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L ETAT ET LA LIBERTE

Nous venons de parler, avec quelques développements, des facteurs directes de la production, surtout du travail et du capital; ces facteurs ont cela de particulier, qu'ils ne supposent pas nécessairement la société. Dans notre exposé nous avons dû faire de fréquentes allusions à l'existence simultanée de nombreux hommes, puisque ce fait est d'importance majeure et s'impose à notre expérience et à notre pensée ; mais, quelle que fut la place accordée à l'Etat ou à la société, il restait évident que l'individu, par exemple, Robinson dans son île, non plus, ne produisait pas sans travail, et qu'il tirait bon profit de son capital, de son canot, de ses instruments de pêche et autres. Un homme seul ne fait que de l'économie privée, l'homme en société fait aussi de l'économie politique. Plus d'une cliose dans la société peuvent gêner la production, mais la vie sociale est incom])arablement plus utile que nuisible au travailleur. Les avantages qui résultent de la vie sociale, nous les embrassons sous la dénomination de facteurs indirecls de la production. Le \no[ indirect \'Q,\xi dire simplement que ces facteurs ne sont pas indispensables à la production individuelle, ils la rendent seulement plus efficace, plus facile, moins pénible; ([uoiqu'on puisse à la

rigueur s'en j)asscr, leur utilité n'en est pas moins souvent inappréciable.

Aux facteurs indirects de la production qui sont de nature économique, au moins aux principaux d'entre eux, nous consacrons des chapitres spéciaux ; ils sont intitulés : La division du travail, La propriété. Les voies de communication ; d'autres avantages sociaux sont le résultat naturel des rapports qui s'établissent au sein d'une population nombreuse et civilisée, ces avantages en déi'ivent et se confondent avec elle. L'inlluence réciproque d'un grand nombre d'hommes, par le frottement des esprits et l'accumulation des expériences, est la cause la plus efficace de tous les progrès intellectuels et scientifiques, car la puissance des intelligences s'accroît avec leur nombre selon une progression géométrique. Nous n'en dirons pas tout à fait autant de la morale, car elle suit d'autres lois; mais la vie économique, le bien-être, profite également de l'extension et de la durée des sociétés. A la suite ou par l'etTet du bien-être, les besoins se multiplient, et leur satisfaction contribue aux agréments de la vie, agréments intellectuels et moraux aussi bien que matériels, ceux qui élèvent l'esprit, satisfont le cœur, conservent la santé et réduisent les souffrances. Enfin la niultiplicité des besoins, en étendant les débouchés, stimule la production et rend nécessaires le concours de la science et la création de très importantes institutions, qui d'ailleurs ne peuvent se maintenir que dans une société, dans un Etat.

L'Etat est peut-être l'institution humaine par excellence (1); pourtant ce terme est bien vague, il ressemble sous ce rapport au mot peuplf^ dont le sens flotte souvent eni\:Q popuhis et plcbs. Selon la définition la plus courte,

(1) Peut-être, car il y a les castors, les abeilles, les fourmis et autres sociétés d'animaux ; nous ne voulons cependant pas mettre l'iiomme et les animaux sur le même rang, il fallait seulement prévenir une objection.

TEtat est une société politique, ou une nation organisée politiquement; il se compose d'un territoire, de citoyens et d'un gouvernement (comprenant l'administration). Pour les uns, l'Etat est synonyme de gouvernement ; pour d'autres, il est composé du gouvernement et des citoyens; d'autres encore sous-entendent plutôt la société ou même un organisme abstrait doué de toutes sortes de vertus.

Au fond, ce qu'on appelle l'Etat, c'est la puissance collective, douée de volonté et inspirée par une pensée. Nous avons dû commencer notre définition par en bas, car la puissance, ou plutôt la force, est l'élément fondamental : « l'union fait la force », nous ajouterons : l'Etat c'est la force. Les individus qui forment une collectivité, un Etat, doivent — pour rester unis — faire converger vers un centre unique toutes les forces particulières; la force collective s'organise, mais pour agir, elle a besoin dune volonté (le gouvernement) qui peut être bien ou mal inspirée. L'Etat est la force, mais la force n'est ni une vertu ni un vice, elle peut primer ou protéger le droit selon la direction qu'elle reçoit (1).

En effet, la force en elle-même, la chaleur, l'électricité, la pesanteur ou la puissance politique, n'a pas de caractère moral (il n'est ni moral ni immoral), c'est l'inspiration de la volonté dirigeante, ou plutôt la direction qu'elle donne à la force qui confère son caractère à cette derfiiière. Il n'est donc pas permis de soutenir que l'État est nécessairement bon, bienfaisant, juste, « éthique », comme disent certains économistes allemands. L'Etat s'est appelé Néron et Caligula, il a autorisé les auto-da-fé et la Saint-Barthélémy et mille persécutions; il a protégé l'esclavage; il a suscité des guerres civiles ; il a organisé des

[V, Dans un Ëtat, la pensée directrice et la solidité du caractère sont tout; une organisation, une constitution ne sont <|ue ce f|ue la pensée directrice en fait. l'ar elle-même, une constitution est juste aussi forte que les murs d'une forteresse derrière lesquels il n'y pas de défenseurs. (Voy. antei'i, p. \''-'>.)

tribunaux révolutionnai les, présidé à des noyades, établi les lois les plus opposées et les plus contradictoires. Et sa sagesse, nous apprend l'bistoire, n'est pas plus élevée (jue sa justice : tantôt il n"a pas su, tantôt il n'a pas voulu l'aire le bien. Cependant la force est nécessaire à TLtat pour obtenir des résultats généraux, qui dépassent de beaucoup le pouvoir d'un particulier, et l'Etat s'emploie aies atteindre parce que la totalité ou la majorité des citoyens les réclament et en profitent.

La force collective est nécessaire notamment pour atténuer ou supprimer certains inconvénients de la vie sociale, car toute médaille a son revers. La première chose que nous demandons à l'Etat est précisément la sécurité,. la défense de notre vie, de nos biens, de notre honneur, comme la défense du pays contre les agressions de l'étranger, même contre les calamités physiques. Le mot sécurité est encore bien plus compréhensif, et pour l'assurer aux citoyens, il faut un parlement, un pouvoir e.xécutif et de grands services publics répartis entre plus ou moins de ministères. Ce n'est d'ailleurs pas seulement le Code pénal qui réglemente la sécurité, nombre d'autres lois y contribuent (^(piand elles sont bonnes). N'est-ce donc pas la sécurité de nos biens et l'exécution des contrats si nécessaire à leur administration que nous garantissent les codes en prévenant d'innombrables procès? Et si nous ne parlons ici que de la sécurité, c'.est que nous n'étudions pas l'Etat en soi — ce qui serait sortir de notre cadre — mais seulement l'Etat considéré comme facteur économique, ce qui n'épuise })as absolument l'ensemble de ses attributions.

L'Etat n'a-t-il donc pas d'autres attributions intéressant l'économie politique que celle de maintenir la sécurité ?

Sur l'étendue des pouvoirs de l'Etat et sur le nombre de ses attributions, les avis peuvent être partagés ; on remarque seulement que plus la vie sociale se complique,

plus les citoyens sont disposés à se décharger siii" l'Etat des soins publics, de Tadministration des affaires communes. Cela s'explique. Les affaii^es communes dont FEtat ne se charge pas doivent être soignées par des particuliers non rétribués (s'ils recevaient un traitement, ils seraient fonctionnaires et feraient partie de l'Etat); or, les particuliers ne peuvent consacrer qu'un temps limité aux affaires publiques: ils ont leurs affaires particulières qui les touchent de plus près. 11 y a d'ailleurs l'indolence naturelle à l'homme ; on veut bien être à l'honneur, mais non à la peine ; il faut compter aussi avec les dépenses..., et l'on se décharge sur l'Elatfl).

On dira, peu importe qui s'occupe de la besogne, pourvu qu'elle soit faite. Dans l'Etat moderne les services publics sont dirigés par des représentants directs ou indirects de la nation. Ce que, dans cet ordre d'idées, les citoyens ne peuvent pas faire eux-mêmes, et c'est presque tout, ils le font (ou laissent) exécuter par leurs délégués, l'Etat (gouvernement et chambres) est leur délégué naturel, leur mandataire perpétuel, il est tout près et censé toujours tout prêt.

Seulement l'Etat, disposant de la force, se sent plutôt le maître que le délégué des citoyens, et quand il agit en délégué, il ne représente généralement qu'une majorité, qui n'est pas toujours sage, modérée, instruite, désintéressée, qui est, au contraire, et cela dans tous les pays, très souvent peu éclairée, passionnée, intéressée, oppressive même. Qui protégera la minorité contre la majorité ; qui protégera la majorité elle-même contre ses propres excès? Sera-ce le gouvernement? Mais il est tiré du sein de la

(1) Le régime démocratique n'est pas favorable aux fonctions j;ratiiites; il est d'avis que toutes les fonctions doivent être rétribuées, atin que l'absence de fortune ne soit pas, pour les ambitieux, un obstacle à l'accession au pouvoir. Comme si le pouvoir était fait pour satisfaire la vanité des ambitieux et non le bien de la nation ! Pourquoi ne peut-on pas donner à tous les ambitieux, avec le traitement, le savoir, la sagesse, l'activité et les autres (lualités nécessaires à leur fonction !

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majorité, il est de la même pâte, il en partage probablement les passions. C'est un protecteur qui inspire une confiance modérée. On peut cependant faire valoir en sa faveur que les vues des hommes qui s'élèvent sur les hauteurs politiques s'élargissent, et que la responsabilité du pouvoii' calme les passions, ou du moins leur met un frein. D'ailleurs, que craint-on, n'est-ce pas des intérêts généraux seulement que le gouvernement doit s'occuper?

Si l'on pouvait toujours séparer les intérêts généraux des intérêts particuliers, personne peut-être ne soulèverait d'objection. Mais cette séparation est bien difficile, elle est presque impossible, caries individus sont la matière dont l'Etat est fait, de sorte que, tout en restant nominalement sur son terrain, le gouvernement (ou son agent, l'administration) peut très bien léser nombre de citoyens. Le gouvernement les lésera sûrement, s'il abonde trop dans son propre sens (ou dans celui de sa majorité), s'il exagère ses droits ; il n'est pas nécessaire pour cela que le pouvoir s'incarne dans un despote, on peut opprimer les citoyens sous le règne des majorités et en employant les formes légales. De Là les ardentes revendications de la liberté. La liberté, qui est un besoin naturel de l'homme, prend dans l'État la forme d'un frein légal à l'abus du pouvoir. Le gouvernement disposant de la force matérielle, ce frein est purement moral, mais dans une nation à l'esprit sain et au cœur bien placé, le droit prime la force. C'est en matière politique que la liberté a d'abord été revendiquée, non sans des luttes ardentes et parfois sanglantes; la liberté économique a également coûté des ciï'orts et elle est loin d'être conquise partout.

Nous voici sur notre vrai terrain : l'Etat en face de la liberté économique. L'économie politique ne conteste pas à l'Étal ses attributions propres, le soin des intérêts généraux, mais elle s'oppose à ses empiétements sur le do-

iiiaine privé, ce à quoi il a un certain penchant, car toute force veut s'exercer, et si elle n'a pas de frein, elle est tentée d'abuser. Or chacun veut être maître chez soi, gouverner sa barque comme il l'entend, choisir sa profession, fixer (en tant que cela dépend de lui) le prix de son travail, consommer selon ses moyens, épargner selon son tempérament ou selon le degré de sa prévoyance. Tout cela, c'est de la liberté économique.

La liberté peut aussi être considérée comme une force, une force morale, bien entendu ; comme telle, sa valeur dépend de l'emploi qu'on en fait. L'homme passionné et surtout l'ignorant l'emploient souvent mal, mais elle est un grand bien entre les mains de Thomme raisonnable, de l'homme paisible, de l'homme honnête. La liberté n'empêche personne de se tromper, de faire des fautes, mais celui qui n'a pas le choix de ses actes n'a aucun mérite à éviter le mal. Sans liberté il n'y a pas de dignité. Et si l'autorité — les hommes investis de la force publique — s'avisaient de vouloir penser et décider pour l'administré, quelle garantie aurions-nous que ces hommes-là se tromperaient moins que ces hommes-ci? Quand on voudra penser pour mille hommes, on se trompera |)lus souvent et plus gravement que lorsqu'un homme ne pensera que pour lui-même et sa famille. Si tout le monde est censé connaîti'e les lois, et à plus forte raison doit-on être censé connaître ses intérêts..., mais on nest jamais censé connaître les goùls et les préférences des autres, puisqu'on ne dispute pas des goûts.

On dira qu'il y a des intérêts économiques généraux, et que ces intérêts sont du domaine gouvernemental (1). Ce

(1) Mais il y a aussi des intérêts dcnii-gciioraux, ceux d'une majoi-ité ou d'un groupe puissant ; le gouvernement se mettra souvent de ce côté et le reste des citoyens sera opprime sous couleur de patriotisme. Voilà pourquoi l'on demande que le gouvernement n'empiète pas sur le domaine prive.

n'est pas là une objection, puisque nous ne les lui contestons pas. Nous lui abandonnons même plusieurs terrains litigineux, les voies de communication, les postes, les télégraphes, etc., carie gouvernement est ici facteur de la production, il lui procure des facilités. L'Etat est dans son rôle quand il chasse les usines malsaines du centre des villes, quand il réglemente les ateliers au point de vue sanitaire ou dans un intérêt de police des mœurs. En est-il de même quand il établit des droits protecteurs? Ces droits ne sont-ils pas le plus souvent obtenus par des intérêts privés coalisés et disposant ainsi de la majorité ? La force de la majorité n'opprime-t-elle pas ici le droit de la minorité?

On pourrait aussi attribuer de pareilles mesures à un manque de savoir économique de la part des hommes investis des pouvoirs publics. Ce n'est pas, en efîet, le savoir, l'expérience, la moralité qui font le législateur, mais le nombre de voix obtenues au scrutin. Et ces voix sont-elles toujours intelligentes et désintéressées? Tout observateur compétent a constaté qu'il circule nombre de préjugés, d'idées fausses, de sophismes accrédités, qui sont pris pour autant de vérités par des hommes d'État improvisés, par des économistes de naissance — par conséquent dispensés d^étudier — et qui ne peuvent produire que du mal. Quoi d'étonnant qu'on craigne de pareilles majorités et qu'on se réclame avec anxiété d'une liberté protectrice !

Malheureusement, certaines opinions très influentes à notre époque sont défavorables à la liberté économique ; il sest élevé une sorte de réaction contre elle. Que lui reproche-t-on ? D'abord, disent ses adversaires, la liberté n'est pas un moyen infaillible de progrès. Qui en doute? L'ignorant ou le paresseux ne réussiront pas par la seule liberté. Qu'en feraient-ils? C'est pour les hommes instruits, intelligents, actifs qu'on la réclame; ces hommes sont les

insU'iiinents du progrès, ce sont leurs tentatives, leurs audaces même, qui ouvrent les nouvelles voies..., quand on ne les barre pas d'avance.

Puis, ces mêmes adversaires abusent d'un mot de Gournay : laissez faire, laissez passer (1). Pour mieux l'accabler, on commence par l'altérer en y ajoutant le mot « absolu ); qui n'a jamais été dit, ni pensé, ni appliqué. On oublie volontiers que ces quatre mots ont été prononcés à une époque où les règlements prescrivaient la largeur du drap, la longueur des pièces, et se mêlaient de beaucoup d'autres clioses qui ne les regardaient pas; où enfin [lastnot least) des barrières séparaient les différentes provinces de France. Sans doute, par la suite, dans la clialeur des polémiques, quelques économistes ont peut-être poussé trop loin le précepte du laisser faire ; mais si ces mêmes liommes avaient été chargés de mettre en œuvre leurs doctrines, ils auraient tenu compte des circonstances et apporté des tempéraments pratiques à la maxime. Nous en avons été souvent témoin. Mais, dans la polémique, à l'exagération de l'adversaire on a de tout temps opposé la sienne propre; en fait, les libéraux, ne laissent ni tout faire, ni même tout passer, car ils n'agissent pas sans réfléchir (2).

Enfin, on a emprunté au socialisme un troisième argument, qui a été le bienvenu, parce qu'il fournit un beau sujet de déclamations : le gouvernement doit intervenir, car il faut soutenii' le faible, c'est-à-dire l'ouvrier (3). Si l'on prenait le [)récepte à la lettre, on défendrait les enfants contre leurs parents, les élèves contre leurs maîtres, les

(1) On a beaucoup attaqué Bastiat sur ce point; on n'a donc pas lu les pages 510 et 5H de ses llannonics.

(2) Et c'est cet État dominé par la politique, par rintcrèt, souvent par d'aveugles passions que certains écouoniistcs prétendent instituer gardien, de 1' « éthique » !

(3) Si encore il s'agissait des femmes et des enfants!

soldats contre l(Mirs officiers, les malades contre leurs médecins, le voleur contre la police. La société a toujours soutenu le faifjle contre le fort..., rpiaiid le fort avait tort, cette protection justifiée étant un peu la raison d'être de l'État. Mais actuellement on se prononce pour un faible aux mille bras et aux mille votes qui dispose de la puissance. C'est de la semence d'anarcbie. On parle de fixer les salaires, de régler le montant de la propriété permise ou tolérée, de réduire les bénéfices de l'entrepreneur; les socialistes vont môme beaucoup plus loin. L'industrie résisterait-elle à un pareil régime ? Si l'on « soutient le faible », ce qui veut dire aujourd'hui qu'on lui donnera plus que sa part, <( le fort » disparaîtra et << le faible » n'aura même plus le pain sec. Car c'est le fort qui se fait entrepreneur, qui provoque le travail et crée les débouchés ; est aveugle qui ne le voit pas.

Du reste, si le gouvernement met sa puissance à la disposition de l'ouvrier, ce n'est pas ce dernier, mais le patron qui sera le faible, d'autant plus qu'on peut tout au phis soutenir qu'^m patron est plus fort (\\iun ouvrier, plusieurs ouvriers seront aussi forts qu'un patron, sinon plus forts (l). En réalité, la vraie force dérive des qualités des hommes: lintelligent, l'instruit, le laborieux seront toujours plus forts que le paresseux ou l'ignorant, et si le gouvernement voulait rétablir l'équilibre, cela ne pourrait être qu'aux dépens de ceux qui se distinguent par leurs qualités. Quel en serait l'effet?

C'est pourtant la liberté qui — plus que la corporation et mieux que la coopération — permet à l'ouvrier de

(1) Le patron est plus fort, dit-on, parce qu'il peut attendre la réalisation de son gain plus longtemps que l'ouvrier ne peut attendre son salaire. Ce n'est pas toujours vrai, beaucoup de patrons vivent au jour le jour, sous le coup de la faillite. D'ailleurs, ignore-t-on réellement que le patron expose sa fortune? Les ouvriers pourraient généralement avoir un pécule à la caisse d'épargne, les célibataires toujours.

s'élever, mais c'est précisément à quoi le socialisme ou du moins la démagogie s'oj3pose.

La question de l'État et de la liberté n'a pas seulement occupé les économistes, elle est traitée dans nombre d'ouvrages de philosophie, de droit et de politique, et dans des monographies, tantôt rédigées au point de vue politique, tantôt au point de vue économique. Je ne pourrais guère citer qu'un très petit nombre d'ouvrages qui traitent de ce sujet, et j'ai dû me restreindre de façon à présenter le mouvement des idées à l'aide d'un petit nombre de citations. Aussi ne remonterai-je pas au delà d'Adam Smith. Nous trouvons d'ailleurs sa manière de voir résumée par lui-même, à la On du chapitre ix du livre IV de la Richesse des Nations (édit. Guillaumin, t. III, p. 29, trad. Germain) :

(I Ainsi, en écartant entièrement tous ces systèmes ou de préférence (d'encouragement) ou d'entraves, lesystème simple et facile de la liberté naturelle vient se présenter de lui-môme et se trouve tout établi. Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas les lois de la justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt, et de porter oi^i il lui plaît son industrie et son capital, concurremment avec ceux de tout autre homme ou de toute autre classe d'hommes. Le souverain se trouve entièrement débarrassé d'une charge qu'il ne pourrait essayer de remplir sans s'exposer infailliblement à se voir sans cesse trompé de mille manières, et pour l'accomplissement convenable de laquelle il n'y aurait aucune sagesse humaine ni connaissances qui puissent suffire, la charge d'être le surintendant de l'industrie des particuliers, de la diriger vers les emplois le mieux assortis à l'intérêt général de la société.

« Dans le système de la liberté naturelle, le souverain n'a que trois devoirs à remplir; trois devoirs, à la vérité d'une haute importance, mais clairs, simples, à la portée d'une intelligence ordinaire. — Le premier, c'est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes. — Le second, c'est le devoir de protéger, autant qu'il est possible, chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration exacte de la

justice. — Et le troisième, c'est le devoir d'ériger et d'entretenir certains ouvi'ai;es publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de (juelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier on à quelques particuliers, quoiqu'à l'égard d'une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses. ')

Les adversaires de la doctrine qui vient d'être exposée ne tiennent aucun compte des mots que nous avons soulignés plus haut; pourtant ces mois sont d'une importance majeure, car ils montrent que Ad. Smith ne veut pas d'une liberté illimitée, il demande seulement que chacun puisse poiter la responsabilité du sort qu'il s'est fait; sans liberté, pas de responsabilité. — Si quelques élèves d'Ad. Smith ont exagéré le principe de la liberté, c'est qu'ils avaient remarqué que les hommes ne savent pas s'arrêter à point, qu'ils abondent volontiers dans leur propre sens et iinissent par tomber du côté oii ils penchent. Forts de cette observation, ils ne craignent pas de demander beaucoup de liberté pour en obtenir un peu ; on ne leur accordera jamais tout ce qu'ils demandent, car les hommes au pouvoir abonderont plut<jt dans le sens de leur autorité que dans le sens de la liberté, côté vers lequel ils ne penchent guère, et ils se montrent peu coulants relativement aux règlements, même anodins, car toute mesure réglementaire en appelle une autre « pour la compléter » ; la série n'est jamais close.

Du reste, la doctrine de la liberté, combattue de nos jours par des adversaires acharnés, a toujours eu des contradicteurs. Tout le monde pensera ici à Sismondi {et il n'est pas le seul), son livre (Nouveaux principes) parut en 1819. En 1842 Blanqui fit une charge à fond contre la liberté. « L'expérience, dit-il (1), n'a infirmé jusqu'à ce jour qu'une seule des doctrines d'Ad. Smith, je veux parler de celle qui attribue à la liberté absalue de l'industrie le soin de suffire à toutes les nécessités sociales, et la possibilité de réaliser toutes les sortes de progrès. » Où Ad. Blanqui a-t-il lu « absolue? » C'est le contraire

(1) Notice sur Ad. Smith, Collection des princ. écon. Édit. Guillauniin, 1842, p. \\.

qui est vrai, car (voy. plus haut) Ad. Smith a dit : « Tout homme, tant qu'il n'enfreint pas la justice... n est-ce clair? Blanqui écrivait au moment de l'introduction des machines, opération qui n'a pas eu lieu sans soulîrances transitoires, souffrances que Blanqui traite comme si elles devaient être permanentes. Ajoutons que Ad. Smith n'a pas tant promis; il a présenté son procédé comme le meilleur, celui qui cause le moins de mal; un système qui soit absolument bon, qui rende tout le monde heureux, n'existe pas sur la terre.

J.-B. Say ne traite qu'incidemment de la liberté, mais Ch. Dunoyerlui consacre deux volumes [La liberté du travail, Paris, Guillaumin). Or, cet auteur ne croit pas du tout à une liberté illimitée. Voici d'abord sa définition (I, p. 34) : « Ce que j'appelle liberté, dans ce livre, c'est ce pouvoir que l'homme acquiert d'user de ses forces plus facilement à mesure quil s'affranchit (1) des obstacles qui en gênaient originairement l'exercice. » Et plus loin (p. 35) : « J'avertis donc le lecteur, encore une fois, que le mot liberté correspond, dans ma pensée, à l'idée de puissance, et que le phénomène que je veux désigner par là, c'est ce pouvoir toujours croissant d'agir qui se manifeste en nous, à mesure que nous venons à débarrasser nos facultés de quelques-uns des obstacles (extérieurs et intérieurs) qui nous empêchaient d'en faire usage. »

Pour Ch. Dunoyer, la liberté n'est jamais absolue, mais toujours relative. L'homme ne peut user de ses forces que dans l'espace où il lui est donné d'agir, et pour qu'il puisse en disposer librement, il faut : 1° qu'il les ait développées; 2° qu'il ait appris à s'en servir de manière à ne pas se nuire; 3° qu'il ait constaté l'habitude d'en renfermer l'usage dans les bornes de ce qui ne peut pas nuire aux autres hommes (I, p. 36). Nous ne pouvons pas entrer dans les développements que l'auteur nous présente — puisque, au fond, ils remplissent deux volumes ; nous tenons seulement à dire que, dès 1825, lors de la publication de la première édition de cet ouvrage (sous un titre un peu différent) (2), l'auteur a réfuté d'avance bien des objections de nos contemporains; nous renvoyons sur ce point à des pages qui suivront. Ici nous croyons [devoir reproduire

(1) C'est l'auteur qui souligne.

^2) Voici ce titre : L'industrie et la morale considérées dans leurs rapports avec lu liberté, 1825.

quelques passages qui répondent indirectement à l'intei'prétation donnée de nos jours à la proposition : il faut soutenir le faible (voy. plus haut).

Après avoir établi que, par la force des choses, les hommes sont inégalement riches, instruits, éclairés, vertueux, etc., Ch. Dunoyer continue (I, p. 354) : « Ils sont donc très inégalement libres, la conclusion est forcée. 11 y a un très grand nombre de choses impossibles aux hommes des conditions inférieures, qui sont faciles aux hommes des classes plus élevées et mieux élevées. Les premiers ne sont pas libres de satisfaire autant de besoins que les seconds, de se procurer autant de jouissances. Il y a une multitude de sentiments qu'ils ne sont pas susceptibles d'éprouver, de conceptions auxquelles leur esprit ne peut atteindre, de travaux et d'entreprises d'intérêt commun auxquels ils sont obligés de demeurer étrangers (I). Et dans l'État que je suppose, ce n'est pas la violence des institutions qui les prive de toutes ces libertés, c'est leur propre impuissance, ils font tout ce qu'ils peuvent faire ; les institutions étendraient infiniment leurs droits, qu'elles n'ôteraient rien à leur faiblesse, qu'elles n'ajouteraient rien à leur capacité... Je répète seulement que, dans le régime industriel, ces différences doivent être beaucoup moins seiisibles que dans les états sociaux où elles sont favorisées par des institutions violentes. 11 n'est pas douteux, en effet, qu'un régime qui laisse les choses à leur cours naturel, qui protège également tous les hommes dans l'usage inoffensif de leurs forces, qui réprime seulement les excès, qui proscrit tous les monopoles, tous les privilèges, qui défend les faibles contre la collusion des puissants, aussi bien que les puissants contre les complots des faibles, qui n'oppose enfin aucun obstacle au progrès et à la diffusion des richesses et des lumières, il n'est pas douteux, dis-je, qu'un tel régime ne doive faire que les lumières, les richesses, les bonnes habitudes privées et publiques ne se répandent avec moins d'inégalité, et que, par suite, les diverses classes d'hommes ne soient moins inégalement libres. » Il y a bien plus à prendre qu'à laisser dans le livre de Ch. Dunoyer, c'est à nous à savoir discerner ce qui est bon ou applicable, ici comme partout.

(1) Que d'hommes d'État, de publicistcs, d'économistes, méconnaissent cette vérité dans leurs propositions de loi ou projets d'orgauisation!

Les opinions de M. Gourcelle-Seneuil ne sont pas très éloignées de celles de Ch. Diinoyer. Dans son Traité cVéconomie politique, t. I, p. -418, il dit: « Les obstacles que rencontre la liberté, qu'ils soient naturels ou artificiels, ont un effet commun : c'est d'empêcher le niveau général de rémunération des services de s'étendre dans tous les sens, d'établir les inégalités en écartant du courant universel certaines personnes, certaines choses, certains besoins. » Selon lui aussi, la liberté — pour les hommes qui sont sous l'empire de la raison, p. 203 et 373 — est le meilleur moyen de s'élever dans le monde économique, mais pour lui non plus la liberté n'est ni toute-puissante ni illimitée.

Un grand nombre d'autres économistes français, Cherbuliez, A. Clément, Rossi, Jos. Garnier, même le Dictionnaire de l'économie politique de 1833, traitent incidemment de la liberté, en parlant du travail, du commerce, et de même de l'intervention -de l'État, et il serait fastidieux de relever les phrases oii se trouverait le mot liberté; ce serait superflu, puisqu'on sait que les économistes français sont favorables à la liberté. D'aucuns disent même qu'ils le sont trop; mais nous n'avons que très rarement rencontré un exemple de ces excès de langage qu'on leur reproche parfois. Il y a dans chaque parti des « hommes avancés, des enfants perdus », mais personne n'a le droit de juger l'ensemble d'après les individualités exceptionnelles. Chez les auteurs les plus récents, les expressions sont généralement plus mesurées ; comme il y a lutte d'opinions, chacun met plus de réserve dans l'expression de la sienne.

M. Ad. Jourdan, par exemple, dans son Cours anal. cVéconomie politique, p. GoG, dit : « La liberté économique consiste en ce que chacun exerce la profession qui lui convient, se procure où il lui plaît les matières premières et les instruments de travail^ et tiie le meilleur parti possible de ses produits en les portant sur le marché où les prix sont déterminés par la concurrence entre vendeur et acheteurs... » On le voit, l'auteur aboutit à la liberté du travail et à la liberté du commerce (1). — M. Cau- 'whi, Précis du cours cl économie politique , I, s'étend beaucoup sur les fonctions de l'Etat, dotant assez largement ce dernier (p. 103

(I) M. Jourdan a publié un ouvrage spécial, intitulé : Le Hûlc de l'État. A peu prés à la môme époque, M. Villey a publié un ouvrage sous le mémo titre.

et suiv.), mfiis il consacre aussi quelques lignes (p. 70-73) à la liberté du travail qu'il défend contre le reproche socialiste de « l'anarchie industrielle ». Il montre que les hommes ne choisissent pas leur profession tout à fait au hasard, et que le mouvement des prix et salaires contribue, au moins indirectement, à régler ce choix.

Nous ne croyons pas nécessaire de rapprocher des ouvrages des économistes les livres d'éminents publicistes tels (jue : La Liberlé, de M. Jules Simon; VEtatet ses limites, d'Ed. Laboulaye; L'individu et VÉtat (et autres), de Dupont-White, etc. Ces livres sont très répandus, et si nous sortions de notre cadre pour les auteurs français, nous serions obligé de le faire pour les auteurs étrangers, pour Guillaume de Humboldt,. Bluntschli, Ahrens, Robert de Mohl (sans parler de Kant)^ Herbert Spencer, Sumner Maine, etc.; ce serait, je pense, uneabondance de bien qui, malgré le proverbe, nuirait à la bonne ordonnance de ce livre, et je me borne à rester... entre nous économistes.

Parmi les économistes anglais, nous distinguons J.-St. Mill, dont les Principles of political economy jouissent d'une autorité prépondérante. Ces principes sont fondés sur ceux d'Ad. Smith, et ils réalisent en môme temps tous les progrès faits jusqu'au moment oti Mill écrit. Reportons-nous donc au livre V, oîi plusieurs chapitres nous intéressent. Dès le premier, l'auteur cherche à déterminer les attributions du gouvernement en général, c'est-à-dire ses attributions nécessaires, car il y a aussi les attributions facultatives (optional). Or, peut-on se borner à. demander la sécurité à l'Élat? N'est-ce pas à lui à frapper la monnaie, à fixer les poids et mesures, à tracer des routes, à élever des digues le long des fleuves qui débordent? N'est-ce pas à lui aussi à régler les droits de propriété, à rédiger les lois sur les successions, à assurer l'exécution des contrats? C'est vrai, il possède ou exerce ces attributions dans presque tous les pays, mais il faut s'entendre. Elever une digue est une mesure de sécurité, assurer l'exécution des contrats aussi, quoique dans un autre sens. Mill semble contester ce point, parce que le juge apprécie et parfois annule le contrat. Mais cette faculté laissée au juge n'annule pas la garantie, elle montre seulement que l'Etat ne garantit pas tout... et avec parfaite raison. Le Code civil dispose, article 1131 :

<i L'obligation sans cause, ou sur une fausse cause, ou sur une cause illicite, ne peut avoir aucun effet. » Et article 1133: « La cause est illicite quand elle est prohibée par la loi, quand elle est contraire aux bonnes mœurs ou à Tordre public. » C'est une question de sécurité. La loi n'est pas faite pour protéger le mal.

Quant aux successions et à la propriété, l'Etat, ou le gou- Ternement ne fait que sanctionner des coutumes. Mill et d'autres auteurs parlent comme si l'État réglait ces choses. En ces matières le citoyen n'entend pas plaisanterie; si la loi lui déplaît, il n'en tient aucun compte, il se révolte. Des majorités victorieuses et violentes peuvent imposer bien des choses, mais ce ne sont pas des mesures normales, et il n'est pas permis de les citer comme un fait ordinaire. D'ailleurs, dans un État régulier, le gouvernement se compose de citoyens de cet État, et au fond, ce sont généralement des citoyens qui se donnent des lois telles qu'ils les faut, ou du moins telles qu'ils les croient utiles, nécessaires.

Dans le chapitre x, Mill examine quelques-unes des fonctions que les gouvernements exercent effectivement dans plusieurs États et se demande si c'est à tort ou à raison ; mais nous ne nous arrêterons qu'au chapitre n, où il est question de l'intervention du gouvernement et du laisse)^- faire. Mill donne des raisons générales contre l'intervention non justifiée du gouvernement (c'est à ce dernier qu'incombe la tâche de prouver l'utilité de son intervention), et déclare que le laisser-faire doit être la règle. Mais il y a des exceptions; voici celles que Mill énumère : 1° l'instruction publique ; 2° la protection due à l'enfance; 3" lorsqu'il se conclut des contrats perpétuels; 4° surveillance de l'administration du bien d'autrui (des sociétés par actions?); 5° lorsqu'il s'agit de la réalisation du vœu de citoyens et qu'il a besoin de l'aide de la puissance publique, parce qu'elles ne sont pas administrées par les actionnaires; G° surveillance de l'assistance publique.

Nous passons aux Essnys in pollùeal economy de J.-E. Cairnes (MacmillanandCo, 1873), où nous trouvons un « Lssai» intitulé : Political economy and laissez- faire. C'est le discours d'ouverture d'un cours, par conséquent quelque peu orné et agrémenté selon les besoins de son auditoire. L'Angleterre est un pays dit de selfgovernment, c'est-ù-dire de laisser-faire en matière admi-

nistrative(l). Depuis des siècles, et par un concours de circonstances que nous n'avons pas à exposer, l'administration et la justice moyenne et basse étaient entre les mains d'un certain nombre de riches propriétaires, cinq, dix, vingt par comté (département) ; ils étaient nommés à vie parle gouvernement et faisaient, seuls ou à plusieurs, la besogne de nos préfets, souspréfets, maires (en partie), commissaires de police, juges de paix, tribunaux de police correctionnelle, conseils généraux, conseils municipaux. Mais comment la faisaient-ils (2) ? Tellement que la nation a demandé avec une insistance croissante d'avoir le droit d'élire leurs représentants locaux, de se faire imposer par leurs élus et de voir conférer à ces derniers bien des attributions dont nos conseils élus ont joui de tout temps. On a dû aussi créer des tribunaux, counlij courts. Beaucoup de choses se faisaient librement par les citoyens, cela est vrai, mais cela coûtait cher, et plus de choses encore ne se faisaient pas du tout, faute d'organes à ce destiné. On laissait aller les choses [letling ihings alone) purement et simplement. Avec l'invention de la vapeur et des machines, avec l'extension de l'industrie et du commerce surgirent de nombreux et pressants besoins, il y eut naturellement aussi des abus et une absence très sensible d'autorité. C'est à ce moment que le mot français : laissez- faire (qui était parfois si bien à sa place en France), retentit en Angleterre, oii l'on éprouvait le besoin contraire. Il y fut mal reçu, et l'économie politique en pâtit. On reprocha aux économistes des fautes qu'ils n'avaient pas commises, car ils n'avaient aucune puissance, et les mesures prises dans le sens de leurs doctrines l'étaient par des intérêts importants auxquels ces mesures profitaient. Les économistes étaient glorifiés par les uns, honnis par les autres, voilà tout. C'est à ce public irréfléchi et souvent ignorant que Cairnes s'adressa. Avant d'aborder le point important de son discours, je dois relever (p. 249) un passage où il parle de l'abolition des lois sur les céréales, mesure qui a en effet eu des conséquence extrêmement favorables : It (the repeal of the corn laws) has given an immense impulse to our gênerai Irade our vjealth and

(1) Il a couru bien des légendes en France sur ce sell" government ; on le portait aux nues, mais on n'en aurait voulu à aucun prix.

(2) Honnêtement, mais très incomplètement, sans parler de l'influence des préjugés.

population hâve advanced ivith iinexnmpled rapidity. Mais, ajoiite-t-il, les hommes qui dirigeaient l'agitation ont promis bien davantage... Beaucoup trop! Dans ma jeunesse, quand je lisais ces promesses — je savais déjà un peu l'économie politique— j'en ai été indigné, et l'impression défavorable n'est pas encore effacée (I). Mais arrivons au fait.

Pour Cairnes, laisser passer n'est pas un principe scientifique, mais un précepte pratique, applicable en temps et lieux. Or il y a une profonde différence entre la science et la pratique. La science étudie les faits, les lois, et expose les résultats de ses recherches, mais ce n'est pas sa mission de formuler des précepte*, des procédés, bien que le praticien doive s'en inspirer. Est-ce que l'astronomie, la dynamique, la chimie, la physiologie, fabriquent des étoiles, des machines, des matières, des êtres vivants? On peut sans doute appliquer leurs lois, ainsi que celles de la science économique, mais on peut les appliquer bien ou mal, selon le savoir et l'honnête de chacun, la science reste neutre. De plus, les problèmes à résoudre ne sont pas toujours purement économiques, il s'en faut même de beaucoup; la part de l'appréciation pratique n'en est que plus grande (2).

(1) Je suis dans le niùmc cas.

(2) Cairni'S, p. 244-24(!, prend Bastiat corps à corps, attaquant notamment ce passage, p. 2, des Harmonies, où l'astiat dit que la solution du problème doit être différente « selon que les intérêts sont naturellement harmoniques ou antagoniques. Dans le premier cas il faut la demander à la liberté; dans le second, à la contrainte. » A cela Cairnes objecte (p. 24G). Ainsi, si les intérêts des hommes sont naturellement harmoniques, nous n'avons qu'à laisser faire, il en résultera l'harmonie sociale. Comme s'il était si évident que chacun connût son propre intérêt et sût comment le faire coïncider avec celui des antres et que, le sachant, il fût disposé à agir en conséquence! Comme s'il n'existait nulle part des passions, des préjugés, des habitudes, de l'esprit de corps, des intérêts de classe qui empêchent tant d'hommes à poursuivre leurs vrais intérêts (their interests in the largest and highest sensé)! Il y a là un défaut dans les prémisses même de Bastiat, (ju'aucun successeur n'a réparé, et que pour ma part (dit Cairnes) je considère comme irréi)arablc. 11 continue : Nothing is easior than to show that poople follow their interest, in the sensé in wliich they understand their interest. But betvveen this and foUowing their interest in the scnsc iti w/iich il is coïncident with that of other peoplc, a chasm yawns. This chasm in the argument of the laissez-faire schonl bas ncverbecn bridgcd. The advocatcs of the doctrine shut their eycs and leap ovcr it.

Je ne suis pas un disciple de Bastiat, parce que celui-ci était un homme de foi, tandis que je suis un chercheur, je vais néanmoins entreprendre de réfuter Cairnes, qui n'a pas compris liastiat. Ce dernier n'a jamais dit : in w/iic/i it is coïncident, etc., que chacun en poursuivant son propre intérêt cliercfie à le faire coïncider avec celui des autres. Une pareille idée ne pou-

Cairnes insiste surtout sur ce point, que l'économie politique n'empôche aucun progrès, et qu'elle n'est pas entêtée. Si vous avez un progrès à proposer, faites-le connaître, mais souffrez qu'avant de l'adopter elle examine à fond votre proposition. Elle n'aime pas faire a leap in the dark (un saut dans l'obscurité, dans l'inconnu), elle « allume la lampe de la science » pour mieux voir si les projets ont été conçus dans l'ignorance des lois de la nature humaine et du monde physique. Nous reproduirons, en terminant, un mot du professeur Huxley (p. 262) : « La nature est dans son enseignement dure et destructive. L'ignorance est aussi sévèrement punie que la désobéissance volontaire; elle traite l'incapacité à l'égal du crime. La discipline de la nature ne se compose môme pas d'un coup et un mot, en com.mençant par le coup; mais elle frappe sans parler. C'est à vous à découvrir pourquoi vous avez souffert, ivhij you are boxed. » Je crains d'avoir, dans ma traduction un peu adouci l'énergie de la phrase de M. Huxley.

Jevons et M. Fr. Walker, aux États-Unis, expriment des idées analogues à celles de Cairnes, mais ces auteurs défendent des truismes. « La liberté doit être la règle, la restriction, l'exception. » Quand les économistes extrêmes font de la pratique, de l'application, ils en disent tout autant. Je signale avec plaisir

vait entrer dans sa pensée, car elle est absurde. \on, il disait seulement : L'homme est ainsi fait, qu'il ne pense qu'à soi, à son intérêt personnel; mais Dieu a si admirablement arrangé les choses, que dans leur ensemble, les actes des hommes se combinent de manière à faire marcher la société sans que personne se soit particulièrement posé ce but (voy. Harmonies économiques, p. 17). Ainsi des milliers d'hommes ont travaillé pour que chacun do nous puisse satisfaire ses besoins au moment voulu, et chacun de nous a travaillé quelques heures pour être en état de leur acheter leurs produits. Ah, vous croyez me tenir, vous ouvrez le chasm qui yawns, l'abîme béant, et vous m'invitez à construire le pont, to bridge it. C'est facile, vous nie fournirez même les planches. B n'a pas d'argent pour acheter les produits qui lui sont nécessaires; si c'est pour cause de maladie, sous le régime du laisser faire comme sous le régime contraire, la charité seule pourra le tirer d'affaire. Si c'est par paresse ou par maladresse, Cairnes lui enverra le professeur Huxley qui lui dira : Nature is har.sh and waslful in ils opération (voy. plus haut la traduction). Celui qui fait des fautes en subira les conséquences. Bastiat ne croit nullement que ses harmonies resteront sans dissonnances — comment donc, les musiciens ne nous apprennent-ils pas que certaines dissonnances aboutissent à 1 harmonie'?^ Dans toute fabrication il y a du déchet, même dans la fabrication du bonheur. En tout cas, il ne faut pas pousser la doctrine d'un auteur au delà du point où il l'a posée, et ne pas oublier que les sciences sociales ne sont pas gouvernées uniquement par la raison, mais que le sentiment ou les passions et l'ignorance y jouent un grand rôle.

celte proposition de M. Fr. Walker : « There is and Ihere can never be any positive virtue in restreint; its only office for good is to prevent waste and save the misdirection of energy. There is no life in it and no force can come ont of it » [Political economy, p. 464). C'est excellent; il montre que si la liberté ne fait pas toujours du bien, la restriction ne peut pas être toujours salutaire.

En Allemagne, la plupart des professeurs d'économie politique, tout en continuant à enseigner le fond des doctrines d'Ad. Smillî — ils n'auraient pas de quoi les remplacer (1) — cherchent à leur donner, selon leur tempérament, soit un nouveau vêtement, soit un nouvel esprit. L'un et l'autre sont permis. Quand il y a réellement amélioration, nous la saluons avec joie, mais quand il y a travestissement, nous protestons. Nous faisons connaître les cas les plus intéressants dans les différents chapitres du présent ouvrage ; ici nous ne pouvons traiter que de l'État et la liberté, et c'est précisément l'un des points les plus importants sur lesquels l'esprit de la doctrine a changé. Nous indiquerons plus loin la cause de ce changement. Les économistes libéraux ont une tendance à réduire la part de l'État et à augmenter celle de la liberté, les économistes autoritaires ont la tendance opposée. Dans l'école libérale comme dans l'école autoritaire, il y a deux ailes, l'aile droite et l'aile gauche, et les extrêmes de ces deux écoles se touchent, mais ne se confondent pas. Pour cette raison, la discussion est devenue difficile, car les nuances sont très nombreuses, et généralement les différences peu intéressantes ; nous nous bornerons donc i\ prendre un type qui représente assez bien la moyenne, le Manuel de M. Schonberg, qui est, à beaucoup d'égards, un excellent ouvrage, et de lui faire porter le poids de notre critique; il suffira alors de quelques courtes observations sur les livres de MM. Ad. Wagner et Emile Sax. Prenons donc le « Handbuch der polit. OEconomie », de M. Schonberg {"2." édition, Tubingue, Laupp, 1885), tome 1", p. 56; la section est intitulée : L' hUat oA Cécononiie pùlili(ji(c.'Ei comme nous aurons beaucoup à critiquer, nous tenons ;\ dire que nos critiques portent sur l'école et non sur son représentant distingué, qui a publié le Manuel (en 3 vol.) que nous avons

(1) MM. Wagner, Colin et d'autres l'ont reconnu.

SOUS les yeux. Le plus grave reproche que nous ayons à faire, c'est qu'on a cessé de considérer l'économie politique comme une science, pour la traiter en art. La science est ce qu'elle est, tandis que l'art est une aflaire d'appréciation; vous pouvez ajouter, reti'ancher et surtout qualifier les choses h volonté. L'art se plie aux exigeances des temps et des lieux, il peut se faire doux quand la science conserve sa raideur naturelle.

Du reste, M. Schonberg exprime celte môme idée, mais en de tout autres termes, 1. 1, pages 57 et suivantes. Selon lui, deux points de vue très différents se sont fait valoir sur la nature et la tâche de l'économie politique. D'après l'une, l'économie politique, sous le régime de la liberté, se règle en vertu des lois naturelles et produit ainsi la situation économique la plus satisfaisante. Inspiré par l'amour de soi, chacun soigne ses affaires au mieux de ses intérêts. On failles plus grands efforts et on utilise toutes ses forces pour obtenir la production la plus élevée, et par la nature des choses les produits se répartissent entre les collaborateurs de la façon la plus rationnelle, de manière à ce que chacun obtienne le revenu auquel il a droit selon l'état du marché. Celle économie politique, « celle de la libre concurrence, » assure le mieux les intérêts individuels, les seuls dont on s'occupe dans la vie économique ; il n'en résulte qu'en apparence une guerre de tous contre tous, mais, en réalité, la lutte est pacifique et de l'action et la réaction des intérêts résulte leur harmonie. La conséquence logique de cette manière de voir est que l'intervention de l'Etat en matière économique doit être réduite au minimum; sa mission est d'assurer la liberté des personnes et de protéger la propriété et la liberté des relations. Toute autre intervention ne peut que nuire. — M. Schonberg présente ensuite comme une autre conséquence admise par les économistes de celte nuance, que toutes les recherches historiques sur les matières économiques sont sans intérêt. S'il dit cela, il faut qu'il ail relevé une boutade de cette nature dans un auteur quelconque, mais je puis l'assurer que s'il m'en cite un qui soit de cet avis, j'en citerai cent qui sont d'un avis contraire, par conséquent il devra supprimer ce passage dans une nouvelle édition de son livre.

L'auteur cite en faveur de l'exposé ci-dessus non seulement

le himeux laissez aller, laissez passe?', mais aussi un passage emprunté à un économiste de l'extrême gauche, un radical, Prince-Smilh, qui, précisément en sa qualité de radical, exprime ses opinions avec une raideur qui doit déplaire aux tempéraments moins portés aux opinions absolues. Naturellement, M. Schonberg ne manque pas de souligner les passages caractéristiques. Pour lui répondre, je devrais de mon coté prendre quelque auteur extrême du parti opposé, mais je ne tiens pas à frapper fort, je préfère, si je peux, frapper juste, et je passe à l'exposé du point de vue de ceux qu'on aurait toujours le droit d'appeler les « socialistes de la chaire », puisqu'ils ne se sont pas déshabitués de parler de la prétendue « -Alanchester-Lehre » (p. 58).

L'auteur caractérise la civilisation économique actuelle par la division du travail, qui produit la dépendance naturelle des individus, et la dépendance de ces derniers de la collectivité... Sans doute l'économie politique est un phénomène d'ordre matériel, c'est le rapport entre la nation et les biens matériels, leur production, leur échange, leur distribution, leur emploi ; les hommes luttent et peinent pour ces biens. C'est l'objet de l'activité privée et publique. Mais l'économie politique n'a pas seulement ce caractère, elle a encore, selon lui, une haute signification immatérielle, éthique etculturale. L'auteur montre ici qu'en s'enrichissant, le peuple fait plus facilement des progrès intellectuels et moraux, ce que nous acceptons volontiers, mais nous n'en concluons pas que l'économie politique ait une mission éthique, qu'elle soit un moyen pour réaliser la justice, l'humanité, la moralité. Ces belles phrases, que nous abrégeons beaucoup, vont bien sur le papier, « le papier est endurant », dit-on en Allemagne; mais passez d'atelier en atelier, de comptoir en comptoir et voyez si l'on s'occupe de ces spéculations nobles et élevées. Suiim cuiqiie : laissez les spéculations au philosophe et au moraliste; que l'économiste recherche les causes et les effets économiques, les causes du bien-être et celles de la misère, ce n'est pas dans les spéculations qu'il les trouvera, mais dans l'observation des faits de tous les jours.

D'après la théorie de l'école autoritaire (celle qui veut accroître fortement les attributions de l'État), la vie économique n'est pas un domaine régi par des lois naturelles (p. 60), mais « un produit social des hommes » susceptible d'être bons ou mau-

vais selon la condiiito de ces derniers. (On admettra bien que les hommes sont dans la nature, par conséquent la société aussi. Or la nature est sounnise à des lois, par suite les hommes et les sociétés aussi. Et l'homme ne serait soumis qu'aux lois physiques et non aux lois intellectuelles et morales?). Les hommes, continue l'auteur, peuvent donc beaucoup pour améliorer la vie économique; mais il y a des choses qui dépassent leur forces. (Sans doute, ils ne peuvent pas faire que ce qui est rare soit à bon marché, et ce qui est commun, cher. Mais nous citons une loi naturelle, tandis que l'auteur vise l'intervention de l'État quand il parle de la faiblesse des individus). Il reprend : La liberté individuelle « n'est que relativement légitime », elle ne saurait jamais être absolue. (Nous pensons au contraire qu'elle est toujours légitime, mais nous admettons qu'elle ne soit jamais absolue. On peut se demander ce que l'auteur veut insinuer ici. Les économistes libéraux pousseraient-ils la liberté individuelle jusqu'à permettre tout, même le crime? Gomme on nous reproche d'aimer trop la liberté, la restriction ci-dessus est une perfidie très peu « légitime )>. En disant que la liberté n'est jamais absolue, l'auteur renvoie au paragraphe 28 (p. 48),* où il parle ex jvofesso de la liberté. Or il admet cinq libertés : 1" liberté du travail (avec le choix de la profession et la liberté des contrats) ; "2° liberté de la propriété ; 3° liberté du capital; 4° liberté d'exploitation; 5° liberté du marché. Je crois vraiment qu'au point de vue économique c'est tout et que nous n'en demandons pas davantage. Jusque-là nous sommes d'accord , mais M. Schonberg et ses amis se montrent trop faciles pour les restrictions ; nous sommes plus difficiles sur ce point (1).

Cela ne vient pas précisément des attributions plus ou moins larges que nous accordons à l'Etat, les uns et les autres. On sait que les Allemands aiment les systèmes avec un principe en tête; autrefois, le principe de l'Etat c'était la police (l'État doit veiller au bien du peuple); puis c'était le c?roîY (l'État doit la justice, ses attributions sont réglées par une constitution); maintenant c'est la culture qui est le principe de l'État, et les plus exigeants, comme M. Schonberg, disent que le principe est

(1) On trouve souvent des auteurs qui commencent par dire : Vous avez

toutes les libertés, en ajoutant : sauf celles de on pense alors, avec Figaro,

à la liberté comme en Espagne.

double et embrasse le droit et la culture (« Rechls und Culturstaat »). Nous uous rangeons volontiers parmi les exigeants, que l'Etat veille au droit et à la culture, bien que ce dernier mot soit un peu vague et se prête trop à la déclamation. Nous avons donc le même point de départ; en sera-t-il de même du point d'arrivée?

11 n'y a donc pas d'opposition, dit M. Schonberg, entre l'État et le peuple, entre le bien de l'État et le bien du peuple. Le peuple et l'État n'en font qu'un, l'État c'est le peuple organisé. Cette organisation (p. 62) n'a d'autre but que de favoriser (furdern) le bien de tous, de leur rendre possible une existence pacifique et la réalisation du but moral de la vie, d'assurer à cbacun le développement le plus complet de leurs facultés et de leur personnalité, ainsi que la participation la plus grande à la vie culturale, de les conduire tous à un degré plus élevé de bien-être, de liberté, de moralité qu'ils auraient atteint sans cela. — Est-ce qu'une pareille phrase a le droit de se dire « scientifique? » Continuons. — « Tout ce que l'État ;3eui faire dans ce sens, il doit le faire. » Je ne comprends plus qui ou quoi est l'État, puisque ce n'est pas un sujet (Subject) qui gouverne le peuple? Dans l'Etat, nous dit-on, les particuliers ne sont pas des atomes simplement agrégés, mais ils forment une unité organique, une force, une volonté, qui ne reconnaît au-dessus d'elle aucune volonté humaine supérieure, mais qui se soumet spontanément à l'ordre légal. La force personnelle et matérielle ainsi réunies dans l'État est une force économique particulière supérieure, et l'État veut et doit employer cette force pour atteindre ses buts. (On ne sait vraiment pas bien qui agit ici, puisque l'État n'est pas un « sujet », ni qui emploiera la force ; en tout cas, les économistes n'aiment pas qu'une abstraction mal définie dispose de forces qui peuvent devenir oppressives).

Maintenant M. Schonberg va nous dire pourquoi l'État emploiera la force pour réaliser la ulionomhclie Slaatsidee, c'est-àdire l'idée économique de l'État. Comme représentant des idées morales et des tendances de l'esprit populaire (1), comme gardien ou protecteur [Horl] de la justice, de l'humanité et du progrès continu de la civilisation, comme Vinslilidlon morale

(1) Volksgeisl, esprit du peuple, esprit national, etc.

la flnsi f/randiose destinée à faire l éducation du genre humain^ l'État a, dans les limites de sa force (qu'est-ce que cela veut dire?), le devoir de prendre des mesures pour qu'en matière économique aussi, les droits légitimes de la personnalité soient protégés, pour que les postulats de la justice, de l'humanité et de la moralité soient réalisés, pour que le développement des forces individuelles soit porté au plus haut degré possible pour le bien de chaque particulier et de la collectivité, pour que la puissance de l'activité morale du peuple s'accroisse, pour que, etc. Il nous semble inutile de terminer la traduction de cette phrase, ce que nous en avons donné est assez long pour montrer qu'elle ne renferme rien de scientifique (1) ; en tout cas que, loin de résumer des observations prises sur les faits, elle consiste en opinions personnelles presque utopiques.

Dans une note sous le texte (p. 62, n° GO), l'auteur tient à nous dire plus clairement ce qu'il entend par « les droits légitimes de la personnalité » dont il est question plus haut. Il commence ainsi : Dcr moderne Redits u. Culturstaat (Celte généralisation est contraire aux doctrines de l'auteur, § 9, mais ne nous y arrêtons pas, et traduisons) : « Un État moderne qui se conforme aux principes du droit et de la culture, ne reconnaît pas le droit au travail, mais bien : 1° le droit de l'individu de devenir une force-de-lravail productive. C'est le droit des enfants vis-à-vis de leurs parents, éventuellement, envers la commune et rp]tat, d'être nourris, élevés (éduqués) et instruits. L'État leur garantit ce droit par des lois et des mesures administratives (ce point est incontestable); 2° il (l'État) reconnaît le droit de chaque individu de faire valoir librement sa forcede-travail dans son intérêt, et sanctionne, au profit de ce droit du travail (Arbeitsrecht), la liberté de la personne et la liberté du travail, celte dernière jusqu'à la limite au delà de laquelle elle nuirait aux intérêts légitimes d'autrui ou de la colleclivité (ce point aussi est incontestable); 3° (il admet) le postulat (ou le principe fondamental) que le travail doit être un phénomène de la personnalité, et que les prétentions légitimes de la per-

(I) Où a-t-on donc vu, en effet, que l'État — soit gouvernement, soit peuple — est la vertu incarnée? Ignore-t-on qu'il est dans la nature liumaine d'abuser de sa force? Le meilleur homme en abusera, pour le bon motif, s'entend. Et les majorités — c'est-à-dire la force sans responsabilité, se gêne-t-elle, celle-là? Ces messieurs ne lisent donc ni l'histoire ni les journaux?

sonnalité doivent être remplies par l'organisation et le droit du travail. De ce droit dérive, entre autres, le devoir d'empêcher une durée inhumaine du travail, un travail malsain, indigne de l'homme, immoral, et en général nuisible au bien public; enfin les rapports de dépendance humiliante qui peuvent exister entre patrons et ouvriers, malgré la liberté de la personne et du travail (l'humiliation est plus à craindre pour le patron que pour l'ouvrier de nos jours) •,4" il reconnaît aussi en principe (le droit ou le devoir?) (1) de provoquer « dans la distribution des produits, la réalisation d'un équivalent aussi juste que possible du résultat du travail ». Cette quatrième proposition étant incorrectement rédigée dans l'original, nous devons la reproduire. « Anerkannt wird ; 4° auch im Principe (die Pdicht, die Aufgabe? ein moglichst gerechtes .Equivalent fiir die Arbeitsleistung im volkwirthschafllichen Vertheilungsprocess herbeizufiihren (2). »

L'auteur, qui est un des plus savants et des plus bienveillants de son groupe, semble avoir lui-même été honteux de cette proposition anti-économique — car il s'agit dans ce n° 4 de la fixation des salaires par l'autorité, qui, comme on sait, a tout approfondi et n'est jamais partiale. — Et qu'est-ce qui autorise M. Schonberg à dire que ce sont là les doctiines d'un État soumis aux principes du droit et de la culture? Il lui serait difficile d'apporter la moindre preuve. On voit donc que chaque fois que ces messieurs prétendent mettre un pas hors du giron de la vraie économie politique, celle qu'Ad. Smith nous a transmise, doctrines que nous cherchons à perfectionner, ils ne peuvent apporter que des asssertions en l'air, des opinions individuelles. Ils ne rejettent les lois économiques [cause et eff'et) que parce qu'elles les gênent. La science est trop sévère, certains de nos amis lui ont même donné un air rébarbatif; on la met donc de côté et on la ienii)lace par des phrases vagues et sentimentales ; mais avec cela on ne bâtit rien de solide.

Nous ne croyons pas utile d'analyser ici les opinions de

(1) C'est le sujet qui inaiiquc dans la proposition.

l'i) Lamartine a déjà, avant l.s'i.S, confère à l'État une mission plus ou moins scniimcntalistc : « L'Étal a pour mission d'éclairer, de développer, d'af^randir, de rortifier,de spirituuliscr et de sanctifier l'àmo des peuples. » (cité par Bastiat, De L'Èlat). 11 est plus facile de dire que de Taire.

MM. Ad. Wagner et Schaflle (1). Malgré la science dont leurs livres sont bourrés, le parti pris de favoriser l'État est trop visible pour ne pas leur ôter une grande partie de leur autorité en ces matières; on sait qu'ils vont sensiblement plus loin que M. Schonberg et ses amis. L'ouvrage de M. Emile Sax [Grundlegung zur t/ieo?'etischen StaatswvHhschaft) est écrit dans un esprit dégagé de préventions (il emploie cependant encore les mots : écoles de Manchester, ce qui fait tache dans son livre), mais son but est particulier, il touche à peine aux questions que nous voudrions mettre en lumière. Nous nous bornons donc à signaler ici ce remarquable ouvrage (2).

Somme toute, on ne saurait dire que des progrès aient été faits dans l'élucidation de la question qui nous occupe. L'intervention de l'État est devenue plus fréquente, en partie parce qu'il y avait plus de raisons légitimes pour le faire ; avec la civilisation, les attributions de l'État se développent ou se multiplient, et en partie parce que certains intérêts devenus puissants y ont poussé. Ce qui menace la société vers la lin du dix-neuvième siècle, c'est que les classes inférieures, les classes peu instruites et peu fortunées arriveront à exercer une influence prépondérante sur l'État (3); cette influence sera hostile aux capitaux et même à la « culture »; le seul moyen d'enrayer ce mouvement vers la décadence, c'est de fortifier l'esprit de liberté en montrant tout ce que l'humanité lui doit, et le bien qu'il est encore appelé à faire.

(1) Citons cependant ce passage de Dau. iind Leben, etc., t. III, p. 270. « Comme tous les hommes ont besoin les uns des autres, tous sont disposés à donner chacun un peu du sien pour acquérir autre chose. La lutte des affaires économiques {Erwerbskampf) est une lutte universelle qui tend à la conciliation. >- Ce sont donc des dissonnances qui finissent en harmonies.

(2) Les amateurs pourront encore consulter les livres de C. Dietzel et de H. Dietzel, ceux de Stein, Roscher, Hermann, Mangoldt, Rau, qui sont des auteurs libéraux, et pour l'opinion opposée, les socialistes.

(3) Le suffrage universel prend trop souvent l'ombre pour la réalité.

L.1 division du travail rend de si grands et si évidents services qu'on les a remarqués dès l'antiquité. 11 en est fait mention dans la Politique de Platon, dans le chapitre II du livre i de la Politique d'Aristote, dans Xénoplion (1). 11 y est fait allusion dans la première épître aux Corinthiens de saint Paul (ch. xii). Il en est question au moyen âge (saint Thomas d'Aquin, Luther, etc.), et parmi les auteurs postérieurs, nous ne nommons que Turgot, Beccaria et surtout Ferguson. Mais personne n'en .a tiré parti au point de vue économique avant Adam Smith (2) ; aussi le considère-t-on en quelque sorte comme l'inventeur de la division du travail. C'est lui qui en a découvert et mis en lumière l'importance économique. Le progrès scieutitique qui en est résulté ressort de la comparaison du vague du langage de Turgot [Réflexions^ § 3, 50, 60, 62), avec la netteté des exposés des auteurs du dix-neuvième siècle. Ils ont développé la matière jusqu'à l'épuisement, aussi ne nous reste-t-il qu'à être bref.

L'histoire n'a pas constaté la naissance de la division du travail. Avant Homère déjà, le mari allaita la chasse ou en guerre, la femme et ses servantes tissaient et soi-

(1) M. Roschcr, Traité^ 18" édit., p. 130, cito plusieurs autres auteurs. {'!) A certain égard nous mettons Kcrguson à cote de l'auteur des Unckcrckes •seulement Smith a produit un clTet plus profond.

g'naientle ménage, les serviteurs labouraient ou gardaient le bétail. La spécialisation des travaux se développa avec la société, qui fit surgir de nouveaux besoins, de nouvelles facultés et aptitudes, et avec la difTérenciation des occupations, favorisée quelquefois par la découverte de produits spontanés de la nature, le premier superflu se montra, il se forma des provisions et l'échange apparut; il est possible qu'il eût lieu plus tôt d'une tribu à l'autre qu'entre membres de la même tribu. Les caravanes du commerce sont mentionnées sur les premières pages des annales de l'histoire. L'origine des castes, qui sont une division du travail pétrifiée, remonte pour nous aux temps préhistoriques.

Ne poursuivons donc pas ces stériles conjectures sur l'origine delà division du travail ; bornons-nous à constater qu'on la rencontre dans toutes les sociétés organisées,^ ce qui prouve qu'elle est fondée sur la nature des choses.

L'économiste n'a pas eu de peine à montrer que la division du travail (séparation des travaux, J.-B. Say ; spécialisation, A. Clément; partage des occupations, Basliat (1); coopération, MM. Gourcelle-Seneuil et Cauwès; répartition des travaux , Cherbuliez) fonctionne dans l'intérêt de tous, qu'elle multiplie les produits d'une manière extraordinaire et les améliore très sensiblement. Au temps oii^ chacun pourvoyait personnellement à tous ses besoins, on se contentait d'un abri rudimentaire, peu commode et souvent malsain; on se couvrait, tant bien que mal, devêtements souvent peu adaptés aux saisons ; on se nourrissait des aliments qu'on pouvait atteindre. Le choix a dû: être très restreint. Et que le travail était lent et peu fructueux ! Avant qu'on ait appris à l'accélérer, la popula-

, (1) Quand un mot est reçu, il vaut mieux que tous ceux qu'on pourrait inventer; il est toujours compris. Le mot coopération a reçu une tout autreacception.

lion, en tendant à augmenter sans pouvoir s'étendre dans resjDace, s'exposait à une effroyable misère. II n"y avait pas alors de bateaux à vapeur pour aller chercher le blé

en Amérique ou aux Indes et avec quoi aurait-on payé

ce blé ?

II est à peine nécessaire de dire, tellement la chose est évidente par elle-même, que, si la division du travail multiplie et améliore les produits, c'est surtout par suite de l'habileté acquise par le travailleur qui a d'ailleurs pu choisir la profession pour laquelle il avait le plus d'aptitude naturelle. La même main qui achevait dix objets par jour, quand elle ne s'en occupait qu'accidentellement, en produit cent et au delà si elle se consacre à ce genre de travail. La main s'adapte pour ainsi dire à sa besogne, elle la fait bientôt automatiquement, c'est-à-dire, sans réflexion préalable, sans attention soutenue, plus rapidement et avec moins de peine. Du reste, la division peut être poussée plus ou moins loin, et sous ce rapport il y a une importante distinction à faire :

1" La division se borne à séparer les professions: le tailleur ne sera ni menuisier ni horloger, le cordonnier ne fera ni serrures ni tonneaux ; c'est ce que nous appellerons la spécialisation économique. En pareil cas, l'ouvrier fait un produit entier, un soulier, une table, une montre. Il peut échanger des produits contre des produits. — C'est en vertu de cette séparation des professions, et surtout de Vagencement des productions et des ccJiaiir/es qui en est la conséquence nécessaire (certaius auteurs diseat : de la coopération, ou aussi, de la réunion qui suit la division) que dans un pays civilisé, chacun trouve toujours à point nommé sous la main les moyens de salisfaires ses besoins et SCS désirs, s'il peut les payer. On lui apporte les denrées de l'Asie et de l'Amérique, le produit des mines et ceux de la mer; il peut prendre place dans un fiacre, un wagon ou

un bateau à vapeur, mellre un habit, dont la laine vient d'Australie, la soie de Chine, le cuivre des boutons du Chili, et la cravate blanche est peut-être faite de coton qui a poussé près du Mississipi, (|ui a été filé près de la Tamise, tissé non loin du Rhône, blanchi avec l'eau de la Moselle, cousu sur la rive droite ou gauche de la Seine. Cette séparation des professions est certainement le bien, ce qui va suivre est quelquefois le mieux.

2° Il y a ensuite la spécialisation technique qui n'est qu'un procédé de fabrication. L'ouvrier ne fait pas un produit entier, mais une partie très simple de ce produit, toujours la môme. Cette sous-division du travail le perfectionne d'une façon extraordinaire et produit des résultats étonnants. On sait qu'Adam Smith a cité l'exemple de la fabrication de l'épingle pour laquelle le travail, si simple en lui-même, était divisé alors en 18 opérations distinctes : l'un tire le fil, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, etc. Presque tous les économistes ont reproduit cet exemple [Richesse des nations, I, 1), où les 18 ouvriers font ensemble peut-être 200 fois autant d'épingles qu'ils en feraient, si chacun travaillait isolément (1). Quelques pages plus loin, Adam Smith parle des cloutiers qui, ne faisant que cela, en produisaient plus de 2,300 par jour, tandis qu'un forgeron qui aurait fait généralement d'autres travaux viendra difficilement à bout d'en faire 200 ou 300 par jour, « encore seront-ils fort mauvais ». Ce dernier exemple semble plutôt de nature à montrer l'utilité de la séparation des professions que la subdivision technique des travaux.

La plupart des auteurs, imitant en cela Adam Smith, ont peut-être trop insisté sur les procédés techniques en exposant les avantages généraux de la division du travail. Nous

(1; J.-B. Say cite un autre exemple tout aussi remarquable, la fabrication des cartes à jouer. On pourrait ajouter la fabrication des montres et d'autres.

citons plus loi a les listes de ces avantages, dressées par quelques auteurs, en nous bornant d'y renvoyer, mais nous indiquerons en même temps, pour chaque avantage énuméré, s'il est de nature économique ou technique.

Ces distinctions ont leur importance. En effet, chaque médaille ayant son revers, à côté des avantages de la division du travail, il y a des inconvénients, certains publicistes ont môme insisté plus que de raison sur ce côté de la question (1). Or, ces inconvénients ne viennent pas de la spécialisation économique, mais de la spécialisation technique, c'est celle où la division est poussée aussi loin que possible. On attribue surtout deux effets aux procédés, oii le travail est si simplifié qu'il se réduit à un mouvement uniforme du corps, ceux : 1° d'influer défavorablement sur l'intelligence et 2" de nuire à la santé. Le premier reproche ne nous paraît pas fondé. En dehors même des ateliers où les travaux sont divisés jusqu'à l'extrême, il y a de nombreuses occupations très uniformes, très ennuyeuses même. Un tailleur, un cordonnier, une couturière ne font que coudre toute la journée ; beaucoup d'autres métiers imposent des travaux tout aussi simples et uniformes, on ne saurait dire que ceux qui le pratiquent soient moins intelligents que des ouvriers dont les mouvements sont plus variés. C'est que les hommes subissent bien d'autres influences : la famille, les amis, la politique, le milieu ambiant; puis les journaux et les livres. Peu do professions ont des travaux aussi variés — et en plein air — que les cultivateurs; sont-ils plus intelligents que les ouvriers des villes? Le travail fortement sous-divisé, outre qu'il laisse l'esprit libre, se fait généralement en société, et il n'est pas probable qu'on se taise du matin au soir. 11 nous

(l) Depuis l'invention de la machine à vapeur, la division du travail est devenue une question plus compliquée, et plus d'un reproche lancé contre la division^ retombe sur la machine. i\ous en parlerons dans le chapitre suivant.

semble donc que, si un homme s'abrutit, c'est sa faute et non celle de son travail.

L'influence du travail, disons des professions, sur la santé est plus réelle, et il est du devoir de tout le monde d'atténuer ou de supprimer le mal si c'est possible. 11 n'y a pas que des occupations malsaines, il y a aussi des professions dangereuses, par exemple, celles de médecin, de marin, de mineur, de couvreur et autres. Peut-on les supprimer? Cela ne semble guère possible sans causer des souffrances beaucoup plus grandes que celles qu'on voudrait éviter; ce n'est même pas nécessaire puisque personne n'est forcé de choisir ces professions. S'il se trouve toujours des amateurs, c'est qu'il doit y avoir des compensations. Du reste, il est des professions dangereuses dont une société ou un État ne peut en aucun cas se passer, et si l'on ne trouvait pas des amateurs, des volontaires, en nombre suffisant, on serait forcé d'élargir les cadres de la conscription.

Ce qu'il nous reste à dire sur la division du travail, nous le présenterons en discutant ou commentant les auteurs que nous allons citer.

Nous avons mentionné plus haut Adam Ferguson, et avant d'aborder les économistes proprement dits, nous allons reproduire quelques passages de son Essay on the history of civil Society (1). La quatrième partie de ce livre remarquable a pour titre spécial : « Des conséquences qui résultent de l'avancement des arts civils et commerciaux, >> et la première section est intitulée : « De la séparation des arts et des professions. » Il commence ainsi (p. 273) :

« Il est évident que, quelque stimulé qu'on soit par le sentiment de la nécessité (du progrès) ou par le désir d'atteindre à une meilleure organisation, ou par les avantages de la situation et autres, aucun peuple ne peut faire de grands progrès

(1) Nous citons d'après l'édition de Basil MDCCLXXXIX qui n'est pas la première, ni la dernière. Du reste nous indiquons les chapitres.

dans la culture des arts de la vie, tant qu'il n'aura pas séparé et confié à des individus différents les diverses tâches qui exigent une habileté et une attention particulières... Lajouissance de la paix et la probabilité d'être en état d'échanger ses produits contre d'autres, font peu à peu du chasseur et du guerrier un industriel et un marchand. Les accidents qui causent la distribution inégale des moyens de subsistance, l'inclination (des dispositions natives), des occasions favorables, assignent aux hommes des occupations différentes, et un sens d'utilité les porte à subdiviser leurs professions.

« L'artisan trouve que plus il peut concentrer son attention ■sur une partie particulière de son ouvrage, plus il devient parfait, plus aussi il peut en produire. Tout entrepreneur manufacturier [undertaker (1) in manufacture) trouve que, plus il peut subdiviser la tâche de ses ouvriers, plus il peut employer de travailleurs pour des articles séparés, plus ses frais diminuent et ses gains augmentent... chaque métier peut occuper l'attention tout entière d'un homme, et a ses secrets qu'on ne saisit qu'après un apprentissage régulier. Des nations composées d'industriels et de commerçants arrivent à consister en individus qui ne connaissent que leur profession, qui ignorent les affaires humaines (publiques) et contribuent à la conservation et à l'extension de leur Etat, sans qu'ils aient cru ■devoir en étudier les intérêts... » L'auteur entre dans beaucoup •et dans de très intéressants développements, qui sont même •d'un ordre plus élevé que ceux d'Ad. Smith, il nous a suffi ■d'en donner une idée et de tirer ces passages de l'oubli. 11 nous ■reste cependant deux autres passages assez curieux à citer, parce que des adversaires s'en sont emparés. Pour le suivant, nous ■citons l'alinéa en entier (p. 277).

<< On pourrait douter que la somme de capacité nationale ■s'accroît avec l'avancement des arts (métiers). Bien des arts mécaniques, en effet, n'exigent aucune capacité ; ils réussissent le mieux avec l'absence des sentiments et de la raison, l'ignorance est la mère de l'industrie (industry) aussi bien que des superstitions. La réflexion et l'imagination sont sujettes à l'erreur; mais l'habitude de mouvoir la main ou le i)ied est

(() J. St. Mill croyait beaucoup oser en se servant de ce mot, on lo trouve chez Fcrguson. 11 faut se rappeler qu'cVi Angleterre « l'entrepreneur » par ■excellence est celui des pompes funèbres.

indépendant de l'une et de l'autre. Par conséquent, les manufactures (le travail manufacturier) réussissent le mieux, lorsque l'intelligence ou l'attention [the mind) est le moins consulté, et que l'atelier peut être considéré, sans grand effort d'imagination, comme une machine dont les organes S3 composent d'hommes ( WliJ'e the ivorkshop may, ivitkout any rjre. l effort of Imagination y be considered as an englue, the parts of which are men). »

C'est le passage dont nous avons reproduit le texte original, que K. Marx a cité, oubliant que c'est un argument contre ses propres doctrines, car le socialisme~ne peut que multiplier les grands ateliers et les machines. En effet : 1° si l'on supprimait les moyens de multiplier les produits, beaucoup moins de personnes seraient pourvues de ces produits; or, même de nos jours, les machines fonctionnant, tout le monde n'en est pas pourvu, on s'en plaint même assez; 2" et comme on prétend qu'il y aurait beaucoup plus de jouissances sous le régime socialiste, que personne ne manquerait de rien (1), il faudrait même pousser plus loin ce moyen de multiplier les produits qui s'appelle la division du travail; 3" enfin, il est dans la nature des choses que lorsque le travail se fera sous la direction de l'État, il n'y aura plus que de grands ateliers sociaux.

Voici l'autre passage de Fergusson, annoncé ci-dessus (p. 278) : « Le praticien de chaque art ou profession peut fournir, aux hommes de science, matière à des spéculations (philosophiques) générales ; le simple acte de penser peut même devenir, dans cet âge de la division du travail, un métier spécial [and thinking itself, in this âge of séparations, may hecome a pecular craft), c'est Lassalle qui relève ce passage. Le très savant agitateur devrait cependant ne pas ignorer qu'il n'a jamais été donné à tout le monde de « penser ». Est-ce que par hasard l'intelligence n'aurait pas besoin d'être exercée aussi bien que la main ? Est-ce qu'un penseur n'est pas plus rare qu'un' homme de talent, presque aussi rare qu'un génie. Du reste, les hommes simplement réfléchis ne sont pas déjà si communs.

Mais rentrons dans le monde économique pour relever c& que les auteurs ont dit en faveur ou contre la division du travail. Commençons par les avantages ;

« Cette grande augmentation dans la quantité d'ouvrage

(1) Serait-ce parce que, plus on manque de stimulant, plus la production augmente?

qu'un même nombre de bras est en état de fournir par suite de la division du travail, est due, dit Ad. Smith, à trois circonstances différentes : 1° à un accroissement d'habileté dans chaque ouvrier individuellement ; 2° à l'épargne du temps, qui se perd ordinairement quand on passe d'une espèce d'ouvrage à un autre; 3° enfin, à l'intervention d'un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et qui permettent à un homme de remplir la tâche de plusieurs. »

C'est là le point de départ des recherches sur la question, aussi l'auteur n'a-t-il pas encore tout vu. Il y a même encore une certaine confusion entre l'effet de la division du travail et celui des machines, deux causes qui, si elles agissent souvent de concert, doivent néanmoins être distinguées. Il est superflu de dire qu'Ad. Smith a en vue ici le procédé technique. Il ne rentre dans les considérations économiques, qu'en faisant remarquer que l'introduction de ces procédés expéditifs et multiplicatifs n'est possible que si Vétatdu marché le permet. Quand on n'a d'acheteur que pour cent exemplaires, il n'y a aucune raison d'en faire mille, ceci est si évident que le principe — le montant de la production est limité par l'étendue du marché — est répété par presque tous les successeurs d'Ad. Smith, qui ont d'ailleurs insisté sur la nécessité de posséder des capitaux suffisants. La technique a une si grande influence sur les résultats économiques, que les économistes ne peuvent pas toujours s'empêcher de mêler les deux ordres d'idées ; qu'on ait au moins conscience du mélange.

J.-B. Say (Traité, édit. 18G1, p. 31) cherche une mauvaise querelle à Ad. Sm.ilh, il prétend que ce dernier « exagère l'influence de la division du travail, ou plutôt de la séparation des occupations (?) ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail; on les doit à l'usage qu'on fait des forces de la nature. » Cela n'empêche pas J.-B. Say de montrer, p. 88, les avantages de la division du travail, cependant sans faire de découverte intéressante.

Babbage, dans son livre sur les manufactures (trad. par Isoard), indique un quatrième avantage produit par la division du travail, c'est la possibilité de tirer parti des ouvriers selon leur force et leur aptitude, de réserver les ouvriers habiles pour les besognes difficiles, d'utiliser les femmes et les enfants,

même les vieillards et les infirmes (cet avantage est d'ordre économiqne, il permet de donner du travail à tout le monde (1).

Joseph Garnier cite un cinquième avantage, trouvé par John Rae [Nouveaux principes cCécon. poL), « c'est qu'avec une division étendue et des ateliers bien organisés, les outils, les machines, les bâtiments, le capital enfin, restent inoccupés le moins possible, et qu'on tire le plus grand parti possible des instruments de travail. »

Nous ne croyons avoir relevé dans aucun livre l'avantage que nous allons indiquer, donnons-lui donc le n° 1 : la division du travail tend à diminuer les prix et naturellement à augmenter le nombre des consommateurs. (Les avantages cinq et six comme ce septième sont d'ordre économique. )j

Ambr. Clément a réuni à lui seul un assez grand nombre d'avantages à'ordre économique ; nous les indiquerons en conservant à la liste les numéros donnés par l'auteur. Nous pouvons, dit-il, résumer la série des conséquences bienfaisantes que produisent ou tendent à produire les développements de la division des travaux et ceux de l'échange (t. I, p. 240) :

« 1" Sous la seule impulsion de l'intérêt personnel, ils amènent les hommes à travailler les uns pour les autres, et par conséquent à SE RENDRE INDISPENSABLES LES UNS AUX AUTRES, CC qui

constitue le plus général et le plus puissant des biens sociaux ;

« 2° Ils font dépendre le succès de chaque spécialité de production, de la prospérité de l'ensemble des autres, et établissent ainsi, entre les diverses catégories de producteurs, une étroite solidarité d'intérêts;

« 3" Ils excitent l'énergie productive des travailleurs proportionnellement à ce qu'ils ajoutent à la masse des richesses, ou des moyens de rémunération ;

« 4° Ils mettent des biens naturels, spécialement départis à chaque contrée, à la disposition des besoins, non seulement des habitants de cette contrée, mais de toute l'espèce humaine...

« 3" Ils dirigent l'application des facultés industrielles des populations de manière à multiplier, dans chaque pays, au delà

(1) Certains hommes de bien ont ouvert des ateliers spéciaux pour les infirmes et les estropiés, et la Société pour l'encouragement de l'Industrie nat. récompense de pareilles bonnes œuvres.

des limites de sa propre consommation, les productions pour lesquelles il offre une supériorité relative d'avantages naturels ; en sorte que le besoin et l'utilité des échanges internationaux s'étendent à la fois par la diversité de ces avantages naturels et par celle des aptitudes spéciales que détermine leur exploration

« fi" Enfin, ils fécondent de plus en plus, par les progrès de la dextérité spéciale chez les travailleurs, et par l'extension qu'il provoquent dans l'emploi des forces aveugles, les diverses branches de la production générale, ou du moins un grand nombre des plus importantes. »

Voilà des arguments économiques qui sont certainement plus à leur place ici que les arguments techniques, bien que nous soyons loin de nier l'importance de ces derniers. Parmi les autres auteurs français, nous ne citerons plus que le Précis de M. P. Cauwès (Paris, Larose et Forcel, 2^ éd., 1881, t. J, p. 44). L'auteur considère la division du travail comme une « coopération sociale ». Beaucoup d'économistes, en effet, considèrent la division du travail comme un lien social important, M. Cauwès a développé ainsi cette idée (nous résumons, sans entrer dans les détails) :

« 1° La spécialisation des lâches et des attributions a une conséquence directe sur laquelle il est à peine nécessaire d'appeler l'attention tant elle est évidente, c'est la dépendance mutuelle dans laquelle se trouvent, au point de vue économique, les membres d'une même société...

(■ 2" La coopération est une condition de puissance de travail...

« 3° La supériorité du travail en société, lorsqu'il est convenablement divisé, ne s'explique pas seulement par l'habileté professionnelle que donne l'habitude, mais plus encore peutêtre par une autre raison ; le travail de la profession c'est le travail quotidien, autrement dit, le mode normal de l'existence; ce n'est plus, en quelque sorte, pour l'homme courageux un effort pénible;

« 4" Par la raison même qui vient d'être déduite, la coopération sociale est favorable à la continuité du travail... parce que le travail professionnel étant devenu une habitude, nous n'attendons pas, pour l'entreprendre, d'y être contraint par la pression des besoins...

« b" ... La coopération sociale... prévient et corrige les écarts (entre la production et la consommation) qui, autrement, seraient inévitables et irréparables...

Voilà encore des points de vue et des avantages d'ordre économique.

Parmi les auteurs anglais J.-St. Mill se borne à commenter longuement les choses indiquées par A. Smith et par Babbage, mais Amasa Walker, un économiste américain distingué, établit une liste qui mérite également d'être, au moins sommairement, analysée {J'he science of Weallh, Boston, 5« éd. 1869, p. 34 et suiv.) :

1° La division du travail discipline les muscles et leur confère de la dextérité;

2° Elle permet au travailleur — intellectuel ou manuel — de mieux connaître sa besogne, d'approfondir son savoir. « It gives intellectuel dexterity » (1);

3° Elle fait économiser du temps, car on en perd en passant d'un travail à l'autre;

4° Elle facilite l'invention d'outils et de machines;

5° Elle permet de mieux adapter les travaux aux forces et à l'intelligence des travailleurs. Il y a, en effet, des travaux qui exigent de la force et d'autres plutôt de l'habileté ou de l'intelligence. Il en résulte des économies de temps et d'argent;

6** Elle accroît le pouvoir des capitaux dans la production, tend à concentrer la fabrication dans de grands établissements et à réduire les bénéfices de l'entrepreneur (2).

Ce dernier point est seul d'ordre économique, et il n'est pas sûr qu'il soit considéré par tout le monde comme un avantage. Les cinq premiers points sont plutôt d'ordre technique et nous louons l'auteur d'avoir mentionné le travail intellectuel. Nous nous réservons d'y revenir.

Parmi les Allemands, il nous semble que le travail de F.-B.-W. de Hermann [StaatsivirthschaftUche Unter&uchungen (Munich, 1" édit., A. Ackermann, 1874) est le plus original,

(1) Il est des personnes qui s'imaginent tout comprendre à première vue. Oui, mais superficiellement; pour approfondir il faut du temps et de fréquentes répétitions. Il est rare qu'on comprenne bien les choses nouvelles, on commence par les rejeter, il faut habituer l'esprit à y penser pour les pénétrer. Les journalistes et les agitateurs le savent.

(2) Sans doute au profit du consommateur, de son bien-être, etc.

sans que l'auteur ait visé à l'originalité. Il énumère, p. 195 et suiv., les avantages que nous allons résumer :

1° Lorsqu'un homme se consacre à une seule profession, il l'apprend plus vite, avec moins de frais, et l'apprenti gagne plus tôt sa vie. La concentration de l'attention sur un seul genre de poursuite exerce une bonne influence sur l'intelligence, qui s'étend aussi, sur la volonté et le caractère, qui se forment. Il en résulte un effet moral;

2° Une profession unique donne une grande habileté, à tel point que, lorsque la main est formée, la réflexion est plutôt nuisible qu'utile, le travail se fait automatiquement;

3" Si l'on ne divisait pas en ses éléments une production qui à côté de travaux faciles en renferme qui sont difllciles et exigent du savoir et de l'habileté, il faudrait se procurer des travailleurs réunissant toutes ces qualités à la fois et les rétribuer d'après les aptitudes les plus rares et les plus élevées. Si le travail est divisé, on peut utiliser pour les travaux inférieurs les aptitudes inférieures, ou les faibles, et rétribuer chacun selon son mérite propre;

4° Le changement d'occupation cause toujours une perte de temps. L'auteur ne pense pas ici aux causes matérielles de cette perte, par exemple, la nécessité de changer de local, d'aller chercher d'autres outils, mais aux effets intelectuels et moraux, il faut se mettre en train, diriger sa pensée vers un autre ordre d'idées, etc. (Comme professeur de faculté, Hermann a toujours trouvé que l'étudiant qui commence par suivre trop de cours les délaisse bientôt presque tous. Pour l'étude aussi il faut se concentrer.)

5° La spécialisation du travail facilite l'invention d'outils et la simplification de machines ;

6° On tire le meilleur parti des instruments, puisqu'ils sont toujours employés, et la plus grande habileté acquise fait qu'on les ménage davantage ; on économise ainsi sur le capital:

7" On économise aussi sur la matière première, il y aura moins de déchets si le môme homme est constamment occupé à tailler, ou s'il ne teint qu'en une seule couleur, toujours la môme, que si la besogne variait;

8" L'homme chargé d'une besogne unique peut souvent à lui seul satisfaire plusieurs consommateurs à la fois et à moindre frais. Un facteur porte beaucoup de lettres à la fois et coûte

beaucoup moins que si l'on avait employé un commissionnaire séparé pour chaque lettre ;

9" La séparation des professions et leur spécialisation même a, dans beaucoup de cas, pour effet d'assurer les approvisionnements dans d'autres industries;

10° La division (technique) est très favorable au contrôle et à l'appréciation des éléments dont les frais se composent. On arrive à inventer des instruments de précision pour évaluer,, mesurer, calculer, les matières employées, la force nécessaire, le temps dont il faut tenir compte, etc.

Hermann a mêlé les causes ou effets techniques avec les causes et effets économiques, les n°* 1,2, 5, 10 semblent d'ordre purement technique, dans les autres, l'élément économique prédomine, car, économiser sur le capital, c'est-à-dire produire à moindre frais, c'est une visée tout à fait économique.

On se rappelle qu'Adam Smith, et après lui tous les économistes, ont fait dépendre la division (plus ou moins développée) du travail de l'état du marché: il faut qu'il y ait des acheteurs pour la masse des produits que ce procédé peut fournir. Hermann rend celte même pensée à peu près ainsi. La division du travail ne peut avoir lieu que dans les conditions suivantes :

1° Il ne doit pas exister d'obstacle technique qui empêche la fabrication de durer toute l'année. Si elle n'est possible que dans certaines saisons, l'ouvrier est obligé de varier ses occupations ;

2° Il faut que tout le temps de l'ouvrier soit utilisé (cela exclut les cas où on ne peut l'occuper que quelques heures par jour, le matin ou le soir, ou certains jours seulement. En pareil cas, il n'y a pas de spécialisation complète) ;

3° Si une production avait besoin de, mettons, six opérations successives qui avaient été jusqu'à présent accomplies par le même homme et qu'on veuille engager un travailleur différent pour chaque opération, il faudrait, pour les tenir tous constamment occupés, mettre en train six fois autant de matières premières.

Dans certaines industries, il peut y avoir encore des conditions spéciales dont on aurait à tenir compte.

Les avantages économiques et techniques de la division du travail semblent maintenant suffisamment établis et nous pou-

vons passer à l'examen du revers de la médaille. Nous ne jouissens des plus belles, des plus agréables, des plus utiles choses de ce monde qu'au prix des inconvénients qui s'y rattacbent infailliblement. Nous ne pouvons qu'atténuer ces inconvénients sans jamais les faire disparaître complètement. J.-B. Say n'a pas oublié de relever les inconvénients que nous avons en vue. Il dit {Traité, p. 96). « Un homme qui ne fait, pendant toute sa vie, qu'une même opération... devient moins capable de toute autre occupation, soit physique, soit morale... » et comme preuve il cite: « cependant il est tel procureur (avoué), même parmi les plus habiles, qui ignore les plus simples procédés des arts dont il fait usage à tout moment: s'il faut (?) qu'il raccommode le moindre de ses meubles, il ne saura par où s'y prendre... » Et plus loin: « Dans la classe des ouvriers, cette incapacité pour plus d'un emploi rend plus dure, plus fastidieuse et moins lucrative la condition des travailleurs (1). Ils ont moins de facilité pour réclamer une part équitable dans la valeur totale du produit. L'ouvrier qui porte dans ses bras tout un métier, peut aller partout exercer son industrie, et trouver des moyens de subsister. » (Et si l'on n'a nulle part besoin de son industrie?) Dans la suite, Say constate que l'ouvrier reçoit de l'instruction, qu'il lit, qu'il n'est pas constamment occupé de sa profession, qu'il vil au sein de sa famille, etc., et que s'il est abruti, c'est qu'il a des vices.

Pour éviter les redites — car aux mêmes objections on oppose souvent les mêmes réfutations. — bornons-nous à citer l'un des auteurs les plus récents, M. Jourdan, Cours analytique (Paris, A. Rousseau, 1882, p. 101 et 102). Après avoir fait allusion aux déclamations de J.-J. Rousseau, il continue: « On a cru faire une objection plus sérieuse en disant : c'est un triste témoignage que se rend un homme, de n'avoir fait toute sa vie que la vingtième partie d'une épingle (2). Je réponds: et quand il aurait fait une épingle entière à lui tout seul? On

(1) Nous venons de lire, dans le Journ. off. al'em. (7 dcc. 1887 et suiv.), les dclibciations du « Conseil ccouoniiiiuo » sur la caisse do retraite allemande. Il s'est trouve (|u'une des dilTicultes dont on doit tenir compte, ce sont CCS frcciuents cliaiu/eitieiils de pro/'e.ision des ouvriers.

(5) J.-B. Say a dit, dans le passage cite plus haut » que la IS" partie d'une épingle » faisant allusion au célèbre exemple cité par A. Suiitli. M. .lourdan lui répond excellemment. J.-lî. Say t'ait une sourde liosliliic à la division du travail, hostilité qui ne cadre pas avec l'esprit de son ouvra^'C.

insiste : que deviendrait cet homme si, comme Robinson, il était jeté dans une île déserte? Je réponds: mais quand bien même ce serait un artisan accompli, un horloger capable de faire une montre, un armurier capable de faire un fusil, un mécanicien capable de construire une locomotive? A quoi cela lui servirait-il dans cette île déserte oii il n'y a ni capital, ni outillage, ni acheteur? Faut-il donc que la société élève les hommes en vue de l'hypothèse assez rare, on en conviendra, de Robinson et de son île déserte? Ce sont de purs enfantillages. » (C'est en effet, pour la société actuelle qu'on élève les travailleurs; d'ailleurs, le salaire croît avec la production.)

L'auteur ajoute : « D'une manière générale je répondrais que, si la division du travail présente quelques inconvénients, il faut tenir compte de ses avantages infiniment plus considérables. L'excessive division du travail est du reste assez rare, voyez l'agriculture qui occupe un personnel si nombreux ! En dehors de l'usine, il y a dans les villes et dans les villages une foule d'ouvriers, forgerons, menuisiers, charpentiers, qui s'adonnent aux travaux les plus variés. Et, même dans l'usine, on arrive souvent à faire accomplir par des machines ces mouvements uniformes et purement mécaniques, qu'on dit être avilissants ; et, quant à la machine, surveillée par l'ouvrier, ce n'est pas déjà là un travail si abrutissant ! H faut que cet ouvrier ait de l'intelligence, de l'activité, une attention toujours en éveil... » On trouvera encore, p. 102 du livre de M. Jourdan, de curieuses analogies tirées de l'histoire naturelle qui sont favorables à la division du travail.

Araasa Walker a porté une attention particulière à la question, et il a trouvé (p. 43) qu'en effet il y a des travaux dont l'uniformité est défavorable au développement régulier et sain des membres. R ajoute que si cette uniformité peut être nuisible au physique, la concentration est utile aux travaux intellectuels. R recommande d'ailleurs la gymnastique pour corriger les effets du travail professionnel. Du reste, il cite la statistique du Massachusetts, d'après laquelle, dans une moyenne de seize ans, la durée de la vie des manouvriers (ouvriers qui n'ont pas de profession spéciale ) a été plus courte de deux ans de celle des ouvriers qui travaillent dans un atelier [active mechanics in shops) (1). En outre, lors de la

(1) Cette statistique ne prouve rien, car sur dix causes on en a pris une!

guerre civile, on a trouvé les troupes levées dans les villes plus endurantes, moins sensibles aux privations et aux intempéries que celles levées dans les campagnes (But the great civil war just referred to exhibited the novel fact, that, beyond ail dispute, thetroops raised in agricultural districts are not so hardy in the privations and exposures of camp and field as those coniing from the towns). A. Walker ne trouve pas d'explication satisfaisante pour ce fait, il dit seulement que le changement d'air a été favorable aux uns et défavorable aux autres. Je penserai plutôt que les travailleurs des villes (peut-être mieux nourri>) ont considéré la guerre comme un sport (une partie de chasse) elles travailleurs de la campagne comme une corvée. Or le moral agit sur la santé.

Mais à quoi bon insister? 11 est quelques occupations malsaines ou dangereuses, mais indispensables; la société fait ce qu'elle peut, elle réglemente les ateliers insalubres et prend toutes les mesures d'assainissement possibles ; enfin elle rend les fabricants pécuniairement responsables des accidents, que peut-on faire de plus? Est-ce qu'on pourrait faire davantage dans un État gouverné par le socialisme?

Nous pourrions nous arrêter ici, mais comme nous tenons à montrer les progrès réalisés, que le System der Nat'wnalokonomie (Stuttgart, Eiike, t. I, I880) est l'ouvrage le plus récent, et que l'auteur, M. G. Gohn, prétend donner du nouveau, nous devons examiner ce qu'il nous olTre. Nous avons surtout en vue les pages 323 et suiv., sans oubher nombre d'autres. L'auteur commence par dire que la science et le langage vulgaire ordinaire {die ûbliche Redeweise der Wissensckaft und des Lebens) ont tort de présenter la division du travail comme le développement naturel de la vie économique, tout en reconnaissant que ce développement peut aller jusqu'à l'abus ; et ce ne sérail qu'après avoir constaté l'abus qu'on songerait à élever une barrière qui ne peut être que morale, la morale étant supposée arrêter les excès possibles de l'intérêt personnel (1).

Ce système ne va pas à M. G. Cohn. « De deux choses l'une, dit-il ([). 323), la division du travail est un principe, ou il n'en est pas un. Or, comme dans tous les actes humains il s'agit

(Il En lisant cette page '\13 en entier on croirait que Lassallc a eu raison de s'étonner que des hommes consacrent leur vie ù la science.

toujours de principes moraux, c est-à-dire de règle pour la réalisation du raisonnable {uni Normen fur die Verwirklichung des Vernûnflif/en), il n'est pas possible d'admettre ici une loi NATURELLE [Naturgesetz) qui a besoin après coup de freins moraux [nachfrcig lichen sittliclien Remeduren). Il s'agit seulement de bien saisir le principe. (Et l'application rationnelle?)

Nous devons intercaler ici nos réserves : nous n'adoptons pas la défmition que M. Gohn donne de la morale, savoir: « la réalisation de ce qui est raisonnable (die Verwirklichung des Vernùnftigen) » et à un aulre endroit de son livre (p. 72) « l'éthique n'est que l'exposé de la raison agissante. » Nous ne l'admettons pas si l'on considère la morale, ou l'éthique, comme contenant ou indiquant la règle du bien, dans le sens le plus noble, le plus élevé, le plus spirituel du mot. Pour nous, la raison se borne à nous guider dans l'exact rapprochement de cause à effet, dans tout ce qui est logique, ce qui nous empêche sans doute de faire bien du mal, mais ce qui ne préviendrait pas les crimes, dans les cas où un homme à mauvais penchants serait assuré de l'impunité. Car les penchants et les passions sont en dehors delà raison.

La raison d'ailleurs est avant tout l'alliée de l'intérêt personnel, de l'égoïsme même, elle est l'inspiratrice des utilitaires, et ce qui est « le bien » aux yeux de la raison ne l'est pas toujours devant des sentiments que l'humanité range parmi les vertus. Que chaque chose reste à sa place : on n'emploie pas une bouteille pour couper, ni un couteau pour boire. Du reste, il est douteux que beaucoup de moralistes soient de l'avis de M. Cohn. Lui-même, p. 374, semble faire une part au sentiment dans l'explication de ce qu'est la morale.

Fermons la parenthèse, et reprenons l'analyse.

A quoi sert la division du travail et que promet-elle ? Elle veut porter le travail à une plus grande perfection; elle veut y arriver, soit en développant les aptitudes dans leur diversité, soit en en développant certaines dans une direction particu- Hère, en leur laissant le jeu nécessaire. Si c'est l'organisation sociale qui rend possible la division du travail, la société a évidemment le droit de demander que la division du travail lui soit utile; mais comme il n'y a pas de société qui ne se compose d'un certain nombre d'individus, la société ne peut avoir sur le travail des individus des droits qui seraient con-

tradictoires avec les droits que possède chaque individu au « développement de sa vie par le travail (1)». En présence de la lenteur avec laquelle la division du travail se développe, les intérêts tant de la société que de l'individu semblent sauvegardes.

La société, c'est-à-dire la somme des individus [die Summe dereinzelnen Mensc/ien){2) qui se sont divisé le travail, ne verra donc le succès du travail d'ensemble que dans le succès obtenu par chaque travailleur en particulier. En un mot, la tâche consiste à rendre la vie active plus intense et à augmenter le résultat du travail. Il n'y a pas de fatalité ou de loi naturelle qui impose le second aux dépens du premier. Le second ne peut s'appliquer qu'à « augmenter les résultats du travail », le premier à la vie active plus intense. Le lecteur trouvera qu'il n'y a pas surabondance de clarté dans l'opposition entre « la vie active » et une plus grande efficacité de travail. On peut cependant deviner que l'auteur veut dire qu'on ne doit pas pousser la division du travail trop loin, au point de compenser les avantages par des inconvénients.

M. Cohn entreprend de montrer que la prétendue contradiction entre la division du travail et les progrès de la culture individuelle n'existe pas, du moins, dit-il, pas de la façon dont la chose est généralement présentée (par L. Marx et autres). D'abord, la monotonie abrutissante, qui serait l'effet d'une division très développée du travail, en multipliant les produits, permet à beaucoup d'individus de se dispenser de ce travail inférieur. (Ils gagnent ainsi du temps pour des travaux plus relevés.) Puis, dès que le travail est assez simplifié pour devenir « d'une monotonie abrutissante » ; on en charge une machine en face de laquelle le travail humain n'est qu'une phase transitoire. Quand cette phase transitoire se prolonge, ce n'est pas la faute de la division du travail, mais celle de la rapide multiplication de la population par suite de laquelle des 7nasses d'hommes sont à l'affût des moyens de gagner leur vie, et dont la capacité de travail inculte ne peut offrir que les mêmes services qu'une

(0 Cette proposition nous semble en contradiction avec les vues de l'ocole à laquelle l'auteur appartient. Cette école considère l'État comme un organisme, et en pareil cas, l'individu se sacrifie délibérément au bien de la société. Qu'on pense aussi aux Zwangs-Gemein-Wirl/tm'/ia/'len de M. Wagner.

(2) Die Summe! li n'y a rien d'organique dans ce mot.

machine peut rendt'e : considérés au point de vue technologique, au point de vue des progrès acquis, ils sont pour ainsi dire nés trop tard, ils veulent pourtant vivre. Enlin on exagère l'opposition entre la division du travail actuelle et celle des temps antérieurs, depuis l'époque où l'on a bâli les pyramides : fendre du bois ou casser de la pierre n'ont jamais été des travaux fournissant un aliment à l'intelligence.

Voilà ce qui est bien, mais M. G. Cohn craint d'avoir trop fait l'éloge de la division du travail, tout comme un simple économiste classique; il s'empresse donc d'ajouter : s'il était prouvé que la division du travail ne peut se développer sans dégrader la vie professionnelle, cette division serait jugée, et il faudrait la faire disparaître dans l'intérêt de la culture. Les phrases qui commencent par « Si » sont très commodes, elles vous permettent de dire des choses « très avancées », sans avoir besoin d'agir. La culture n'est si haute que parce que la division du travail a fait faire à l'humanité de grands progrès en bien-être ; si vous arrêtez la division du travail, vous arrêtez la culture.

M. C. Cossa, Economïa sociale, p. 48, parle de la division du travail dans le chapitre de l'Association, il compare l'une à l'autre sous le rapport des services qu'elles rendent à l'industrie.

M. Ciccone, PiHncipij , i. I, p. 75, après avoir traité de l'association, s'occupe de la coopération, à laquelle aboutit la division du travail. La divisions del lavoro, a cooperazione composta domine dans tous les travaux de la société. Plus loin, p. 77, l'auteur dislingue quatre manières de diviser le travail : l'une distingue le travail intellectuel du travail matériel, distinction très importante, car l'économie politique s'occupe principalement de l'un d'eux, le travail matériel. La deuxième division est celle qui dislingue, dans la production matérielle, les cinq grandes classes : l'industrie manufacturière, l'agriculture, les mines, ses métiers (petite industrie), l'industrie des transports, le commerce. Dans une troisième division on subdivise les industries, par exemple, l'agriculture en économie rurale, horticulture, sylviculture, etc. Dans la quatrième enfin on sépare les diverses opérations qui concourent à établir le produit.

M. Ciccone aussi insiste sur l'utilité de la division du travail.

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