ce sont probablement ces lois, inspirées par les saines doctrines cathédro-socialistes, qui empêchent l'Autriche d'avoir des déficits. Nous nous arrêtons pour ne pas avoir à reproduire les idées si profondes de l'auteur sur l'épargne (p. 214).

M. G. Gohn [System, p. 210-211) est un adversaire prononcé de l'économie politique libérale, mais je ne manque jamais de consulter des adversaires qui ont, comme lui, du talent et du savoir; aucun talent ne permet cependant de rédiger un paragraphe 147 comme nous le trouvons page 210. Ad. Smith, on se le rappelle, a distingué expressément le fonds de consommation (le revenu) du capital, et M. Gohn veut nous faire croire qu'il les a confondus. Aussi, donne-t-il le nom décapitai à l'ensemble des richesses, qu'il divise ensuite en capital de consommation (au lieu du revenu) et capital de production (1). Nous croyons superflu de reproduire les arguments que nous avons présentés contre cet emploi du mot capital. Plus loin, p. 349, l'auteur distingue les capitaux fixe et circulant, mais sans se servir de ces expressions généialemcnt reçues ; son exposé perd ainsi de sa clarté. 11 attribue une trop grande importance à la durée, et c'est en s'appuyant d'un pied sur ce critérium qu'il établit trois classes de capitaux : 1° capitaux qui servent à un usage qui n'est pas une consommation (qui ne détruit pas); 2° capi-

(1) P. 3ô0, le capital de proLluclion ^ipparait conruséinent comme un capital fixe et le capital de consommation comme un capital circulant.

taux qui se consomment (s'usent) par leur usage répété; 3° capitaux dont l'usage constitue la consommation (qui sont des objets de consommation). Cette division est-elle préférable à celle des capitaux fixes et capitaux circulants? Je ne le crois pas, môme si l'on ne pouvait chicaner le n" 1, car il n'y a rien d'inusable, une maison, une route, un canal, tout ce qui est œuvre humaine se détériore et a besoin de réparation.

M. Knies, qui est assez souvent l'inspirateur de M. G. Cohn, en ces matières, a publié entre autres ouvrages un volume intitulé : Das Geld{\a. monnaie, le numéraire), suivi d'un autre qui a pour titre : Ber Crédit (le crédit) et qui ont paru à Berlin, librairie Weidmann (1873). C'est dans le premier que l'auteur traite du capital. Après une très longue discussion, il aboutit à la déclaration qu'il conservera au mot capital une double signification : 1° ensemble des biens (ou richesses) ; 2° moyens de production. La raison finale qu'il donne pour cette conservation, c'est que jusqu'à présent les auteurs ne s'élantpas mis d'accord pour attribuer au mot capital soit uniquement le sens plus large, soit uniquement le sens plus étroit, il ne se croyait pas en droit [berechtigf, p. 31) de décider la question I N'est-ce pas une raison plaisante pour un réformateur qui ne se gêne pas du tout de trancher des questions mille fois plus importantes? Mais la page 38 nous explique claii-ement pourquoi l'auteur se décide en faveur de la double définition, malgré la grosse faute d'employer sans nécessité le même mot dans deux acceptions différentes; c'est qu'il en a besoin pour sa théorie du crédit (1). Comment discuter avec des savants qui ont des raisons accessoires « de derrière la tête » ? Page 30, l'auteur donne môme d'excellentes raisons pour diviser le Gûtervorrath (les richesses) en Productivmittel (moyens de production) et Genussmittel (moyens de jouissance, fonds de consommation), mais il s'en dénie « le droit » !

Dans la suite de la discussion, la seule chose avancée par l'auteur qui ressemble à un argument, c'est ceci (p. 45 et suiv.) : Dans un certain nombre de définitions on trouve, outre l'indication de la destination du capital (moyen de production),

(1) Voici une des phrases (p. .38) qui justifient notre question : « Es gibt wol kaum einen bedeutendcrcn Schrii'tstellcr iibcr den Crédit, der die enge Bc' ziehunrj zwischen Knpital und Crédit misskannt hâtte. » Voy. aussi la table des matières du livre.

celle de son origine (résultat de l'épargne). L'auteur retient le mot épargne. L'épargne se fait en vue de l'avenir, le capital est donc réservé pour l'avenir; mais les provisions (le fonds de jouissance) aussi. Soit, le capital et le fonds de jouissance (ou de consommation) ont cela de commun qu'ils prévoient l'avenir, mais ils difTèrent par la destination et cela suffit pour donner à chacun de ces fonds un autre nom. C'est une condition de clarté. Quant à la définition particulière de M. Knies, nous la reproduisons un peu plus loin avec la critique qu'en fait M. E. Sax.

On ne saurait dire que les auteurs que nous venons de citer aient rien ajouté à l'exposé d'Ad. Smilh, mais voici un auteur qui, s'il ne peut changer la nature des choses — elle ne se laisse pas emprisonner dans des mots qui ne lui conviennent pas — a du moins trouvé une nouvelle méthode pour l'exposer. Cette méthode est très ingénieuse et dispense l'auteur d'employer le mot de capital. C'est M. Cari Menger, de l'Université de Vienne, qui, dans ses Principes cf Économie politique [Grundsàtze der Volksivii'thsc/iaftslehre. Yienne, W. Braumiiller, 1872), se passe de ce mot qui semble ne devoir manquer dans aucun traité de la science économique. Le système de l'auteur n'est plus inconnu au lecteur, il en a déjà été question en un autre endroit (voy. chap. iv), nous n'avons h signaler ici que la combinaison d'idées qui remplace le capital (1). L'auteur, comme nous le verrons, a cependant traité du capital dans un travail spécial.

Ainsi donc, l'homme a besoin de biens (d'olijets utiles) pour satisfaire ses besoins. Mais il y a biens et biens, il en est que nous pouvons consommer immédiatement, et d'autres pour lesquels cela n'est pas possible. Pai- exemple, si, au moment d'avoir faim, vous disposez d'un aliment préparé, d'un pain, par exemple, vous pouvez immédiatement satisfaire votre besoin de manger. Un grand nombre de biens, de natures très diverses, sont susceptibles d'être consommés sans aucune préparation, un vêtement, une maison, un livre, un fruit, etc. Ces biens immédiatement utiles, l'auteur les désigne par

(1) Nous ne craignons pas do hisser s'introduire ici quelques légères répétitions, elles contribueront à l'intelligence de cette ingénieuse théorie. Du reste, nous avons dii tenir un peu compte de ce fait assez fréquent ciuc lo lecteur ne lit que les chapitres qui l'intéressent.

l'expression de : biens de premier ordre; premier veut dire ici : le plus proche, un morceau de pain est en effet plus près du besoin à satisfaire que la charrue avec laquelle on labourera le sol, qui portera des céréales, qui, après avoir été moulues, seront transformées en aliment.

Il est inutile de dire que les biens de premier oixlre (i)iens de consommation ou d'utilisation immédiate) ne sont pas les seuls qui existent. Voici de la farine (crue), ce n'est pas un aliment sous cette forme, mais nous savons qu'avec une certaine manipulation on en fait du pain; la farine est donc un bien, mais un bien de deuxième ordre (moins proche). L'eau, le sel, qui entrent dans le pain, le combustible nécessaire pour le faire cuire sont également des biens de deuxième ordre (biens complémentaires). On aura compris que les biens de deuxième ordre sont ici des matières premières. Mais le four aussi est un bien de deuxième ordre, car sans four on ne saurait faire cuire le pain, ici le bien de deuxième ordre est un instrument. Le numéro d'ordre ne sert donc pas à distinguer l'instrum.ent de la matière première, c'est la nature des choses qui les distingue. Si la farine est, par rapport au consommateur, un bien de deuxième ordre, le grain est un bien de troisième ordre, le champ qui le produit, un bien de quatrième ordre, etc. Tous les biens d'ordre ultérieur (2% 3% 4% o") sont des capitaux par rapport aux biens de premier ordre correspondants ; il s'ensuit que, si un bien de premier ordre cessait de nous servir, les biens d'ordre ultérieur qui y aboutissent perdraient leur valeur en même temps. Si l'usage de fumer se perdait, les machines à faire des cigares ne garderaient pas leur valeur. L'auteur sait tirer parti de sa théorie pour la valeur, le prix, etc., il est donc utile de ne pas la perdre de vue, l'auteur n'ayant pas encore dit son dernier mot (le tome II n'a pas encore paru). Du reste, le classement des biens eu dilférents ordres ne rend pas complètement superflu l'emploi du mot capital, puisque tous les biens productifs, biens de deuxième ordre et d'ordre ultérieur réunis, forment le capital.

M. C. Menger a inséré, dans le dix-septième volume (nouvelle série) des Jakrbucher de M. J. Conrad, un travail considérable intitulé : Contribution à la théorie du capital [Zar Théorie des Kapitals). C'est un travail principalement critique auquel nous aurions voulu emprunter quelques passages pour les discuter,

mars il faut savoir se borner, nous allons donc nous contenter de donner quelques indications sommaires. L'auteur trouve que les diverses manières de voir scientifiques sur le capital se classent aisément sous les trois rubriques qui suivent :

1° Le capital est la partie de la fortune d'une personne qui est destinée à lui procurer du revenu, en opposition avec le fonds de consommation ;

2° Il est l'ensemble des moj'ens de production, en opposition aux objets de consommation ;

3° Il se compose des produits destinés à la reproduction, en opposition aux autres biens (forces naturelles, travail), qui servent également à la production.

Ce sont ces trois manières de voir qu'il examine longuement.

Il a des objections contre le n° 1, qui nous semblent faibles ; selon lui, il nous manquerait le mot Vermogen, en quoi il se trompe, le moi fortune (l'ensemble de l'avoir de quelqu'un) étant identique au mot allemand. Une autre objection vaut mieux, le n° 1 embrasse les propriétés foncières, qui ne sont pas de la fortune, mais du capital.

Il approuve davantage le n° 2 qui est exact au fond, et qui fait une distinction indispensable (biens de consommation, ou de premier ordre etbiens de production, biens d'ordres ultérieures). Il craint seulement qu'on ne saura pas toujours classer les biens de consommation qui (cbez le marchand) fonctionnent souvent aussi comme capital.

C'est le n° 3 qui lui paraît la meilleure définition, il a cependant aussi ses objections, par exemple, des forces naturelles peuvent contribuer ;'i la production.

M. G. Menger n'admet pas la fiction demi-socialiste d'un Volkscapital, capital national différent de l'ensemble des capitaux privés (voir ante, p. 358).

Il insiste ensuite sur l'importance des notions vulgaires sur le capital. Le public des affaires ne compte pas ses usines, ses machines comme capital (si ce n'est dans la comptabilité abstraite), mais comme « fortime travaillante » (en allemand : fortune acquérante ou gagnante); le capital, c'est de l'argent placé ou de l'ar-gent eu circulation pour l'entreprise. — Nous nous arrêtons, sans avoir pu donner une idée suffisante de toutes les réflexions, bonnes ou non, contenues dans les quaranteneuf pages de ce travail qu'on saïu'a du moins où trouver.

M. Emile Sax, professeur h l'université de Prague, est égalementrauteur d'un système nouveau et original, renfermant des parties remarquables (6'n*nû?/e^i/n/7 derthcor. Staalsivirlhschaft, Vienne, A. Ilulder, 1887), mais nous ne pouvons citer ici que les passages qui se rapportent à la matière traitée. Il distingue, p. 115, entre le fonds de consommation et les capitaux, mais nous ne nous arrêterons pas ici à ce point de doctrine, que nous considérons comme réglé; ni non plus, p. 109, aux biens immatériels, ou capital immatériel, contre lequel M. É. Sax se prononce avec vigueur (nous en avons parlé plus haut); mais nous lui laissons la parole contre ]M. Knies, parce que nous trouvons sa réfutation satisfaisante : — M. Knies, dit à peu près M. Sax, définit le capital [Das Geld, p. 47) : « Les existences (1), chez un particulier, en biens de consommation, d'acquisition, de production applicables à la satisfaction des besoins de l'avenir». Dans cette définition, M. Knies se propose d'embrasser tous les biens, et surtout les biens de toutes sortes, qui ont cela de commun, de dépasser le besoin actuel et d'être réservés à un besoin futur. ]M. Knies explique en ces termes (p. 38 et 39)ce qu'il entend par besoin actuel et besoin futur : << La vie humaine se maintient et se meut à travers des laps de temps [Zeilràame, périodes) successives. Dans la vie d'un homme, il y a toujours un passé et un avenir; le temps actuel est le présent. Les besoins de la vie entrent successivement dans le présent et exigent une satisfaction actuelle : nous appellerons besoins courants ceux qui se font sentir successivement comme actuels. » C'est là, sans doute, reprend ironiquement M. Sax, une très importante révélation scientifique, qui serait aussi très simple et très

(1) Bestnnd, à peu près synonyme de Vorrath, provisions, stock. Quelques auteurs distinguent entre Erwerhsccqnlal (cap. d'acquisition) et Prodiictionsca/Afal (cap. de production); dans le premier cas on se met au point de vue du particulier qui acquiert, gagne, bénéficie, dans l'autre ou a un point de vue général, abstrait; la production consiste à procurer l'augmentation des produits, n'importe au profit de qui.

La distinction entre capital d'acquisition et capital de production n'a jamais été faite en France, parce que « acquisition » n'a pas tout à fait le sens de Erwer-b, erwerùen, il est en tout cas plus actif en allemand. Le capital d'acquisition serait, par exemple, un fonds placé à intérêt, une maison de rapport ; le capital de production, le fonds de roulement d'une industrie ou d'un commerce. Cette distinction entre les deux sortes de capitaux a-t-elle un intérêt pratique? — Mais on distingue encore autrement ces deux sortes de capitaux, comme on le verra quelques pages plus loin, dans l'analyse du livre de M. de Bœhm-Bawerk.

claire, si l'auteur avait fait connaître la durée du laps de temps qu'on appelle présent et qui caractérise le « besoin courant ». Le présent dure-l-il une seconde, une minute, un an, ou combien de temps? Et si l'on ne nous éclaire pas sur ce point, si l'on ne nous indique pas dans quelles proportions nos provisions appartiennent au présent ou à l'avenir (on se rappelle que les provisions de l'avenir représentent le capital), comment distinguerons-nous le capital du fonds de consommation? Comme W. Sax, et aussi M. Kleinwacliter, je trouve singulier que M. Knies nous présente cette idée comme nouvelle. On parle depuis longtemps de « produits accumulés », n'est-ce pas là aussi un superflu destiné aux besoins futurs, et l'épargne, ne pourrait-on pas l'appeler un sacrifice que le passé fait à l'avenir?

M. E. Sax, comme M. de Bœhm-Bawerk et quelques autres, ont adopté en grande partie la théorie de M. Menger, que nous avons indiquée plus haut en quelques traits, et classe les biens en ordres; toutefois, il maintient l'emploi du mot capital, pour mieux séparer les biens qu'on consomme de ceux qui sont destinés à produire des objets de consommation (matières non alimentaires comprises). Il insiste sur ce point que la valeur des (objets qui forment les) capitaux dépend de la valeur de leurs produits (bien de premier ordre), c'est-à-dire qu'une hausse ou une baisse durable des produits se répercuterait sur la valeur du capital. Mais une particularité du système de M. Sax est (p. 316) la séparation tranchée des qualités technique^, du capital, de sa qualité économique. Cette séparation est nécessaire, et on la pratique, souvent sans avoir bien nettement conscience de la distinction que l'on fait. Pour mieux faire comprendre la nature de ces deux sortes de qualités, je prendrais un exemple. On m'offre un champ défriché, une charrue avec son attelage, des semences, de l'engrais; je suis disposé à échanger mon argent contre ces capitaux agricoles, parce que je sais que la chariuo laboure le champ et que le blé semé dans un champ labouré et engraissé produira a^fois la semence ou, tous frais payôs, ?/i francs. Voilà un capital envisagé au point de vue technique (cela exige des connaissances spéciales non économiijue^). Au point de vue économique je me dis : ce capital me coûtera 100,000 francs. Combien me produira-t-il de revenu ou de béiic/ice? C'est la question économique (on n'a pas

besoin d'ôtre agricnUeui- pour la résoiidi'e).Toul homme raisonnable la pose, sans suvoir qu'il sépare ainsi récononiique de la technique; mais en ayant conscience de la nature du procédé intellectuel, on voit plus clair dans la pratique des aflaires, et l'on peut féconder la théorie. J'ai déjà plusieurs fois appelé l'attention sur l'utilité de considérer séparément le point de vue technique et le point de vue économique..., bien qu'il soit souvent indispensable de motiver sa décision par les deux.

Nous avons à citer maintenant un récent livre de M. de Bœhm-Bawerk, qui a paru sous le titre spécial de Positive Théorie des Kapitals, c'est le tome II d'un ouvrage intitulé : Kapital und Ka/>italzins (Capital et intérêts. Innsbruck, chez Wagner. Le tome II porte le millésime de 1889). Dans ce livre, M. de Bœhm-Bawerk donne une nouvelle définition du capital, presque une nouvelle théorie, qui mérite, en tout cas, d'être exposée sommairement.

Le but de la production, dit M. de Bœhm-Bawerk, est d'établir des objets propres à satisfaire nos besoins (p. 15), donc des « objets de consommation ». Nous les produisons en combinant d'une certaine façon nos propres forces avec celles de la nature, et il en résulte l'objet désiré. Mais il y a deux procédés pour arriver à ce résultat : selon l'un, nous allons directement au but, nous nous mettons immédiatement à faire l'objet; selon l'autre, nous faisons, avec préméditation, un détour; ce détour consiste à produire d'abord des moyens de production, #es instruments qui faciliteront le travail définitif, s'appliquant au produit désiré. Par exemple : un cultivateur désire de l'eau à boire et, heureusement, à quelque distance de sa maison se trouve une source. Quand il a soif, il peut y aller, puiser de l'eau dans le creux de sa main et boire. De cette façon, son but est immédiatement atteint. Mais ce procédé est incommode, il faut qu'il se rende plusieurs fois par jour à la source et il est douteux qu'il puisse suffisamment étanchersa soif avec le contenu du creux de sa main; il peut cependant creuser un bloc de bois et en faire un seau, alors il aurait, chez lui, de l'eau pour toute la journée et pourrait boire à volonté. C'est très bien, mais pour obtenir cet avantage, auant de boire, il doit aller dans la forêt, abattre un arbre, y tailler un bloc et passer une journée à le creuser (c'est là le détour). Le cultivateur peut encore suivre un troisième procédé : il peut, dans la forêt.

abattre un certain nombre d'arbres et les perforer de manière à. en faire des tuyaux pour les poser en conduite de la source jusqu'à sa maison ; il aura ainsi toujours à sa disposition unbeau filet d'eau claire et limpide. Seulement ce procédé est encore plus long que le précédent. Eh bien, cette production, au moj-en d'un détour, est celle qui se fait à l'aide de capitaux (l'auteur a le tort de dire « par la voie capitalistique (1) »), les capitaux sont donc des produits intermédiaires au moyen desquels on obtient le produit définitif dans de meilleures conditions.

On vient de lire la définition de l'auteur. L'auteur la développe et en tire de nombreuses conséquences. La production se fait à la rigueur par le concours du travail et de la nature, sans capital, mais on obtient des résultats plus avantageux en se procurant d'abord des capitaux. Seulement, ce dernier procédé exige du temps. Il est sans doute quelques cas où l'emploi de capitaux (produits intermédiaires) hâte la production, mais généralement il la prolonge. Il y a, du reste, des degrés. La création de produits intermédiaires (instruments, capitaux) peut exiger un mois, un an, dix ans, cent ans. Plus vous leur consacrerez de temps, plus parfaite, plus riche sera la production des objets de consommation (la fin ou le but de toute production). Pour avoir du bois à brûler, vous pouvez vous contenter de ramasser du bois sec dans une forêt, sujjposons que vous pouvez en réunir ainsi à la main 2 stères en une journée ; si vous vous impatientez, vous vous ferez peut-être une hache en pierre qui vous coûtera trois jours de travail (détour, trois jours), mais à l'aide de laquelle vous recueillerez 10 stères par jour. De progrès en progrès (j'abrège) vous arriverez, après des années, à avoir unecognée en excellent acier, avec laquelle vous ferez 80 stères par jour. Mais il fallait plusieurs années de préparatifs (il fallait creuser des mines, forger, etc.) pour produire la cognée. Nous ne pouvons pas entrer dans d'autres développements, mais on voit que l'auteur, par une fiction assez naturelle, compte le temps que la production du capital a coûté et l'ajoute à celui qu'il faut pour produire l'objet de consommation. C'est par un procédé très ingénieux que l'auteur trans-

(1) Il a tort parce que ce mot a été invoiitc par K. Marx qui lui a donné un sens ultra socialiste que l'auteur n'accepte pas. Il devait donc éviter le mot.

forme le capital en temps, il est vrai, en confondant le travail de l'humanité avec celui de l'individu, c'est que le temps va jouei' un rôle dans le reste de son système, que l'espace ne me permet pas d'analyser avec quelques développements.

Quant à l'importance attribuée au temps, M. de B.-B. n'est pas le premier qui l'ait signalée; avant lui, Rau et M. Knies en Allemagne, M. Menger en Autriche, Jevons en Angleterre en ont parlé; on pourrait même ajouter Ad. Smith, que l'auteur lui-même cite parmi ses prédécesseurs (p. 24!i), car Smith a opposé le pre-enl enjoijinent au future profit. — Toutefois M. de Bœhm-Bawerk a ajouté de nouveaux points de vue, et surtout il a fondé sur la cause temps tout un système compliqué, où rien n'est abandonné au hasard, où tout s'accorde et se joint. Citons encore quelques traits.

Il s'agit donc du présent et de ravenir en économie politique , ou de l'influence exercée par la différence de temps. Le système entier repose sur cet axiome, qu'un objet que je possède aujourd'hui vaut pour moi plus qu'un objet identique que j'obtiendrai dans l'avenir. Cette vérité est si connue que la sagesse des nations l'a formulée en proverbe : « Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. » L'auteur motive longuement cette proposition, mais nous passons tout de suite à la principale conséquence à en tirer, c'est qu'elle explique seule, selon lui, le prêt à intérêt; selon moi, elle contribue grandement à l'expliquer. Le savant professeur ne voit dans le prêt d'argent qu'un échange. A donne aujourd'hui à B 100 francs pour recevoir 105 francs dans un an. Si quelqu'un me doit 100 francs et me dit : Je vous les payerai dans un an, j'ai le droit de lui faire observer que ces 100 francs, pour en être privé pendant un an, perdent de leur valeur à mes yeux, et que pour compenser celte perte, il doit me donner 105 francs au lieu de 100. L'auteur applique cette donnée, le temps, à un grand nombre de transactions, même aux bénéfices de l'entrepreneur, mais il me semble dépasser le but, comme j'aurai l'occasion de le montrer plus loin au chapitre xix (^Intérêts).

M. de B.-B. croit devoir distinguer entre le capital social et le capital privé. Il rappelle d'abord, qu'à la suite de Bodbertus M. Wagner a di^tingué le capital national (capital en soi) du capital privé (capital devenu propriété privée); il trouve que celte distinction a déjà son intérêt, ce dont je doute fort, mais

qu'elle n'est pas ce qu'il y a de mieux. M. de B.-B. croit avoir à nous offrir une division plus parfaite (p. 69); nous allons la reproduire à titre de document.

Le capital social, le capital en soi, c'est-à-dire les moyens de production se composent :

1® Des améliorations agricoles productives, digues, conduites d'eau, etc. ;

i2° Construction ou bâtiments productifs : ateliers, usines, magasins, routes, chemins de fer et autres productifs de revenus ; 3° Les instruments, machines, outils, etc.; 4° Les animaux employés au travail;

S'' Les matières premières (textiles, métaux, etc.) et leurs compléments (chauffage, produits chimiques, etc.);

6° Les marchandises ou produits achevés, en magasins; 7° Le numéraire.

Le capital privé se compose (p. 76) :

1° De tous les biens qui forment le capital social ; 2° Des objets de jouissance (de consommation) que le propriétaire n'emploie pas lui-même, par exemple des maisons de rapport (une maison de rapport n'est pas du tout un objet de jouissance ou de consommation), un cabinet de lecture, etc. (non plus). L'auteur compte ici les aliments avancés aux ouvriers, et, selon lui, d'autres ajoutent les brevets d'invention, la clientèle, les droits utiles, etc.

Nous aurions plus d'une objection à faire, mais nous devons y renoncer, pour pouvoir donner encore quelques-unes des idées de M. de Bœhm-Bawerk.

Le capital est le symptôme du progrès industriel, il prouve qu'un jour on a fait des efforts pour se procurer ces moyens de production. Le capital est aussi une cause intermédiaire de production, ce qui veut dire qu'il ne produit pas seul, qu'il est seulement l'instrument d'un homme. Enfin, le capital est luimême une cause de nouveaux progrès.

Dans un autre chapitre, l'auteur examine la théorie de la formation du capital, et constate ou établit l'influence prépondérante de l'épargne. Il ouvre une polémique contre Rodbertus, Lassalle et autres adversaires de l'épargne, môme M. Wagner et presque M. Kleinwiichter. Dans certaines régions, il devient de plus en plus fréquent de professer des opinions qui sem-

Lient devoir plaire aux socialistes ou à leurs protecteurs, quoique évidemment nuisibles à. l'humanité.

M. Schaffle, surtout dans son Bau und Leben des sociakn Korpers (Construction et vie du corps social), nous fournira une transition naturelle pour arriver aux auteurs socialistes. Dans le tomel", p.24G,comme dans ses ouvrages antérieurs, il enseigne que le capital est un moyen de production, mais il en entoure la possession de clauses et conditions qui lui donnent une couleur socialiste, surtout tome III, p. 419 et suivantes, où il verse alternativement l'honneur et l'indignité sur le capital. En somme, le capital privé rend de grands services, et l'humanité ne pourra pas s'en passer tant qu'on ne connaîtra pas un régime supérieur, encore à trouver, car M. Schâffle n'accepte le socialisme actuel que sous bénéfice d'inventaire.

Mario, autre socialiste modéré [Untersuchungen, t. III), admet les capitaux (p. 228) et les sépare des moyens ou du fonds de consommation, mais il fait une troisième classe des objets de consommation qui peuvent devenir des moyens de production. Cet auteur esta beaucoup d'égards sympathique, mais il n'a exercé qu'une très faible influence sur l'opinion, peut-être aucune ; il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter. Nous croyons devoir consacrer de préférence l'espace dont nous disposons à Rodbertus, Lassalle, K. Marx, M. Henry George.

Rodbertus, propriétaire de Jagetzow, ancien député et même, pour quelques jours, ministre de l'agriculture en Prusse, a conçu dès 1842 un plan de réforme sociale qui, pendant longtemps, n'a même pas eu le succès d'estime qu'on accordait à ses recherches archéologiques, jusqu'à ce que Lassalle et plus tard surtout M. Ad. Wagner et ses émules l'ont mis en lumière. K. Marx et même Proudhon y ont contribué indirectement (ce dernier sans le connaître) en forçant l'opinion publique à s'occuper du socialisme. Pour ma part, je n'ai jamais compris le bruit qui s'est fait autour du nom de ce rêveur bienveillant, qui ne manquait ni de savoir ni d'intelligence, mais qui partait de prémisses fausses, d'erreurs qui étaient devenues un parti pris et qui naturellement faisaient dévier son raisonnement (1). C'est au point de départ qu'il faut le prendre pour le

(1) Il reconnaissait cependant que son système n'est pas applicable actuolleinent et ne le sera pas avant des siècles. C'est dire : jamais.

réfuteraisément. Or, lepoint de départ est une assertion gratuite qui se résume en ceci: un homme ne peut produire que ce qu'il lui faut pour se soutenir, il ne lui reste rien pour lui servir de capital. Aussi n'y eut-il de capitaux que lorsque l'esclavage fut établi. C'est avec le travail des esclaves que le maître se forma un capital. « Jamais, dit-il, un homme n'aurait pu cultiver son champ et se faire un capital » (3 1er Brief, p. 48). Eh bien, cette assertion est fausse, elle est démentie par l'histoire, qui nous montre des cultivateurs sans esclaves, et aujourd'hui ils existent par millions. D'ailleurs, un esclave est un homme, il ne pourrait donc produire, selon R, que sa propre nourriture et pas même, puisqu'<7 produit moins qu'un homme libi-e (1). Plus loin, p. loi, il parle des capitaux mobiliers et soutient qu'un homme, travaillant lui-môme, même si on lui fournissait à crédit les matières premières et les instruments, ne pourrait pas accumuler des capitaux sans faire travailler des ouvriers. Tout cela est faux. Cela revient à dire que personne ne peut produire pour l'avenir, ni rien épargner, ce qui est contraire aux faits, puisque les forces, l'intelligence et les ressources naturelles des hommes diffèrent très sensiblement.

Prenons maintenant un passage de la quatrième lettre à M. de Kirchmann, qui porte le titre de Das Kapital (publication posthume, Berlin, Puttkammer et MLihlbrecht, 1884), p. 231 et suivante. L'auteur, pour mieux exposer ses idées, suppose un homme '< isolé », un Rubinson. « Les besoins de l'homme se renouvelant après chaque satisfaction, ils forment une série croissant à l'infini. Les moyens de satisfaction sont consommés plus ou moins rapidement par la satisfaction même des besoins, le travail étant limité par le temps et par la force. Par conséquent, rhomme est obligé de travailler sans relâche, et aussi productivement que possible, pour couvrir autant que possible ces besoins. » Ce passage suffit pour montrer, ou que Rodbertus n'a pas de vues nettes, ou qu'il les eml)rouillc inconsciemment pour les besoins de sa cause. Nous avons souligné «plus ou moins rapidement », sont-ce \h des mots sans signification : plus ou moins? le gibier abattu en une jour-

(1) Ou peut objecter que le uiaitre priverait l'esclave d'une partie de ses produits; mais tant que l'esclave travaille sans machines il no produit généralement que le nécessaire pour vivre; si son niaitre lui en enlt'vo une partie, il abrège sa vie.

née, suffira-t-il pour un repas ou ira-l-il jusqu'à dix? Ce point est très important, car quand on a de la nourriture pour quelques jours à l'avance, on a des loisirs pour fabriquer des instruments. Rodbertus ajoute : « sans relâche », c'est encore une assertion, mais celle-ci purement ornementale, contradictoire aussi, puisqu'il admet ailleurs que l'homme devra consacrer du temps et du travail à faire des instruments qu'on

ne mange pas. Ce sont ces instruments el les matières premières qu'il nomme capital et il les distingue « des moyens de satisfaction » (objet de consommation). Il continue (p. 232) : « Cette distinction diffère de la manière de voir des économistes. Ces derniers considèrent comme le premier capital, même de l'homme isolé, la provision d'aliments dont il vit pendant ([u'il s'occupe de nouvelles productions ». Suivent plusieurs pages où tantôt il accepte, tantôt il rejette celte manière de voir.

Ce ne sont que jongleries avec les mois capital elrer^enu. Sans doute on peut consommer son capital, ou réserver une partie ilu revenu pour la production, mais Rodbertus ne veut pas de cette apparente confusion, il veut que le capital reste toujours capital (instruments et matières premières), et le revenu, revenu (objets de consommation). 11 reproche aussi aux économistes d'attribuer au capital la puissance d'accroîLre la production, tandis que la multiplication n'a lieu que si l'on sait torcer la nature ( au moyen d'instruments) de venir plus efficacement en aide au travail. Il me semble que c'est bien là ce ({ue les économistes disent, et c'est bien l'instrument dirigé par l'homme qui multiplie les produits; mais non, Rodbertus soutient que c'est le travail qui a été rendu plus efficace par les instruments. Querelle de mot ! Niez donc que les instruments ont collaboré et refusez-leur une part du produit ? M. Rodbertus sait nier; ainsi p. 240 il nie que le capital est le résultat de l'épargne. Nous ne pouvons pas employer nos pages pour reproduire des arguments qui ne prouvent rien, nous allons le réfuter en regardant de près un des exemples qu'il donne. Un sauvage, dit-il, veut cueillir un fruit et casse une branche pour s'en faire un bâton. Ce bâton rend le travail de la cueillette plus efficace, le produit est le résultat de deux travaux successifs : la casse du bâton, la cueillette du fruit. Soit; mais Rodbertus s'arrête là. Il veut montrer que le sau-

vage a tout fait, le travail préparatoire (instrument) et le travail définitif. J'ajoute : le sauvage peut aussi être intelligent, prévoyant et conserver son bàlon (l'épargne); le lendemain il n'aura plus besoin de casser la branche, il procédera sans travail préparatoire à la cueillette du fruit. Au premier jour le bâton était un instrument, au deuxième un capital. Évalué en argent, le fruit du premier jour a coûté, mettons 10 centimes, le deuxième seulement 5 centimes (et une fraction pour l'usure du bâton).

Lassalle est un adversaire plus dangereux que Rodbertus auquel il emprunte une partie de ses idées. Dans une brochure dirigée contre Schulze-Delitzsch, portant comme soustitre : Capital und Arbeit (Capital et travail. Berlin, Schlingmann, 1864), Lassalle attaque son adversaire avec une violence d'extrême mauvais goût, en s'appuyant le plus souvent sur de simples assertions, ou sur, ce qui est pire, des plaisanteries, des farces (voy. p. ex. p. 173 et suiv.). Toute son argumentation se réduit naturellement à donner du capital une autre définition que les économistes, et quelle définition? Le capital est une somme d'argent (ou des objets quelconques) qu'on peut placer à intérêts. En effet, p. 100, il dit, parlant à Schulze-Delitzsch : Vous croyez que l'arc du sauvage est un capital ? C'est, une erreur; l'arc est un instrument de travail; pour être un capital, il faudrait qu'on pût le placer productivement, car, dus unbedingte Kentzeichen des Capitals ist, werbend auftreten zu kônnen, le caractère distinctif du capital est de pouvoir être placé de manière à produire une rente. Par conséquent, pour celui qui fait valoir lui-même ses instruments de production, il n'y a pas de capital; c'est l'opinion de Lassalle comme de K. Marx; nous ne pourrons donc jamais nous entendre (1).

Lassalle dit ensuite qu'il ne peut pas y avoir de capital tant que la division du travail n'est pas établie, car le travail étant seul productif, l'instrument ne vaut que dans la main de l'ouvrier, et à qui le prêter, si tout le monde a la même industrie ? Servons-nous de l'exemple de l'arc cité par Lassalle pour le réfuter'.Lorsque tout le monde vit delà chasse, l'arc fait par un sau-

(1) Au fond, werbend aufLreten zu kœnnen ne veut pas absolument dire que le capital soit placé à intérêt, c'est plutôt que le capital gafjnc de l'argent. Nous avions traduit la pensée, le mot werbend n'ayant pas ici d'équivalent français. Or l'arc aussi peut wt'rbend auflreten, gagner de l'argent.

vage peut très bien se prêter à un autre et rapporter nne rémunération au prôlcur ; de cette façon l'arc a été placé à intérêts. Lassalle nie aussi qu'il y ait eu des capitaux dans l'antiquité, parce qu'on avait des esclaves; voyons donc ce que vaut cette raison. Rappelons d'abord qu'il y avait dans l'antiquité des banquiers, des capitalistes et du commerce. 11 est vrai qu'il n'était pas honorable de prêter de l'argent, mais c'était simplement parce qu'on prenait des intérêts exagérés, qu'on empruntait pour consommer, et que le débiteur insolvable devenait esclave. Encore ne savons-nous pas ce qu'on pensait des prêts dans le commerce, des prêts pour afl'aire, car généralement les prêts dont on parle dans les auteurs sont faits à des gens qui dépensaient les fonds d'une manière improductive. Quant aux esclaves, d'après le droit ou les usages de l'époque, ils pouvaient être considérés comme capital, capital horrible, sans doute, mais productif, non seulement par leur travail direct, mais aussi parce qu'on les prêtait contre rémunération. Lassalle fait ensuite une grande dépense d'érudition pour montrer que (si l'on accepte sa définition) il y avait au moyen âge peu ou point de capitaux, et tous ses efforts ont pour but de pouvoir soutenir que le capital est une catégorie historique, c'est-à-dire, qu'il est un phénomène qui a apparu dans un temps et qui doit cesser (l). Nous pourrions nous contenter de dire que bien des progrès sont survenus longtemps après le commencement des temps historiques; entre mille, citons les chemins de fer, ou si l'on préfère un progrès moral, citons l'abolition de l'esclavage, et il ne s'ensuit pas que ces progrès doivent nécessairement disparaître, parce qu'ils ne datent pas des temps préhistoriques ; toutefois nous n'avons pas besoin de cet argument, sans pourtant en faire fi ; il suffît que nous maintenions la définition du capital que nous avons en commun avec tous les économistes, savoir : qu'on doit compter parmi les capitaux tous les produits qui aident à la production et qui en augmentent les résultats. Nous retrouverons sans doute Lassalle en parlant des salaires.

(1) Si le capital mobilier s'est surtout multiplié dans les temps modernes, depuis la découverte de l'Amérique et la formation do grands États, plus tard les progrès de la science n'y ont pas été étrangers. Les capitaux se sont donc plus particulièremenr, multiplies depuis un ou deux siècles, mais « l'embryoncapital ') (le mot est de Lassalle) date des temps préhistoriques.

K. Marx a beaucoup d'idées en commun avec Lassalle, et s'en distingue peut-ôlre plus par les procédés dialectiques que parles doctrines, dont quelques-unes remontent soit i\ Rodbertus, soit à Proudhon (qu'est-ce que la propriété? 1840) et même à des auteurs anglais antérieurs (1). On en veut à la propriété privée qui serait de sa nature exploitatrice du travail. Toutes les démonstrations des socialistes tendent vers ce but, c'est-à-dire que les arguments sont conçus et que les développements sont dirigés de manière à sembler l'atteindre. Heureusement, la vérité reste la vérité et l'on ne trompe, à la longue, que ceux qui se laissenttromper par bêtise ou par intérêt. Quant à la doctrine de K, Marx, elle repose entièrement sur sa théorie de la valeur (2), et cette théorie touche à la définition du capital, aux prix, aux salaires; nous devons y revenir à plusieurs reprises pour l'examiner à chacun de ces points de vue.

Qu'est-ce donc que le capital, selon K. Marx ? Le chapitre IV (p. 61) de son livre, qui traite de « la formule générale du capital » commence ainsi (3) :

« La circulation des marchandises est le point de départ du capital. Il n'apparaît que là où la production marchande et le commerce ont déjà atteint un certain degré de développement. L'histoire moderne du capital date de la création du commerce et du marché des deux mondes au seizième siècle.

« Si nous faisons abstraction de l'échange des valeurs d'usage, c'est-à-dire du côté matériel de la circulation des marchandises, pour ne considérer que les formes économiques qu'elle engendre, nous trouvons, pour dernier résultat, l'argent. Ce produit final de la circulation est la première forme d'apparition du capital. »

La circulation des marchandises et l'argent ne sont nulle-

(1) K. JLirx n'a pas admis cette filiation de ses idées, il n'a cru rien devoir, ni à. Rodbertus, ni à Proudlion. Du reste, des gens rjui ont le mcuie but, démolir ce qui existe, peuvent bien se rencontrer.

(2) Nous rappelons que, selon K. M., le travail confère seul de la valeur, et cette valeur est mesurée pai- le temps qu'on a consacré au travail. Deux objets ayant coûté le même nombre d'heures do travail normal (dit social), ont la mémo valeur. Cette théorie a été réfutée dcdilVérentes façons. On a notamment montré que ce n'est pas le travail qui confère la valeur, mais c'c>t la valeur qu'aurait le produit qui porte l'homme à lui consacrer ce travail.

(:?) Nous nous servons do la traduction française approuvée par l'auteur, mais nous la comparons souvent avec l'original allemand.

ment, comme le prétend K. Marx, la première forme du capital, ce n'en est qu'une des dernières : les instruments, provisions, matières premières ont précédé les marchandises et l'argent. Encore, selon K. Marx lui-même, l'argent n'est-il pas toujours du capital, il ne l'est qu'après un tour de passe-passe que nous allons divulguer (p. 63, 64). Pierre va au marché avec 1,000 francs dans sa poche, mais cette somme n'est pas encore un capital, elle est seulement destinée à le devenir. Pierre achète pour ces 1,000 francs des marchandises qu'il revend ensuite à Paul pour j,100 francs, bénéfice 100 francs. Ce seraient ces 100 francs de bénéfice qui donneraient aux 1,000 fr. le baptême capitaliste. Seulement, K. Marx s'abstient de répondre à deux questions : 1° pourquoi Paul donne-t-il 1,100 francs pour une marchandise qui n'en vaut que 1,000(1)? et 2° si Pierre perdait iOO francs sur sa somme de 1,000 francs — cela se voit dans le commerce — les 900 qu'il recevrait en revendant sa marchandise, seraient-ils du capital?

Beaucoup plus loin, page 344, l'auteur cite en note un passage d'un travail antérieur, où il a été plus explicite : « Le nègre est un nègre. Ce n'est que dans certaines conditions qu'il devient esclave. Celte machine que voici est une machine à filer du coton. Ce n'est que dans les conditions déterminées (quand il y a des travailleurs salariés) qu'elle devient capital. Hors de ces conditions (quand, par exemple, la machine se trouve dans une île sans habitants) (2), elle est aussi peu capital que l'or par lui-même est monnaie et que le sucre n'est le prix du sucre... Le capital est un rapport social de production. C'est un rapport de production historique. » C'est un tissu de fausses analogies et d'assertions gratuites. Sans doute, une machine délaissée dans une île inhabitée n'est pas un capital, mais une machine que le propriétaire fait marcher lui-même produit tout aussi bien que lorsqu'il la fait travailler sous la direction d'un ouvrier; elle est du capital dans les deux cas et sans la moindre différence, tandis que K. Marx ne reconnaît pas

(1) Il donne une réponse p. C8, l^e colonne : c"est un « privilège mystérieux " qui fait donner 1,100 francs au lieu de 1,0(I0. Ces lOu francs ne s'expliquent donc pas dans le système de K. M., mais ils s'expliquent dans le système « vulgaire », c'est-a-dire dont tout le monde reconnaît la vérité. Le fait le gêne, il l'ignore, en détourne les yeux.

(3) Les intercalations entre parenthèses sont de nous. Elles sont interprétatives.

comme capital un instrument dont le propriétaire se sert luimême.

Du reste, abordons le point essentiel. K. Marx veut montrer que le capital est un tyran qui pressure l'ouvrier; il lui achète six heures de travail et le force à donner douze heures de sa peine; cet excédent de six heures de travail, dit Mehrwerth (plus-value, ou mieux excédent de valeur ou de travail), formerait, selon le théoricien du socialisme, le gain du capitaliste. Nous allons voir comme il y arrive, en reproduisant un passage qui ne renferme heureusement aucune des plaisanteries de mauvais goût dont l'auteur émaille volontiers son argumentation (1). Ce passage se trouve pages 82 et 83 de la traduction française approuvée :

(' Regardons-y de près. La valeur journalière de la force de travail revient à 3 schellings, parce qu'il faut une demi-journée pour produire quotidiennement cette force, c'est-à-dire que les subsistances nécessaires pour l'entretien journalier de l'ouvrier coûtent une demi-journée de travail. Mais le travail passé que la force de travail recèle, et le travail actuel qu'elle peut exécuter, ses frais d'entretien journaliers et la dépense qui s'en fait par jour, ce sont là deux choses tout à fait différentes. Les frais de la force en déterminent la valeur d'échange, la dépense de la force en constitue la valeur d'usage. Si une demi-journée de travail sufût pour faire vivre l'ouvrier pendant vingt-quatre heures, il ne s'ensuit pas qu'il ne puisse travailler une journée tout entière. La valeur que la force de travail possède et la valeur qu'elle peut créer diffèrent donc de grandeur. C'est cette différence de valeur que le capilaliste avait en vue, lorsqu'il acheta la force de travail. L'aptitude de cette force de faire des filés ou des bottes n'était qu'une conditio sine qua non, car le travail doit être dépensé sous une forme utile pour produire de la valeur. Mais ce qui décida l'affaire, c'était l'utilité spécifique de cette marchandise, d'ôtrc source de valeur et de plus de valeur quelle nen possède elle-même. C'est là le service spécial que le capitaliste lui demande. Il se conforme en ce cas aux lois éternelles de l'échange des marchandises. En effet, le vendeur de la force de travail, comme le vendeur de toute

(1) Ces plaisanteries, dont Lassallo aussi use parfois, rappellent les jongleurs qui, entre deux tours, l'ont des bo7iimcnls pour distraire leur public. jNous avous toujours pensé qu'une bonne argumentation fuyait les hors-d'œuvre.

378 LA P[$ODi;CTION.

autre marchandise, en réalise la valeur échangeable et en aliène la valeur usuelle. »

Voilà en quoi consiste l'habileté de K. Marx : il fait une série de suppositions et vous dit au commencement que ce n'est qu'une supposition, « mêlions six heures » (p. 73-74). Quand on lit « mettons >>, on laisse passer le chiffre, une supposition ne porte pas à conséquence. Si l'on avait commencé par dire ; six heures de travail par jour suffisent pour élever un homme et l'entretenir, vous auriez répondu : prouvez-le. Il est évident qu'aucune preuve n'est possible ici, car le montant des besoins et la productivité des forces varient presque d'un homme à l'autre. K.Marx commence donc par un « mettons », et vous laissez passer. Le tour de passe-passe consiste à considérer au bout d'une page ou deux la supposition comme un fait acquis, K. Marx affirme alors (p. 81) qu'il faut six heures pour produire la valeur de 3 schellings. Il s'exprime ainsi : « Lors de la vente de la force de travail, il a été sous-entendu (sous-entendu ! !) que sa valeur journalière » 3 schellings, — somme d'or dans laquelle six heures de travail sont incorporées (sont au lieu de seraient) — et que..., etc. Au bas de la page vous lisez une note ainsi conçue : « Les chiffres sont ici tout à fait arbitraires.» Or, dans le passage cité, dans le texte, on traite les six heures de l'ouvrier et les 3 schellings comme des faits acquis (« sous-entendus ») et on en tire des conséquences. Tout le système de K. Marx est bâti là-dessus.

Ce n'est pas tout. Pourquoi la journée est-elle de douze heures? Je parle de la journée commerciale, celle d'après laquelle la valeur d'échange, le prix (le salaire) est coté. Si l'ouvrier sait que sa force de travail (qui est une marchandise, selon K. M.) a coûté six heures à établir, pourquoi ne fixera-t-il pas sa journée, commue on le fait pour toutes les marchandises dont parle K. Marx, à six heures? La journée coûte six heures, elle doit se vendre six heures — c'est la loi IMarxienne — et non douze heures. Le capitaliste ne peut pas disposer de plus qu'on ne lui a vendu, et le vendeur de travail ne se prêtera pas plus que le vendeur d'une autre marchandise à être spolié. Il ne s'agit pas ici de 100 fabricants qui tomberont sur un ouvrier, le garrotteront et le forceront de travailler contre son gré, mais de 100, de 1,000 ouvriers contre un fabricant. On répondra : il y a la faim, l'ouvrier travaillera à tout prix. Cette

objection est démentie par les grèves, la mise à l'index et le boycottage, les Trades-Unions, les Syndicats, les Gewerkvereine, par le grand nombre d'établissements qui perdent de l'argent et se ruinent et par beaucoup d'autres arguments que le lecteur trouvera aisément (Voy. le cbap. Salaire). Il nous a suffi de montrer le point faible du raisonnement pour que tout l'écbafaudage s'écroule. (On trouvera dans le Collectivisme de M. Leroy-Beaulien (Paris, Guillaumin), dans Die Grxnidlagen lier K. Marx'schen Kritlk, par M. Georges Adler (Tubingue, Laupp) et dans nombre d'autres ouvrages encore, des réfutations de la plus-value ou du Mehrwerth.)

M. Henry George est presque à tort classé parmi les socia-. listes, car il a en économie politique beaucoup d'idées saines; ce sont ses vues sur la propriété foncière qui l'ont fait ranger parmi eux. Ici nous n'avons à faire qu'au capital et nous allons, sur cette matière, citer quelques passage de son livre Progrès et pauvreté (1). Après avoir cité un certain nombre de définitions du capital et avoir constaté d'assez sensibles différences, il continue (p. 32) : « En réalité, bien des gens comprennent assez bien ce que c'est que le capital jusqu'au moment oi\ ils commencent à le définir (cela est vrai pour d'autres cboses encore) et je crois que leurs œuvres montreraient que les économistes qui donnent des définitions si variées emploient toujours le terme capital dans son sens le plus généralement admis, excepté dans leurs définitions et dans les raisonnements qui sont fondés sur elles. » La signification commune est celle que Sniitli lui a donnée en ces termes : « Cette partie du stock (des richesses) de l'homme dont il attend un revenu est son capital, y

M. Henry George recherche ensuite ce qu'il faut entendro par capital : « La terre, le travail et le capital sont les trois facteurs de la production. Si nous nous rappelons que le mot capital est un mot employé avec un sens en contradiction (en opposition?) avec le sens des mots terre et travail, nous voyons que rien de ce qui est compris dans l'un et l'autre de ces termes ne peut être classé sous le nom de capital. » Nous pouvons passer les développements dans lesquels l'auteur entre, en faisant remarquer qu'il a une raison particulière pour

(I) Pour l'acilitcr les vérifications à nos lecteurs, nous citerons d'après la traduction de M. Le ■\lonnicr (Paris, Guillauuiiii, 1887).

380 Lk PRODUCTION.

exclure la terre. Nous aurions d'ailleurs préféré le mot nature, d'autant plus qu'il y a terre et terre, celle qui est vierge de toute j culture et celle qui est défrichée, plantée, etc. M. H. George ' exclut aussi les facultés humaines ou acquises. Je transcris avec plaisir ce passage (p. 34) qui est presque identique à une opinion que j'ai émise ailleurs : « Dans le langage courant nous disons souvent que le savoir, l'adresse ou l'habileté d'un homme constituent son capital; mais c'est évidemment w/^e manière métaphoinque de parler. »

L'auteur définit ensuite les richesses et dit que « le capital c'est la richesse consacrée à un certain emploi » (p. 37). Plus loin (p. 42), il continue : « Maintenant, si après avoir ainsi séparé la richesse qui est un capital de celle qui n'en est pas j un, nous cherchons à étudier qu'est-ce qui fait la distinction entre les deux classes, nous voyons qu'elle ne consiste ni dans le caractère ni dans la distinction des choses elles-mêmes, l comme on a essayé de le prouver, mais dans cette considéra- '

tion : les choses sont ou ne sont pas dans la possession du consommateur. Telle portion de richesse considérée en ellemême, ou dans ses usages, ou dans ses produits, peut être échangée et est un capital; la même entre les mains du consommateur peut ne pas être un capital. » Ce critérium n'est pas sans valeur.

M. Henry George s'occupe aussi à montrer que, contrairement à l'opinion commune, les salaires ne sont pas tirés (exclusivement) d'un capital. Il combat par conséquent la théorie du fonds des salaires. Nous examinons cette question au cha pitre des Salaires, où nous apprécierons les vues émises sur cette matière.

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