CHAPITRE XV LE CRÉDIT
Le crédit est un terme d'une signification si compréhensible que sa définition doit être très large pour pouvoir embrasser l'ensemble de son domaine. Nous dirons donc que le crédit est une transaction, vente, achat, échange, prêt ou autre dans laquelle la livraison d'une marchandise et le payement du prix, le rendement d'un service et sa rémunération, l'avance d'un capital et son remboursement sont séparés par un intervalle de temps. En d'autres termes, le crédit est une affaire qui commence dans le présent et se termine dans l'avenir. Le contraire de l'affaire à crédit est l'affaire au comptant : donnant, donnant. Quelles que que soient les différences qui distinguent entre elles les différentes espèces de crédit, elles ont cela de commun que l'acte qui termine l'affaire est séparé par le temps de l'acte qui la commence. C'est là son signe dislinctif.
On s'étonnera de ne pas retrouver dans cette définition un mot qu'on rencontre presque toujours dans celle des autres économistes, c'est le mot confiance. Crédit ne vientil pas de crediturn, credere, croire? — S'est-on demandé pourquoi la même langue n'emploie pas plutôt fulucia, qui serait plus près du mot confiance que credere? — Mais nous n'aborderons pas ici cette élude de synonymie, sur laquelle nous aurons à revenir. JNous admettons d'ailleurs
très volontiers que la confiance joue un grand rôle en matière de crédit; sans confiance, beaucoup d'affaires ne se feraient pas (1), mais dans d'autres, il faut bien le dire, la confiance est plus ou moins, et même totalement, absente. Pierre va chez Paul et demande un prêt de 100 francs. — Paul na aucune confiance en Pierre, et refuse. — Alors Pierre dit : Ma montre vaut beaucoup plus de 100 francs, je vous la laisse en gage ; de plus, je payerai les intérêts usuels. Paul, qui fait valoir des capitaux en numéraire, prête les lOO francs, mais la confiance n'y est pour rien, c'est la valeur du gage qui Fa décidé.
Us sont nombreux les prêts sur gages ou nantissements, les avances sur titres, les prêts hypothécaires (crédit foncier), où la confiance joue un rôle minime ou nul. Toutefois, parmi les procédés du crédit, ceux qui sont fondés sur la confiance du créancier dans la bonne foi et la solvabilité du débiteur, sont précisément ceux qui rendent le plus de services à rhumanité.
C'est même pour cette raison que nous traitons du crédit immédiatement après avoir parlé du capital. Dans certains cas, en effet, il en est le puissant et aussi le bienfaisant auxiliaire. Il n'augmente pas le capital, mais il le rend plus efficace. 11 en diminue ou abrège le chômage, en le faisant passer des mains qui ne savent ou ne veulent pas le faire fructifier, en des mains plus laborieuses et plus entreprenantes. Le crédit sait aussi réunir les parcelles de capitaux qui seraient impuissants dans leur isolement, pour répartir ensuite les masses agrégées autant que possible, au mieux des intérêts de tous (v. le chap. Banques). Les services que le crédit rend sont si nombreux, son action est si répandue, si variée, si universelle dans le monde économique, que certains savants en ont
(1) La confiance joue souvent un rôle dans l'achat au comptant, par exemple, quand on achète sans connaître la qualité intrinsèque, etc., des marchandises.
fait la caractéristique de notre régime économique. Selon ces savants, après une société qui ne connaissait que le troc — les échanges en nature — est venue une autre qui s'est servi de la monnaie pour faciliter ses transactions ; aujourd'hui, la société est dans une troisième phase, a atteint le troisième échelon, et les afîaire se font principalement à l'aide du crédit.
Cette chronologie économique a des côtés faibles, mais ce qui est vrai, et qu'on n'avait pas encore clairement vu, c'est qu'à l'aide du crédit la production dispose, non seulement des capitaux qui lui sont expressément consacrés, mais encore d'une bonne partie du fonds de consommation, sinon le tout, qui n'est pas compris, comme le capital, parmi les instruments de travail. Or, voici comment le fonds de consommation ou le revenu vient en aide au capital. Le revenu est un fonds qui sert à acheter les produits achevés, immédiatement consommables, dont nous usons pour satisfaire nos besoins de tous les jours. La plupart de ces produits ont passé par beaucoup de mains avant d'arriver jusqu'au consommateur. Supposons qu'il achète une redingote ; celle-ci a été successivement de la laine brute, de la laine filée, du drap, et nous abrégeons la liste des producteurs intermédiaires. Il n'y a rien d'extraordinaire à supposer que le négociant en laine n'a payé le propriétaire du troupeau qu'avec l'argent ([u'il a reçu du filateur, que celui-ci a payé avec l'argent du fabricant de drap, qui a eu besoin des fonds du tailleur pour rembourser son fournisseur, et (ju'enfin l'acholeur de la redingote a définitivement éteint, à l'aide de sou fonds de consommation, toute la série des dettes contractées successivement par les producteurs. Ces producteurs ont donc marché autant à l'aide du crédit que de leurs capitaux propres, le consommateur n'est intervenu qu'à la fin, et en attendant, un établissement de crédit, une
banque, s'est trouvé disposé à faciliter les transactions, nous dirons ailleurs par quels procédés (1). Ici, il nous a suffi de montrer que la dépense du consommateur rembourse toute la série d'avances des producteurs (2),
Le crédit dont il vient d'être question a été classé à part — peut-être à tort — par un savant économiste d'Autriche, sous le nom de crédit commercial, parce qu'il a souvent un caractère mixte; mais généralement les auteurs ne le distinguent pas des deux formes qui suivent et qu'on désigne l'un comme crédit personnel, l'autre comme crédit réel.
Le crédit personnel repose essentiellement sur la confiance que le futur créancier a en son futur débiteur, ou, si l'on veut, que le bailleur àc crédit a dans le preneur de crédit, car la confiance précède l'acte du prêteur. Celui-ci croit que l'emprunteur voudra, pourra ou sera contraint de payer. La confiance active est d'autant plus prompte et étendue que ces trois circonstances se trouvent plus visiblement réunies. Mais leur réunion n'est pas indispensable, le possesseur du capital peut se décider plus particulièrement par une seule d'entre elles. Il peut se dire : X est honnête, laborieux, intelligent, bien achalandé, il n'a pas encore de quoi me rembourser, mais il l'aura ; il peut aussi ne pas se préoccuper de son caractère, et se contenter de le savoir riche ; enfin, même s'il est convaincu de sa solvabilité, il faut encore qu'il soit certain de pouvoir, au besoin, le contraindre à s'exécuter.
Tous les économistes ont mentionné la sécurité, en parlant du crédit, mais il s'agissait pour eux de la sécurité
(1) Nous rappellerons ce fait, qu'en dehors de leurs capitaux, beaucoup de personnes déposent chez leur banquier une bonne partie des revenus destinés à être dépensés dans le courant de l'année, et ces sommes servent ép,alenient de capitaux au banquier, tout en restant des revenus pour leur propriétaire.
(2) Voilà d'où vient le mot dont on a tant abusé : « Faire marcher le commerce ». Mais les consommations anormales ne peuvent faire marcher qu'un commerce anormal, ce mouvement n'est pas sain, et il aboutit a une crise.
LE CREDIT. 38a
du lendemain et du surlendemain, car le temps est la donnée fondamentale du crédit. Ils pensaient plus particulièrement aux risques que courent les affaires à des époques de troubles révolutionnaires ou de guerres, et à l'influence de ces circonstances sur le taux de l'intérêt. JNous traitons ailleurs de cette influence, mais ici il n'est question que de la sécurité que procure une justice bien organisée et faisant respecter les contrats.
Le crédit réel exige beaucoup moins de confiance, car ce n'est plus à la personne qu'on prête, mais — pour ainsi dire — à la fortune. Le crédit personnel est fondé sur des qualités, des vertus, sur des « biens immatériels », très précieux, mais peu visibles et encore moins tangibles, auxquels il faut croire pour les voir ; tandis que le crédit réel est fondé sur des biens matériels, auxquels on croit, après, les avoir vus. Le crédit réel prend des garanties au moyen de nantissements ou d'iiypothèques, procédés qui confèrent au prêteur une sorte de copropriété conditionnelle sur la chose qui lui sert de gage. Si cette situation donne « ses sûretés » au prêteur et lui offre certains avantages, elle n'est pas sans inconvénients, qui varient selon la législation des divers pays. On a vu des créanciers préférer un répondant à une hypothèque.
Le crédit commercial, si tant est qu'on en veuille faire une classe à part, est souvent ua genre mixte, à la fois personnel et réel, car il est difficile de faire le commerce sans posséder quelques capitaux et sans jouir en outre de quelque confiance. Quand on prend des renseignements sur un commerçant, on demande d'abord : fait-il honneur à sa signature? (crédit personnel), puis: a-t-il de la fortune propre, est-il solide? (crédit réel). 11 est vrai qu'on ne voit pas toujours cette fortune (1), et encore moins ne la
(1) Nous connaissons des cas où des l'abricants se sont fait donner un cautionnement de détaillants auxquels ils faisaient d'importantes livraisons.
toiiclio-t-on, c'est im simple renseignement qu'on accepte de confiance (celui qui le donne encourt cependant une certaine responsabilité). Eu somme, il vaut mieux considérer le crédit commercial comme entrant dans la catégorie des crédits personnels. D'ailleurs, les situations mixtes sont fréquentes dans la pratique, et ce serait peutêtre pousser trop loin les classifications que de faire une place distincte à chaque combinaison : un classement fondé sur des caractères tranchés comporte du moins une grande netteté, ce qui est un mérite nullement à dédaigner.
Pour chacun des deux — ou trois — sortes de crédit, il faut toujours au moins deux personnes, celui qui l'accorde et celui qui en jouit. « Avoir du crédit » n'est pas l'apanage de tout le monde. C'est une position favorable due au caractère de l'homme, à l'étendue de sa fortune, quelquefois au simple fait de n'y avoir jamais recours. On sait que « avoir du crédit » veut dire qu'on parvient facilement à se faire confier des capitaux, ou seulement des produits ou des marchandises (1). Des personnes sans crédit peuvent cependant en avoir besoin, on a donc souvent cherché le moyen de leur en procurer en l'absence de ses conditions usuelles, en inventant des combinaisons remplaçant l'existence effective de biens, et surtout d'immeubles, par des fictions destinées à établir des réalités imaginaires. Jusqu'à présent le succès de ces inventions n'a pas été grand : ou l'affaire n'a pas pris, ou, si la chose a bien commencé, elle a toujours mal fini. Les procédés du crédit semblent pleins d'apparentes fictions, mais dès qu'on veut mettre une vraie fiction à la base d'une affaire, celle-ci éclate comme une bulle de savon et dévoile son vide intérieur.
(1) On vend beaucoup plus facilement des marchandises à crédit qu'on ne prête de l'argent, et ce n'est pas sans de bonnes raisons.
Le crédit, nous le répétons, prend des formes variées. Ainsi, il se présente fréquemment sous la forme d'un prêt, soit en numéraire, soit en marchandises. Le numéraire peut être remis de la main à la main, ou transféré au moyen d'un chèque; il peut aussi être avancé par une banque, sous la forme de l'escompte d'un billet à ordre (ou d'une lettre de change). Dans ce dernier cas, le prêt est habituellement fait pour trois mois, et s'il doit avoir une durée plus longue, le billet échu est remplacé par un nouvel effet. Cela s'appelle renouveler le billet. Quand le prêt est fait de la main à la main, le prêteur peut en fixer l'échéance à volonté. Dans les affaires, l'emprunteur délivre toujours au prêteur un document par lequel il reconnaît sa dette. Il y a cependant des prêts pour lesquels il n'existe d'autre document que leur inscription dans les livres du prêteur.
Le prêt de marchandises se fait le plus souvent sous la forme d'une vente à crédit; quand l'acheteur en a payé le prix, la dette est éteinte. Il est des cas oi^i le prêt est remboursé en nature. Un paysan peut emprunter à un voisin un sac de blé pour les semailles, et lui rendre un sac et un {[uartlors de la récolte. Dans ce cas, comme lorsqu'il emprunte de l'argent, rcmpnoitear devient p'opriétaire de la chose prêtée^ il peut la transformer ou la détruire, il n'en doit que la valeur, il ne rendra pas l'objet en nature, mais l'équivalent et les intérêts. Les dépôts dans les banques se font de deux façons : si l'on dépose des sommes d'argent, la banque rendra une somme semblable ; si l'on dépose des valeurs déterminées, des inscriptions de rente, des actions, des obligations, ce n'est plus une A^aleur égale, ce sont les mêmes pièces ou documents que la banque devra rendre (il peut en être de même de lingots, de bijoux). Dans le premier cas, la banque paye le plus souvent un intérêt pour avoir le droit de se servir de l'argent ;
dans ic second (qui est à i)eine une affaire de crédit), la banque est simplement gardienne et se fait payer une taxe de garde (v. le chap. Banque).
On a voulu appliquer le mot crédit aux cas où l'on prête une maison, un cheval, un livre ; mais à tort, c'est le mot louage qu'on doit employer, car il faut rcndii! en nature la chose prêtée, le j)ropriétairc n'en ai/mit pas, comme dans les cas précédents, aliéné la propriété [\). Les 100 francs prêtés se dépensent, le blé se transforme, mais comme ce sont des choses fongiblcs (remplaçables), on paye avec d'autres 100 francs, avec d'autre blé, tandis que le locataire, en se retirant, laisse la même maison qu'il a reçue en entrant. Et si le loyer ou le fermage est payé d'avance, il n'y a aucun crédit, s'il se paie au terme, postnumerando, le crédit est si peu important qu'il ne mérite pas qu'on s'y arrête (2).
On a distingué aussi le crédit de production du crédit de consommation. Dans le premier cas, c'est un capital qu'on prête, et l'on est en droit de s'attendre à le voir se reproduire par l'emploi (la production) auquel il est destiné; c'est un motif supplémentaire de confiance. Le crédit de consommation se fait plus souvent sous la forme d'une vente h. crédit que d'un prêt de numéraire, et comme l'emprunteur consommera les objets achetés ou le montant du numéraire, il doit compter sur des ressources futures, peut-être imprévues pour solder sa dette ; or, cette incertitude du payement jette de la défaveur sur ses emprunts improductifs. On a cependant fait remarquer qu'un crédit de consommation pouvait parfois être productif,
(1) C'est-à-dire la propriété de l'objet en nature, restant créancier de sa valeur seulement.
(2) On sait que les propriétaires qui n'exigent pas l'avance du terme ont l'habitude de s'assurer que le locataire garnira l'appartement d'assez de meubles pour couvrir le loyer. Le propriétaire a d'ailleurs un privilège sur ces meubles (tant qu'ils ne sont pas sortis de sa maison) en cas de nonpayement du loyer.
par exemple, s'il aide un ouvrier malade à recouvrer la santé, ou s'il permet à un jeune homme de faire ses études. Mais ce sont là des cas exceptionnels, le prêt est ici plus souvent un acte de bienveillance, de charité, qu'une affaire. — Le prodigue ne demande que des crédits de consommation.
A la théorie du crédit se rattachent la question de l'intérêt du capital, celles des banques et du crédit public. Nous aurions aussi à examiner l'influence du crédit sur les monnaies, sur les prix et les salaires, mais sur tous ces points nous renvoyons aux chapitres spéciaux. Nous allons maintenant passer en revue les opinions saillantes émises sur le crédit parles principaux économistes qui nous ont précédé.
Les premiers économistes n'ont attaché qu'une faible attention aux manifestations du crédit; leur principale préoccupation était d'expliquer et de justifier l'intérêt du capital, d'en établir le taux et ses fluctuations, et quand avec cela on avait formulé une phrase contre le crédit mal entendu, on en était quitte avec cette matière. Nous traitons de l'Intérêt (v. le chap.) dans la partie consacrée à la distribution des richesses, ou mieux à la distribution des résultats de la production entre les divers agents qui y ont pris part ; là, l'intérêt est pour nous, comme pour tous les économistes, la part du capital, et nous avons à démontrer que cette rétribution est méritée, et que le taux en est régi par des causes ou des lois connues. Nous avons aussi consacré un chapitre (Banque) au commerce du crédit. Dans le présent chapitre, nous envisageons le crédit seulement comme agent secondaire de production, et nous examinons sous quelles formes il apparaît, et dans quelle mesure il est utile.
Le dix-huitième siècle a vu des auteurs qui attribiuiient au crédit le pouvoir que possède seule la fameuse pierre philosophale, celui de faire de l'or. Law est le représentant le plus éminent de cette manière de voir, mais nous ne nous y arrêterons pas, d'autres en ont assez parlé; nous nous bornerons à citer un court passage de Condillac, qui a été un des der-
390 LA PIIODCCTION.
niers qui ait été pris par cette illusion. Dans Le commerce et le gouvernement, I, chapitre xvii (p. 307, Guillaumin) il dit : « C'est qu'une lettre de change s'achète argent comptant, et se paye à terme. Vous donnez 100,000 francs aujourd'hui pour en toucher 100,000 dans un mois. Le banquier de Lyon jouit donc pendant un mois du produit des 100,000 francs que vous lui avez comptés; et celui de Paris jouit, pendant le même intervalle, du produit des 100,000 francs qu'il ne vous payera que dans un mois. » Pourvu qu'on sache bien compter, on trouvera ici trois fois 100,000 francs, ce qui serait le miracle de la multiplication des capitaux. Au fond, cette somme n'existe qu'une fois, c'est vous qui la possédez. Vous la passez au banquier de Lyon, en retirant quelque chose pour la privation de l'emploi de votre argent; cette petite somme que vous retenez, le banquier de Lyon vous la paye pour avoir le droit de se servir de votre argent. Les 100,000 francs du banquier de Paris n'ont aucun rapport avec les vôtres, en vous payant : ou il fait au banquier de Lyon le remboursement d'une somme qu'il lui doit, ou il lui fait une avance, mais ce n'est toujours qu'une fois 100,000 francs qui passe d'une main à l'autre, la lettre de change sert à indiquer dans laquelle l'argent se trouve à un moment donné.
Turgotne parle que du prêt à intérêt, mais on voit bien qu'il ne croit pas à la multiplication miraculeuse des capitaux. Ad. Smith est dans le même cas. Dans le chapitre iv du livre II, intitulé « Des fonds prêtés à intérêt » (t. II, p. 99), nous n'avons à relever qu'une distinction s'appliquant à notre sujet actuel, nous transcrivons : « Les fonds prêtés à intérêt sont toujours regardés par le prêteur comme un capital (sans doute, puisqu'il demande des intérêts). Il s'attend qu'à l'époque convenue ces fonds lui ssront rendus, et qu'en même temps l'emprunteur lui payera une certaine rente annuelle pour les avoir eus à sa disposition. L'emprunteur peut disposer de ses fonds, ou comme d'un capital, ou comme de fonds destinés à servir immédiatement à la consommation... » C'est le crédit de production et le crédit de consommation, et Ad. Smith n'est nullement aimable pour ce dernier.
J.-B. Say entre déjà dans plus de développements sur le prêt à intérêt, Traité, livre II, chapitre vin, et ici nous lisons aussi, page 386, ce qui suit : « On s'imagine quelquefois que le cré-
dit multiplie les capitaux. Cette erreur, qui se trouve fréquemment reproduite dans une foule d'ouvrages, dont quelquesuns sont même écrits ex professa sur l'économie politique, suppose une ignorance absolue de la nature et des fonctions des capitaux. Un capital est toujours une valeur très réelle, et fixée dans une matière, car les produits immatériels ne sont pas susceptibles d'accumulation (1). Or, un produit matériel ne saurait être en deux endroits à la fois, et servir à deux personnes en même temps. Les constructions, les machines, les provisions, les marchandises qui composent mon capital, peuvent en totalité être des valeurs que j'ai empruntées : dans ce cas, j'exerce une industrie avec un capital qui ne m'appartient pas, et que je loue ; mais, à coup sûr, ce capital que j'emploie n'est pas employé par un autre. — J.-B. Say traite la même question dans son Cours, 1, chapitre x (t. I, p. 134 et suiv.).
Bon nombre d'économistes contemporains ou successeurs immédiats des précédents : Ricardo, Malthus, Senior, Bastiat, Dunoyer, Sismondi, A. Clément, ont à peine un mot en passant pour le crédit. Rossi [Cours, t. III, p. 249) se borne à démontrer que le crédit n'est pas, par lui-môme, un capital, mais seulement un mandat sur le capital d'autrui ; c'est un moyen de faire passer d'une main dans l'autre le capital existant. M. Dupuynode ne lui consacre guère plus d'attention dans son livre sur Les monnaies, le crédit et les emprunts (Paris, Guillaumin). C'est à partir de Cherbuliez et de M. Courcelle-Seneuil qu'on lui consacre des recherches plus approfondies. Nous n'avons pas nommé Charles Coquelin. l'auteur du Crédit et des banques, dont l'ouvrage ne nous satisfait pas ; mais nous devons du moins analyser brièvement l'article Crédit qu'il a douné au Dictionnaire de l'Économie politique de Guillaumin (1" éd.).
Voici comment cet article débute : « Le crédit est une faculté sociale qui dérive de la confiance. C'est, à quelques égards, la confiance même. Il se manifeste en cela, que les détenteurs de capitaux consentent à. faire l'avance de ces capitaux à ceux qui les demandent, en d'autres termes, à les leur prêter, sous la promesse d'un remboursement futur, » Pour savoir ce que nous pensons de cette définition, on n'a qu';\
(1) Il scrnljlo cependant ([u'après avoir appris une langue étrangère, on peut en apprendre une seconde, ce qui en ferait deux. C'est une accumulation. Mais les produits imniateriels ne sont pas en question ici.
:g2 la production.
relire la nôtre. Puis on roprondra l'alinéa suivant de Varticle de Charles Coquelin : « Quoique le crédit suppose toujours une cerinine (!) confiance, il en exige plus ou moins selon les conditions dans lesquelles il s'exerce, c'est-à-dire selon la nature des gnranties que l'on demande aux emprunteurs. » Coquelin dislingue ensuite trois sortes de prêts : 1" sur obligation écrite; 2" sur nantissement; 3" sur hypothèque. Les développements ne renferment rien de nouveau, mais plus loin nous trouvons une prétendue réfutation d'une opinion de J.-B. Say dont nous devons montrer la faiblesse.
Say, après avoir signalé l'utilité du crédit, continue : « C'est seulement sous ce rapport qu'il est désirable, qu'il est heureux pour la société, que le crédit soit généralement répandu; mais il y a une situation plus favorable encore : c'est celle o\x personne n'a besoin de crédit, oi^i chacun dans sa profession a su amasser assez de capital pour subvenir, sans emprunter, aux avances que sa profession exige. Je dis que cette situation est la plus favorable en général, parce que la nécessité de faire des emprunts et d'obtenir du terme est toujours fâcheuse pour ceux qui sont obl'Kjés cVy avoir recours; elle force les industrieux (industriels) à des sacrifices qui sont une augmentation des frais de production... » Coquelin trouve Say utopiste en souhaitant à chaque industriel de posséder lui-même les capitaux dont il peut avoir besoin (le souhait n'a pas de rapport avec l'utopie), il est d'avis que, réduit à ses propres capitaux, le fabricant irait rarement loin. En fait, cela est vrai, mais c'est précisément pour cette raison que Say lui souhaite de posséder beaucoup de capitaux, qui lui permettent d'établir ses afïaires sur une grande échelle, sans emprunter le capital d'autrui. Car le capital d'autrui cause des soucis, il faut le rendre à jour fixe, et bien des gens préfèrent gagner moins, sans soucis. Que deviendrait le capital, s'écrie Coquelin, si on ne l'empruntait pas? — C'est son affaire. — D'ailleurs, il n'y a que trop d'amateurs pour le capital d'autrui; il ne sera jamais obligé de chômer. Tout cela n'est pas une raison pour ne pas souhaiter de pouvoir s'en passer. — Il n'est pas exact de dire, avec Coquelin, que « l'usage du crédit grève les produits, en raison des intérêts que les entrepreneurs d'industrie doivent payer pour les capitaux étrangers dont ils se servent. » Coquelin emploie trop d'hypothèses pour réfuter l'opinion de Say, et en
somme réussit mal. L'entrepreneur voudra toujours gagner le plus possible, et s'il emprunte, il faudra qu'il rétribue le capital étranger en diminuant d'autant ses propres bénéfices, car il ne pourra pas vendre ses produits plus cher que ceux des autres.
Revenons à Cherbuliez {Précis, I, p. 281 et suiv.) qui débute ainsi : « Le crédit, envisagé dans la personne du débiteur, c'est la disposition temporaire d'une portion de richesse appartenant i\ autrui; envisagé dans la personne du créancier, c'est l'attente d'une prestation future. » Cette définition est simple et elle permet d'expliquer les termes : crédit actif et crédit passif... L'auteur s'applique, du reste, surtout à exposer la nature et les effets de la circulation (v. le chap.xxx), et à montrer comment le crédit, sans augaienterla richesse, en favorise la circulation et facilite la production, en réduisant le chômage des capitaux et en les faisant parvenir à ceux qui en feront le meilleur emploi. L'auteur est assez clair, mais il n'est pas limpide.
Celte qualité se rencontre dans le Traité de M. Courcelle- Seneuil. Cet éminent économiste s'exprime comme un légiste (p. 253 et suiv.). « Le contrat de crédit est celui par lequel le propriétaire d'un capital en remet la possession à un autre, qui s'engage à restituer ce capital au bout d'un temps déterminé ou indéterminé. Ce contrat a deux formes principales, savoir : le loyer ou prêt et le mandat. Dans le premier cas, celui qui reçoit le capital en use comme propriétaire, en jouit sous certaines conditions ; dans le second cas, il est tenu de rendre compte au propriétaire de son administration, il agit comme serviteur ou agent, avec ou sans salaire. » Le mot loyer ne me semble pas bien choisi ici, on n'a qu'à penser au loyer d'une maison. M. Courcelle-Seneuil s'applique ensuite à montrer que la multiplication des titres de crédit n'ajoute rien à la richesse d'un pays et que le crédit est utile ou nuisible selon l'emploi que l'on en fait (p. 2oG). « L'existence du crédit n'est nullement chose indifférente; son usage est considéré généralement et avec raison comme un symptôme favorable, parce qu'il atteste la confiance de l'homme pour son semblable, sans laquelle il est impossible à la coopération de porter tous ses fruits. D'ailleurs le crédit ne peut se maintenir qu'autant que les capitaux qui en font l'objet sont conservés, et ils ne peuvent
39lr LA PRODUCTION.
guère ôtre conservés qu'autant qu'ils sont bien employés. » Joseph Garnicr, dans son Traité (8= édit., 1880), page 350, essaye de donner la délinition la plus complète qui existe, nous la reproduisons : « Le mot Crédit est une de ces expressions dont le sens complexe varie sous la plume des économistes et des financiers. Pour le définir assez complètement, on peut dire : — Le crédit comprend l'ensemble des moyens à l'aide desquels les capitaux passent des mains de ceux qui ne veulent ou ne savent les mettre en œuvre dans les mains d'entrepreneurs capables de les faire produire; — l'ensemble des moyens de circulation des capitaux mobiles ; — l'ensemble des moyens à l'aide desquels l'industrie et le commerce travaillent avec la garantie d'un capital souscrit et exigible, mais non déplacé, et qui a une action financière sans rien prendre à la production; — les moyens de faire servir les propriétés mobilières ou immobilières de gage certain à des avances en capitaux circulants. » Nous reproduisons cette liste sans commentaire.
L'auteur continue: « Toutes ces évolutions, tous ces moyens ont besoin, pour s'accomplir, de la confiance, condition générale et sine qua non, qui engendre et caractérise le crédit, ce qui fait dire que le crédit n'est autre chose que la confiance (1); — ce qui ne nous paraît pas parfaitement exact, en ce sens que la notion du crédit est plus étendue que celle de la confiance, laquelle comprend la sécurité des rapports entre les contractants, plus la sécurité des rapports entre ces derniers et ceux qui ont traité avec eux, plus la tranquillité publique. Le crédit, dans son ensemble, est réchange perfectionné, avec des moyens qui suppléent à la monnaie ou en augmentent les services. — Les mots que nous avons soulignés indiquent en effet un emploi important du « crédit commercial ». J. Garnier parle ensuite des différentes espèces de crédit et des instruments de crédit, mais sans innover. Nous renvoyons aux chapitres Monnaies et Banques.
Citons ici deux définitions du crédit qui ne se ressemblent pas, quoique chacune ait sa part de vérité. M. G. de Molinari dit {Cours, t. H, p. 278) : « Crédit vient de credere, croire, avoir foi, et l'étymologie du mot explique parfaitement la chose que
(I) Allusion à Coquelin, voy. plus haut.
LE CREDIT. 39o
le mot signifie. Car la base du crédit, c'est la confiance... » M. E. Levasseur, -P^-ecis, p. lOo, est d'avis « que le crédit consiste dans V échange cVune rcalilé actuelle.,, contre une probabilité future., c'est-à-dire contre le remboursement... »
M.Jourdan (Coî^rsana/^^/^/uc, p. 501) expose assez exactement les fonctions du crédit ; seulement un exposé « analytique» rend les citations difficiles, il faudrait reproduire de trop longs passages. Lui aussi cherche querelle à J.-B. Say d'avoir souhaité à chaque industriel sa poule au pot, c'est-à-dire un capital largement suffisant, mais il ne reproduit guère que les arguments de Coquelin. Répétons que le crédit peut bien augmenter les bénéfices de Tenlrepreneur, mais souvent en échange de soucis, d'autant plus, qu'un facile crédit peut favoriser les affaires risquées. Plus d'un préférera un revenu modeste avec la tranquillité que le luxe avec de poignantes préoccupations (I).
Comme M. Jourdan, M. Cauwès, dans son Précis (I, p. 532), montre qu'il a étudié le droit romain; cette étude procure sur le crédit des idées plus claires et plus étendues. Seulement M. Cauwès insiste un peu trop sur la confiance. Il dit: « Crédit et circulation fiduciaire impliquent la même idée : la confiance, la foi (credere, fîclucia) ; mais la confiance repose sur une simple présomption ». Et le crédit réel? L'auteur donne une bonne analyse des avantages du crédit (p. 536), et il réfute le sophisme du crédit multipliant les capitaux, et met en garde contre les abus de la circulation fiduciaire.
Nous avons relu les Contradictions économiques deProndhon, mais sans y trouver une idée sérieuse. Proudhon nous est apparu comme un jongleur jouant avec deux boules portant l'une l'inscription VEtat, l'autre celle de Crédit; à chaque instant les boules changent de main, et tout ce manège a pour but d'arriver au crédit gratuit, notion qui renferme une « contradiction économique » non résolue.
M. Yves Guyot pousse l'abstraction jusqu'au système absolu, système qui est un véritable lit de Procustc. 11 croit dc-
(!'; M. Y. Guyot est aussi de cet avis. Il s'est inspiré de Ba;:cliot qui, dans Lomhm-d >^lreet, soutient la même idée; seulement, Bagchot dit aussi, p. li) : « Wemust examine tlie System on which thèse great masses ofmoney are manipulated, and assure ourselves tliat it is safc and righi.» Le crédit recèle des dangers pour le préteur comme pour l'emprunteur.
finir [La science économique, 1881) « rigoureusement » le crédit par « Vavance de capitaux circulants » (p. 96). La plupart des avances se faisant sous la forme d'argent, les capitaux avancés sont en effet lo plus souvent circulants, mais l'exemple du chemin de fer qu'il cite nous rappelle que les avances se font aussi en partie sous la forme de terrains, de droits, d'emprunts (1). Et les marchandises vendues à crédit? Le mot circulant est donc de trop. Il l'est ici (p. 97) aussi : « Voici un billet escompté à trois mois. Ce billet me permet de me procurer des capitaux... » Et qu'est-ce qui empêche d'employer la moitié de la somme, ou la somme entière pour acheter une machine? L'essentiel est d'être en état de payer le billet à l'échéance. Nous aurions encore quelques observations à faire sur la manière de prouver que le crédit rend des services i\ la production, ces services sont incontestables, il faut néanmoins éviter de les exagérer. Le crédit malsain peut commencer par étendre considérablement la production, mais s'il va trop loin, il tombe dans l'abîme, tout est affaire de mesure. Signalons les excellentes choses que l'auteur dit sur le crédit gratuit.
J.-St.Mills'exprime précisément nmsi {Principles, 111, ch. viii): Le crédit a un grand pouvoir, mais non, comme certains croient, un pouvoir magique, it can net ma^œ something eut of nothing (il ne peut pas faire quelque chose de rien). Le crédit est un simple transfert de capital, généralement en des mains plus habiles, ce qui le rend plus productif. Le crédit est donc le moyen de faire arriver au talent les capitaux nécessaires pour féconder ses idées. Cairnes ne traite pas la question, et Jevons n'ajoule rien aux notions acquises. Dans son Primer, p. 110, il nous dit que le crédit, enables pro-pertg to bc put inlo the hands of those ivho ivill make tlie bcst use of if, proposition qu'on trouve dans tous les traités. — Amasa Walker {The science of ivealth, 1869, p. 132) s'occupe surtout de la circulation. M. Francis Walker ne parle du crédit qu'en passant [PoUlical Economg, p. lia).
On ne saurait dire que M. Henry Dunning Macleod n'ait pas
(1) Nous n'avons pas besoin de dire que nous désapprouvons la définition de IM. le comte de (lieskowski dans son livre Du crédit et de la circululion, qui est ainsi conçue : <( Le crédit est la transformation des capitaux fixes et engagés en capitaux circulants et dégagés. » On peut prêter des capitaux fixes, mais Ton prête plus souvent des capitaux circulants, sans qu'on ait à les transformer d'abord.
consacré de l'attention au crédit, ce dernier joue dans ses livres un très grand rôle, ce qui n'est pas étonnant, puisque, pour cet auteur, l'économie politique n'est qu'une théorie des échanges. Mais il y a une seconde raison. M. Macleod exagérant les services rendus par le crédit — il trouve que le capital et son omhre font deux — est obligé de défendre longuement sa thèse et de discuter les opinions adverses. Nous allons présenter la sienne, autant que possible avec ses propres expressions que nous empruntons à son article « Crédit » dans le Dictionary of political Economy [LowAon, Longman, 1863).
« Le crédit, dit-il, c'est le nom d'une certaine espèce de propriété immatérielle, nommée aussi dette. C'est le droit de demander une certaine somme d'argent à une certaine personne, dans un certain temps... Dans le commerce une opération de crédit se présente sous la forme d'une vente, ou d'un échange dans lequel l'une des quantités échangées, ou même les deux, est une dette. Le système du crédit consiste dans la création ou la vente de dettes et se divise en deux branches : 1° le crédit commercial qui consiste principalement dans la vente ou l'échange de produits contre des dettes; 2° le crédit de banque, qui consiste dans la vente ou l'échange de numéraire ou de dettes contre d'autres dettes. » La dette est une propriété immatérielle, mais c'est un droit sur l'argent d'un autre payable dans l'avenir, et ce droit a, dès aujourd'hui, une valeur réalisable en espèces sonnantes. A, qui possède une obligation de 100 fr. souscrite par B,va chez C qui l'escompte. C passe cette obligation à D, etc. Mais pourquoi B a-t-il souscrit l'obligation? c'est que A, sans doute, lui en a donné la valeur actuelle, soit sous la forme de numéraire, soit sous celle de marchandises. Le capital matériel ne peut être qu'en un endroit, il est chezB, c'est lui qui possède le droit actuel (la propriété) de ces marchandises. Que possèdent A, C, D, etc. ? le droit futur. Nous voyons que la chose matérielle, la « richesse » n'existe qu'une fois, et encore, si l'on prenait trop à la lettre le mot de M. Macleod : Propcrty is nota thing, but a rig/it (1), les objets matériels n'existeraient pas du tout, les « richesses » se résoudraient en droits, ce qui nous ferait sortir de l'économie politique pour entrer dans cette philosophie oîi les réalités se
(1) Dictionnary, p. 3ôl et en plusieurs autres endroits (La propriété n'est pas une chose, mais un droit).
réduisent à des idées ou à des abstractions. L'auteur nous fournit le moyen de prouver que nous n'exagérons pas. Il cite, p. 584 (n° 97), M. Gustave du Puynode, qui dit [De lamonnaie^ du crédit et de l'iinpôt, p. 110) : «Si fécondes qu'aient été les mines du Mexique et du Pérou, dans lesquelles devait encore après Colomb sembler enfouie la fortune de l'univers, il y a cependant une découverte plus précieuse pour l'bumanité, et qui a déjà procuré plus de richesses que celles des Amériques : c'est la découverte du Crédit. Monde tout imaginaire (1), mais vaste comme l'espace, inépuisable (?) comme les ressources de l'esprit. )> M. Macleod trouve, peut-être à tort, que ce passage plaînly asserls que le crédit est du capital productif, ce qui confirme les vues qu'il s'évertue à faire prévaloir.
Il faudrait remplir bien des pages si l'on voulait réfute. M. Macleod en détail, et en même temps rectifier quelques propositions de ses adversaires, qui manquent parfois de netteté; mais il semble qu'on peut réfuter beaucoup de ses sophismes en distinguant entre la richesse sociale et celle des particuliers. Au point de vue de la société, la dette est un simple transfert, n'augmente donc pas le stock national; mais au point de vue privé, la dette (une recette future) est souvent un capital très sérieux. M. Macleod dit : « Si A possède 100 et doit là dessus oO, peut-on dire qu'après avoir payé cette dette de 50, il ne reste plus que 50 dans le pays ? Certes non ; A ne possède plus que 50 après avoir fait passer 50 à B, mais le pays a 100 comme auparavant. M
Parmi les économistes allemands, l'auteur de l'ouvrage le plus complet sur le crédit, et à quelques égards aussi le meilleur, est M. Knies, professeur à l'université de Heidelberg. Cet ouvrage en deux volumes porte le titre : Der Crédit (Berlin, Weidmann, 1877 et 1879) et traite à la fois du crédit et des banques. Une particularité de l'auteur, on sait qu'il a trouvé des imitateurs en France (2), c'est de beaucoup s'appuyer sur le droit romain. Cet appui n'est pas h dédaigner; peut-être, cependant, l'exposé en a-t-il pris un caractère un peu trop juridique. Il définit le crédit (p. 6) un transfert onéreux de biens où l'un
(1) C'est nous qui soulignons.
(2) Nous pensons à MM. Jourdau et Cauwcs, mais nous ignorons si ces savants ont connu M. Knies ou se sont rencontres avec lui. Du reste, RI. Macleod, qui l'a précédé, s'appuie également sur le droit romain.
remet actuellement une valeur pour obtenir la contre-valeur d.ans un temps à venir. C'est donc le teynps qui distingue le crédit de l'échange ou de la vente au comptant. Il distingue aussi entre le prêt de choses (argent ou produits) dont on rend l'équivalent, et le louage, où l'on rend en nature l'objet loué. Il passe aussi en revue les différentes espèces de crédits en entrant dans toutes les distinctions possibles, selon la position du prêteur et celle de l'emprunteur, selon la nature de robjet prêté, selon le mode de garantie, selon l'emploi du crédit et autres distinctions qui peuvent avoir leur place dans un volumineux ouvrage, mais qui comporteraient des répétitions tout à fait déplacées dans un travail plus condensé.
Nous nous arrêterons un moment sur le chapitre où il est question des conditions et causes du crédit, ainsi que sur les obstacles et encouragements qu'il rencontre, en distinguant le créancier et le débiteur. L'auteur commence par poser ce principe, qui ressemble à un truisme : « On ne peut devenir créancier que si l'on possède du capital. » Il nous apprend que c'est pour pouvoir énoncer celte profonde vérité qu'il a donné la formule du capital que nous avons blâmée (v. le chap. précéd.), d'après laquelle le capital comprendrait l'ensemble des biens que possède un homme, tandis que nous demandons qu'on en sépare le fond de consommation ou le revenu qui n'est pas destiné à la production. Le truisme ci-dessus peut être énoncé même lorsqu'on ne compte parmi les capitaux que... les capitaux (productifs). La faute de l'auteur s'aggrave par la remarque qu'il fait, qu'on ne prête que les choses surabondantes (ûberschûssig) et dont on n'a pas besoin pour sa consommation actuelle. Du principe (v. ci-dessus) que celui qui n'a pas de capital ne peut pas en prêter, il en tire un ou deux autres (p. 121), par exemple, qu'autrefois les pays, étant plus pauvres, avaient moins de capitaux et que, par suite, le commerce intérieur faisait moins usage du crédit; dans le commerce international, les pays riches fournissaient les créanciers, les pays pauvres les débiteurs. Qu'est-ce à dire? Ces pays riches vendraient toujours et les pays pauvres ne payeraient jamais? Cela se peut-il? car enfin, quelle que soit la durée du crédit, il a nécessairement un terme. L'auteur est mieux inspiré quand il dit que de nombreuses causes influent sur la formation des capitaux et que l'accumulation de grands
capitaux est l'exception, la capitalisation étant plutôt l'oeuvre des petites épargnes, noml)reuses et lentement amassées. La sécurité est indispensable à la création de capitaux.
Voici encore un passage (p. 122), qui prouve que la définition du capital donnée par M. Knies est très critiquable, c'est qu'il examine dans quels cas un ménage qui consomme tous ses revenus peut former du capital : 1° en diminuant ses dépenses; 2° en augmentant ses revenus. Il ne faut pas, soit dit en passant, une grande contention d'esprit pour trouver cela. Non plus pour nous apprendre qu'un capitaliste qui a besoin de ses capitaux pour sa propre industrie ne peut pas en prêter à d'autres; ni que pour prêter il faut vouloir le faire. L'auteur nous dit trop de choses qui vont de soi.
Passons au débiteur. Pour qu'il emprunte, il faut pouvoir, il faut en avoir besoin (?) et vouloir. Le lecteur ne sera pas privé si nous ne reproduisons pas les développements de l'auteur. Dans le tome II, nous trouvons, entre beaucoup de détails inutiles, quelques bonnes pages sur les effets du crédit (p. 132 et suiv.), nous nous bornons à y renvoyer. Du reste, nous retrouverons M. Knies en parlant des banques.
Pr, Nebenius, qu'on cite beaucoup en Allemagne comme autorité en matière de crédit, traite surtout et magistralement du crédit public [Der ôffeniliche Crédit. Garisruhe, Marx 1820, 2'' édit., 1829); il fonde le crédit sur la confiance. J.-B.-W. de Hermann, dont les Recherches économiques ont paru peu après, effleure à peine la question. M. Roscher a maintenu, dans les dixhuit éditions de son St/stcme d'économie politique, cette définition : Le crédit est l'autorisation librement (volontairement) accordée de disposer du bien d'autrui, contre promesse de remboursement (1). Ce n'est pas une formule heureuse, elle permet à A de dire à B : Mettez votre main dans la poche de C, enlevez-lui 100 francs, et après avoir promis à G de les rembourser un jour, vous pourrez les employer h votre gré. Ici, A dispose du bien de G sans pécher contre la définition. N'était-il pas au moins indispensable de dire : accordé par le propriétaire de
(1) Crédit ist die freiwillig eingeraumte Defugniss, ûber fi emde Giiter gegen dus blosse Verspreclien des Gegenwcrthes zu verfilgen, p. 115 de la première et 228 de la 18' édition (années 1854 et 188G). Celte définition est technique,
ou aussi juridique ce qui n'excuse rien, au contraire; c'est une définition
économique qu'il nous fallait.
disposer de son bien. Le crédit est une affaire de confiance. Parlant du crédit personnel et du crédit réel, le savant professeur fait une remarque profonde : Dans un pays où règne l'insécurité, et chez des peuples ou incultes ou décrépits (?), on préférera le crédit personnel, c'est-à-dire qu'on ne prêtera qu'à ceux en lesquels on a confiance; dans une contrée stationnaire et peu entreprenante, on donnera la préférence au crédit réel. Le crédit se développe avec la division du travail (il aurait dû dire ici : avec la spécialisalion du travail i, qui multiplie les produits incomplets (qui passent souvent à crédit dans les mains qui les aciièvent). Quant aux effets du crédit, il fait arriver le capital à celui qui l'emploie... mais il contribue ainsi à augmenter l'inégalité des fortunes. Il y a là une erreur d'optique, l'inégalité n'est pas le fait du crédit, elle est l'effet des qualités de l'individu.
Mangoldt a parlé du crédit dans son Pi'écis, mais il a surtout développé ses vues dans le mot crédit du Dictionnaire politique de Bluntschli {Staatswôrterbuch). Sa définition n'a rien de nouveau, elle perfectionne cependant celle de M. Roscher. Il insiste d'ailleurs comme lui et quelques autres économistes allemands sur la. Freiiuilligkeit (1) (prêt librement consenti). Je crois que cette insistance relative à l'absence de contrainte, au bon gré, est inutile, la liberté est sous-entendue en économique, jusqu'à l'énoncé du contraire. Mangoldt divise les affaires de crédit en publiques et privées. Il signale le crédit (imparfait) du loyer et du fermage, où, au fond, il n'y a pas de vrai crédit, on se borne à vendre (au fermier) les produits du champ affermé ou (au locataire) l'avantage de jouir des immeubles prêtés. Il fait d'ingénieuses distinctions entre le crédit qui est un expédient, et le crédit qui est un stimulant, et tire de la différence entre les modes de remboursement des données instructives. Il y a, par exemple, à côté du payement en bloc, le payement par annuités, l'amortissement par l'intérêt composé, le remboursement avec lot, etc. Il y a aussi cette forme que Mangoldt qualifie de mobilisation de crédit (mobilisant les capitaux et surtout les immeubles), et qui consiste en obligations que le créancier n'a qu'à vendre sur le marché (la bourse) pour rentrer dans ses fonds. Plus loin, l'au-
(1) C'est un substautif qui indique que l'acte est l'effet d'uuc libre voloiuc; nous n'avons pas l'équivalent de ce substantif, il faudrait adopter le bon gré.
teiip montre que le crédit : 1° est un moyen de circulation pour les marchandises; 2° qu'il favorise la production en la fécondant par le capital (celui-ci passant par le crédit dans les mains qui l'emploient); 3° qu'il encourage la formation de capitaux. Enfin l'auteur traite des lois sur l'usure ainsi quoderinflnencedu crédit sur les crises commerciales, influence qui est incontestable d). M. Wagner, l'auteur du Tra'Ué cVéconomie 'polillqne qui a remplacé celui de Rau, résume ses vues sur le crédit dans le Iliindbucli de M. de Schonberg. Il tient aux mots confiance et volontairement ; pour le reste, c'est un intervalle de temps entre donnant et donnant. La traduction littérale (1) de la définition est impossible, la langue française est réfractaire à des formules où l'on enchevêtre trop de mots. Divisant les espèces de crédits, il distingue : 1" les crédits proprement dits, où l'on rend seulement la valeur qu'on a empruntée (choses fongibles) et 2° les crédits nécessaires (inévitables) où l'on rend la chose même (louage) ; il oppose aussi le crédit de production au crédit de consommation. M. Wagner subdivise ensuite le crédit de production, mais nous ne le suivrons pas sur ce terrain glissant. 11 distingue enfin le crédit personnel du crédit réel, non sans entrer dans d'utiles développements. Il s'étend naturellement sur l'utilité du crédit qui fait passer le capital dans les mains qui l'utilisent, et proteste contre cette erreur, que le crédit peut créer du capital, tout en reconnaissant que le crédit peut contril)uer indirectement à l'augmentation des capitaux : 1° en les déposant dans des mains productives, et 2° en favorisant l'épargne (en la rendant fiuctueuse). Du reste, le crédit peut aussi être employé d'une manière imprudente et causer des pertes. Le crédit rend encore service en économisant l'emploi de la monnaie, un point que nous retrouverons ailleurs. L'auteur parle aussi des Sociétés par actions, du crédit public, et consacre plusieurs pages au crédit considéré au point de vue iuridique, point de vue que nous ne pouvons aborder.
(1) V. Michaelis, Volkswirthschaftliche Schriften (Berlin, Herbig); Juglar, Les Crises (Paris, Guillaumin, une 2" édit. vient de paraître). Voy. aussi le travail sur le crédit dans les OEuvres de Prince-Smith, Berlin, Herbig.
{2) La voici en allemand : Cicdit ist derjcnige privatwirthscliaftliclie Verkehr oder dasjenige Geben und Emplangen wirthscliaftlicher Giiter zwischen verschiedenen Personen wo die Leistungdes Einen im Vertrauenauf die gegebene Zusii iierung spàterer (kûnftiger; Gegenleistung des andern erfoigt. Résumons ainsi la formule : Le crédit est un • avance volontairement faite en se confiant à la promesse d'un futur remboursement.
Des juristes comme MM. Goldschmidt, Ihering, Thôl et beaucoup d'autres s'en sont chargés. Citons quelques passages du livre le plus récent de M. Ihering, Der Ziveck im Rec/U, 1. 1, p. 165, où il est dit que le commerce sans crédit ressemble h un oiseau sans ailes. P. 183, nous rencontrons un autre mot heureux, et il s'agit encore de crédit commercial. « La fonction que ce crédit remplit, dit-il, ne ressemble pas au crédit civil, qui n'a pour but que de combler un déficit accidentel, que der tirer quelqu'un d'embarras; il est chargé de mettre le négociant en état d'employer dans ses affaires le capital d'autrui, c'est en quelque sorte un « crédit de spéculation », Les marchandises qu'on lui envoie sans payement immédiat sont un prêt de capitaux, et le crédit dont il jouit n'est pas fondé sur sa situation actuelle, c'est-à-dire sur la vraisemblance qu'il pourra payer plus tard, mais sur la solvabilité que ce crédit lui fera; on tient ainsi compte des futurs résultais du crédit. Le crédit commercial ressemble aux vêtements des enfants; en prenant mesure, on pense à leur croissance; aussi faut-il que les enfants grandissent pour que le vêtement soit à leur taille. »
M. L. de Stein traite le crédit dans son Manuel de la science administrative [Handbucfi der Verivaltungslehre, Stuttgart, Cotta, 1876), et il y donne, p. 460 et suiv.. quelques belles et bonnes pages; nous ne pourrons cependant qu'en détacher quelques pensées qui se présenteront comme des aphorismes. Le crédit est la faculté d'un individu d'attirer le capital d'un autre pour l'employer dans se affaires. L'opération ses décompose en deux éléments : l'élément subjectif, c'est la confiance du créancier dans la solvabilité du débiteur, et l'élément objectif, c'est la solvabilité effective de ce dernier. Quoique, dans une affaire de crédit, il n'y ait toujours en présence que des individus, la société profite grandement de leurs relations. La possession des capitaux est autrement distribuée entre les hommes que la faculté de les faire fructifier; or il est évident que celui qui est doué do cette faculté fera des capitaux l'usage le plus utile à la collectivité; il est donc heureux qu'on ait trouvé le moyen, par le crédit, de faire passer le capital ;\ celui qui saura le faire travailler. — Le crédit rend donc le développement des facultés productrices indépendant de la possession du capital, il adoucit ainsi ce que la propriété absolue a de trop dur et concilie le capital avec le travail. — Le crédit est
donc une force qui vivifie l'organisation économique de la société. — Nous n'entrerons pas avec l'auteur dans des détails sur le crédit personnel, le crédit réel, le crédit commercial et autres subdivisions, nous voulions seulement indiquer par quelques traits les idées de M. L. de Stein.
Mario, dont on connaît les tendances socialistes, traite à fond la question du crédit dans le tome III de ses (Jntersuchungen (Tûbingen, 2" édit. i88o). Nous ne trouverons ici rien de nouveau, mais la première édition de cet ouvrage ayant paru avant quelques-uns de ceux que nous avons passés en revue, il se pourrait bien qu'il ait influencé l'un ou l'autre de leurs auteurs. Page 463, exposant l'utilité du crédit, Mario appelle l'attention sur trois points : 1° le crédit encourage l'économie en procurant le placement des épargnes; 2° il procure des capitaux à ceux qui en ont besoin ; 3° il contribue à la distribution normale du capital. Cette distribution est normale quand les capitaux possédés par les producteurs répondent à leur capacité de travail. Si des producteurs dont le capital n'est pas à la hauteur de leur capacité de travail, se procurent aisément par le crédit ce qui leur manque, alors ce dernier régularise la distribution des capitaux, la rend normale; 4° il met obstacle à des acquisitions malhonnêtes, en ce sens que des personnes ayant un payement à faire sont obligées, faute d'argent, de vendre une partie de leur avoir; comme en pareil cas les vendt urs sont pressés, les acheteurs pourraient en abuser; or le crédit dispense d'opérer de pareilles ventes. L'auteur énumère aussi les maux qui peuvent résulter du crédit.
Plus loin, p. 484, il examine ce qui favorise le crédit. Ce serait : 1° une éducation industrielle (ou professionnelle) ; 2° l'honnêteté; 3° de bonnes occasions d'entreprises fructueuses; 4° de bonnes institutions de crédit; 5° de bonnes lois. Parmi ces dernières, il en voudrait qui découragent les mauvais emprunteurs, qui fixent le taux normal des intérêts, qui règlent la question des hypothèques, qui facilitent la rentrée des dettes.
Nous résumerons ce chapitre en constatant que la théorie du crédit est une des matières économiques qui ont fait le plus de progrès depuis une cinquantaine d'années.