‹ Les progrès de la science économique depuis Adam SmithChapitre 8 sur 35 · V. — La sociologie. L'économie politique et la morale · texte numérisé non relu

V. — La sociologie. L'économie politique et la morale

Tant que Ihumanité n'en était encore qu'aux rudiments •des sciences, un savant — l'antiquité disait le philosophe — pouvait embrasser l'ensemble du savoir humain. A mesure que ce savoir s'étendit et s'approfondit, il devint plus difficile d'en étreindre l'universalité, et le travail intellectuel se divisa comme le travail manuel : l'un devint

(I) Je reproduis la pensée de l'auteur, une traduction littérale serait inintelligible,

('2) L'intuition serait un moyen bien plus sur de lire dans la pensée des autres hommes et de deviner leurs sentiments, s'ils n'étaient pas doués de la parole. La parole ne sert (|ue trop souvent <à c,:;arer nos jugements. Les pliiiosoplies n'ont pas assez tenu compte do cette circonstance.

bO INTRODUCTION.

médecin, l'autre légiste, un troisième se consacra aux mathématiques, et ainsi de suite. La spécialisation devint plus rapide lors(iue les méthodes d'observation et d'expérimentation se généralisèrent, devinrent plus rigoureuses et plus minutieuses ets'appliquèrent à la société comme à la nature.

C'est par suite de l'accumulation de l'énorme trésor d'observations raisonnées qui en résulta, que l'économie politique put être constituée en science indépendante. Il en a été des notions scientifiques qui forment ce trésor intellectuel comme des objets réunis dans un musée : dès que la collection s'enrichit, on éprouve le besoin de la classer. On commence par un triage, on assemble ce qui se ressemble, et on donne un nom séparé à chaque groupe d'objets similaires. C'est ainsi que le groupe des notions relatives à la production et à la distribution des richesses reçut le nom d'économie politique.

Toutefois, les savants, et surtout ceux auxquels de nos jours on réserve le nom de philosophe , étaient loin de considérer les sciences comme des domaines séparés par des abîmes infranchissables. Tout au contraire, ils se les présentaient plutôt comme les parties distinctes d'un tout. Généralement on figure la Science comme un arbre dont le tronc se divise en branches, qui elles-mêmes se subdivisent en rameaux. On a toujours reconnu la parenté des rameaux sortis de la même brandie, ou, pour parler sans métaphore, il est admis que les différentes sciences se soutiennent et se complètent mutuellement. On pense seulement que les facultés d'un homme sont limitées, et qu'il est nécessaire de se restreindre, de se spécialiser, si l'on veut approfondir une science et la faire progresser. Aussi, les esprits assez puissants pour embrasser plusieurs sciences connexes, tout en les cultivant simultanément et les faisant coopérer à une œuvre commune, ont bien soin de les distinguer l'une de l'autre.

Il s'est cependant trouvé un savant, Aug. Comte, pour opposer à ce travail séculaire d'analyse une tentative de synthèse, qu'il présenta comme la « philosophie positive ». Cette tentative n'a pas réussi. Et pour ne parler que de la partie de son système qui nous intéresse plus particulièrement, de la sociologie, c'est une création de son imagination qui ne pourra jamais acquérir le caractère d'une science.

La sociologie, ou science de la société, embrasse, selon A. Comte, toutes les sciences dites morales et politiques, et chaque fait social doit être étudié à tous les points de vue à la fois : l'histoire et le droit, la morale et l'économique, la })olitique et les mœurs doivent être consultés pour en trouNer les causes et les effets. L'observateur doit donc embrasser d'un coup d'œil les multiples complications dune société avancée : il doit deviner les forces motrices cachées sous le mouvement social et en prévoir les résultats. Plus d'un savant Ta essayé, et l'opinion publique générale ajoute : sans succès. Et pourtant, cette synthèse est la tâche journalière de l'homme d'Etat. Seulement ses efforts ne tendent pas à découvrir des vérités scientifiques ou d'une portée générale. Son but est plus modeste, il est purement pratique, il cherche des raisons pour agir et des indications sur la manière de procéder. Ses motifs peuvent être bas ou élevés ; en tous cas, ses arguments seront autant subjectifs qu'objectifs. De plus, chaque homme d'Etat, tout en s'inspirant des mêmes notions empruntées aux sciences « morales et politiques », influencé par les éléments subjectifs qui entreront dans ses raisonnements, conclura à d'autres actes ou à d'autres procédés. La sociologie, si l'on tient à retenir ce terme impropre, n'est donc (jii'un art et un art qui ressemble à s'y méprendre à la politique.

Nous devons en conclure qu'il n'y a pas de science sociologique. Et il n'y en aura pas, parce que les plus émi-

aentes facultés humaines ne suffisent pas pour pénétrer jusqu'aux moteurs de la vie sociale, pour en découvrir les lois. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que l'intelligence la plus puissante est parfois affaiblie, aveuglée par les passions? — Bornons-nous donc à étudier séparément les différentes sciences qui s'occupent de la société, et notamment l'économie politique, qui est notre tâche particulière, car c'est la science qui dégage et formule les vérités, les principes, les lois, et abandonnons à l'art social le soin d'utiliser ce que la science aura pu constater ou découvrir.

On ne saurait trop souvent le répéter, la science constate ce qui est, l'art enseigne comment les choses doivent être. La science recherche l'absolu, car une chose est ou n'est pas, et si elle est, elle est d'une manière absolue. Il faudrait sans doute aussi pouvoir établir d'une manière absolue comment la chose est, pourquoi elle est, et satisfaire d'autres curiosités semblables, très légitimes d'ailleurs, mais la science n'a pour instrument que les facultés humaines, dont la portée est limitée, de sorte que l'idéal scientifique ne se réalisera jamais.

Abordons maintenant une autre question, celle des rapports entre l'économie politique et la morale. Le question a été soulevée tant en France qu'en Allemagne. Si l'on s'était contenté de dire que l'homme, en appliquant les données de la science économique à la production, la distribution et la consommation efîectives des richesses, ne doit jamais perdre de vue les préceptes de la morale, l'approbation eût été unanime. On aurait tout au plus fait observer que c'était là un truisme, une chose qui va sans dire, selbstverstàndlich, un lieu commun, car l'homme doit toujours et partout être moral. Aussi quelques savants ont-ils demandé davantage, ils veulent que l'économie politique soit pénétrée de morale, qu'elle soit contenue par la morale, qu'elle soit formulée dans un esprit moral, qu'elle soit teintée de

LA MÉTHODE. o3

morale, qu'elle soit une morale appliquée..., les Allemands disent : qu'elle soit « éthique ».

L'économie politique éthique ou morale implique une regrettable confusion entre la science et l'art. Ce n'est pas le savoir, mais le vouloir qui est du domaine de la morale. La science se borne à contempler la vérité, Fart agit. La science l'inspire sans doute, mais l'homme est obligé de suppléer à ses lacunes ; il bouche les trous avec des conjectures, des hypothèses, des produits de son imagination, des suggestions de son intérêt ou de ses passions. C'est ici qu'il convient d'invoquer l'influence de la morale pour nous protéger contre les erreurs de l'éthique.

En résumé, les sciences ne sont ni morales, ni immorales, car elles n'agissent pas, elles constatent et expliquent. Qu'elles étudient le crime et le vice, ou la vertu, les choses horribles ou les choses sublimes, elles restent identiques à elles-mêmes. Et quand une science a cessé d'être pure, elle s'altère de plus en plus, elle ne plane plus au-dessus des opinions et court le danger de se laisser absorber par quelque parti aux vues étroites qui en fera un instrument. Nous aurons à développer nos idées en discutant les vues des auteurs.

Auguste Comte a mis à la mode le mot sociologie. On disait antérieurement science sociale, on continue même à employer cette expression sans trop la définir, on s'en fie à la sagacité du lecteur pour saisir le sens vague qui ressort des deux mots qu'on accouple. A. Comte consacre de nombreuses pages à la « sociologie », mais il n'expose pas un système de lois sociologiques, il nous dit simplement comment il comprend celte science (1). Il nous apprend, page 3, que, « au point de vue logique, le problème de la réorganisation sociale est réductible à cette condition : construire une doctrine politique qui soit, dans son développement, toujours conséquente à ses

(1) Nous citons d'après La philosophie positive d'A. Comte, résumée par Jules Rig. Paris, Baillicrc et fils, 1881.

principes. Les doctrines qui four-nirnient des sohiUons aux di verses questions politiques, sans être amenées à se démentir dans la pratique, devraient être aptes à réorganiser la société. Il me semble que la société et la politique se trouvent ici étrangement rnclôes. En tout cas, Comte est d'avis (p. 8) que la conception d'un pareil système « doit excéder les bornes de notre intelligence ». Personne d'ailleurs ne peut rien créer d'entièrement nouveau, « la plus forte tête de l'antiquité, le grand Aristote, a été tellement dominé par son siècle, qu'il n'a pu concevoir une société qui ne fût point fondée sur Tesclavage ». A. Comte montre en beaucoup d'endroits qu'il a pleinement conscience de la difficulté de la tâche. « La nature des questions sociales, dit-il (p. 30), est si complexe, qu'on peut y soutenir le pour et le contre, d'une manière plausible, sur presque tous les points; car il n'y a pas d'institution, si nécessaire qu'elle soit, qui ne présente des inconvénients, et l'utopie la plus extravagante offre toujours quelques avantages. Or, la plupart des intelligences ne sont pas capables d'embrasser simultanément les divers aspects du sujet. » La plupart seulement? Jusqu'à plus ample information, il sera prudent de dénier cette capacité h toutes.

En attendant, par l'effet de la théologie d'une part, de la métaphysique de l'autre, « des esprits généreux et même éminents « sont en proie » à une sorte de désespoir philosophique relativement à l'avenir social qui leur semblait entraîné, par une invincible fatalité, soit vers un ténébreux despotisme, soit vers une imminente anarchie » (p. 43). Mais A. Comte les tire de ce danger en proclamant la philosophie positive. En quoi elle consiste est moins clairement expliqué que les services qu'elle est appelée à rendre. C'est surtout dans la méthode que réside la force de cette philosophie, car, même avant d'établir aucune théorie sociale, elle ramènera, par la seule influence de sa méthode, « les intelligences à l'état normal » (p. 47-48). Plus loin nous lisons (p. 63): « Dans toute science, la méthode est inséparable de la doctrine (p. 66). La philosophie positive est caractérisée, quant à la méthode, par la subordination de l'imagination à l'observation... » ; elle doit « subordonner les conceptions aux faits... » (p. 67). « Relativement à la doctrine, la philosophie positive se distingue par une tendance à rendre relatives toutes les notions qui étaient d'abord absolues. » Les

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\ ongs développements d'Aiig. Comte peuvent donc être réduits ;\ cette courte proposition : la science doit être fondée sur l'observation directe ou empirique — ce qui est empirique est lelatif et non absolu. — S'il en est ainsi, comment admettre que « dans tous les phénomènes, même dans les plus simples, aucune observation n'est efficace qu'autant qu'elle est dirigée et interprétée par une théorie » (p. 93). Et plus loin (p. 94), <i les observations sociales exigent l'emploi de théories destinées à lier les faits actuels aux faits accomplis. » Puis : « l'observation proprement dite doit être subordonnée aux spéculations positives sur les lois de la solidarité ou de la succession des phénomènes correspondants. Aucun fait social ne peut avoir de signification que s'il est rapproché de quelque autre fait social. »

Ces citations suffiront pour montrer que la philosophie positive ne nous a rien appris de nouveau (1). Elle n'a pas été non plus très féconde, quoique Comte ait eu des disciples éminents. Sans parler des tentatives faites par de moins autorisés, nous avons les sociologies de MM. Herbert Spencer et A. Schât'fle, et tous les hommes compétents seront d'accord pour reconnaître que leurs Essais en 3 et 4 volumes n'ont pas réussi. M. Sidgwick [The scope and méthode of économie science, Londres, Macmillan, 1885, p. 46), s'étend sur ce point. Il montre que si un homme d'Etat, pour régler sa conduite relativement à la religion de son pays — et l'on sait que la religion peut être une question politique d'une haute gravité — s'avisait de consulter les sociologies. Comte, H. Spencer et Schâffle lui donneraient chacun un autre conseil; M. Sidgwick pense donc que nous devons attendre la vraie sociologie avant de nous en servir.

M. Dilthey, dans son Introduction aux sciences de l'esprit (ou sciences mentales, Gei&teswissensckaflcn,^. 132 et suiv.), rejetto également la sociologie, et notamment celle de Comte, comme ne pouvant pas atteindre le but, de fournir la synthèse de toutes les sciences qui s'occupent de l'homme et de la société. Cette prétendue science ou plutôt le terme qui la désigne pourrait bien devenir le moyen de remplissage dont parle Gci'the :

(1) Il ne serait pas difCicilii non plus de montrer que Comte est aussi métaphysicien (juc ceux qu'il combat.

Quand on manque d'idées, on met des mots (1). Méphisto dit :

Dcnn cben wo BcgrifTc fehlen

Da stcUt ein Wort zur rcchtcn Zeit sich ein.

La question des rapports entre réconomie politique et la morale est plus importante. Ce qui Ta mise à Tordre du jour, c'est le spectacle de rinfluence des sentiments plus ou moins égoïstes des hommes sur les actes de la vie économique. Nous examinons à un autre endroit l'étendue de celte influence, il ne s'agit pas ici des principes ni de lois économiques, mais de méthode; nous constatons seulement que certains auteurs, en formulant le reproche d'égoïsme, ne se bornaient pas à dire : l'homme est plus ou moins égoïste — ce qui est incontestable — mais : la science économique recommande l'égoïsme — ce qui est aussi faux qu'absurde. Il résulta de ces reproches que les uns cherchèrent à sanctifier l'économique par la religion ou à la purifier en y mêlant des préceptes de morale, tandis que d'autres se bornèrent à défendre indirectement l'économie politique contre les reproches qu'on lui adressait, en montrant que ses préceptes ne sont nullement contredits par ceux de la morale.

N'examinons pas si les reproches adressés à l'économie politique ne renfermaient pas parfois un grain d'hypocrisie, admettons que tous les auteurs de cette nuance, sans exception, n'aient eu en vue que le bien de l'humanité, ils se sont certainement trompés en s'attaquant à la science qui se borne à constater sans agir; ils auraient dû plutôt porter leur attention sur l'art, sur l'application, sur les actes économiques; les actes émanent de la volonté^ qui peut seule être assujettie à la morale. Le moyen que les moralistes emploient consiste à inspirer de bonnes inten-

(1) Sur les difficultés que présente la sociologie on peut lire H. Spencer: Introduction à ta science sociale, p. 113, 119, 137, 157, 260, 311-312, 416. Cela ne l'a pas empêché de tenter l'opération.

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tions, et, laiilo de mieux, à recommander — dans les livres — le dévouement et le sacrifice. Je dois dire en passant queje n'attribue qu'une minime influence à ces efforts; je ne les blâme pas, mais je voudrais les voir mieux placés. Cest pendant Féducation qu'il faut développer les sentiments moraux, et c'est dans cette période de la vie qu'il faut habituer l'enfant et le jeune homme à diriger sa volonté et à se rendre maître de ses appétits et de ses passions. 11 y a très peu de parents qui se préoccupent beaucoup de cette partie de l'éducation de leurs enfants, et c'est à cette circonstance — ainsi qu'au tempérament naturel des hommes — qu'il faut attribuer les excès qui se commettent dans le domaine économique. La science économique n'y est pour rien, comme la science chimique est innocente des explosions causées par l'ignorance ou la maladresse, ainsi que des empoisonnements commis avec les drogues étudiées par cette science. Est-ce la faute de la physique si la foudre a incendié notre maison?

Quoi qu'il en soit, il convient maintenant de donner, par quelques citations, une idée du mouvement de l'opinion sur les rapports de la morale et de l'économie politique ; j'aurai naturellement à apprécier les opinions émises.

Commençons par la'France. En laissant de côté les socialistes, que nous retrouverons ailleurs, nous avons à mentionner surtout Sismondi (Nouveaux Principes d'économie politique, Paris, 2" édit., 1827) (1). Il ne parle pas encore des rapports entre l'économie politique et la morale, mais il s'élève contre la concurrence et contre le laisser-faire, et loin de tenir la balance égale entre patrons et ouvriers, il se met du côté de ces derniers. Sismondi était tout plein de bonnes intentions, mais il n'avait pas une idée nette de la science économique. 11 semble prendre à la lettre, dans le sens vulgaire, le mot liichesse (p. 9). 11 ajoute : « le dépositaire du pouvoir de la société est

(I) ActuoUcmont à la librairie Ginllaiimin.

appelé à seconder l'œuvre de la Providence, à augmenter la masse du bonheur sur la terre et à n'encourager la multiplication des hommes qui vivent sous ses lois qu'autant qu'il peut multiplier pour eux les chances de félicité. » Après ce passage caractéristique nous sommes dispensé de nous arrêter plus longtemps sur Sismondi. 11 suffira aussi de mentionner l'économie politique chrétienne de Villeneuve-Bargemont, qui subordonne la science à la religion, mais nous devons jeter un coup d'œil sur les résultats d'un concours ouvert par l'Institut en 1836 ou 1857 sur les rapports de la morale et de l'économie politique. La question posée par l'Académie des sciences morales et politiques n'avait rien d'hostile à l'économie politique, on a même le droit de supposer qu'elle songeait plutôt à lui susciter des défenseurs. Deux hommes marquants, MM. Baudrillart et Rondelet, ont été distingués par l'Académie et nous leur devons plus qu'une simple mention.

Le livre de M. H. Baudrillart (qui a reçu la première récompense) s'appelle dans sa première édition tout simplement : Des Rapports de la morale et de Véconomie politique (Paris, Guillaumin, 1860, 2^ édit., 1883). L'auteur fait la distinction essentielle dans le cas qui nous occupe, celle de la science et celle de la pratique. « Assurément, dit-il (p. 34 de la 2% 31 de la 1''^ édit.), l'économie politique est une science indépendante, si on l'envisage uniquement comme la détermination des lois suivant lesquelles s'accomplissent la production et l'échange. Que l'homme applique son travail et son capital à la production de tel ou tel objet, nuisible et funeste, les lois de la production, de la consommation, n'en suivront pas moins leur cours et ne s'en prêteront pas moins à l'observation, peut-être même avec d'autant plus de facilité que les maux issus du désordre seront la confirmation plus éclatante de ces lois méconnues et foulées aux pieds.

« Mais la pratique elle-même nous demeurera-t-elle indifférente? Quel esprit touché du bien de l'humanité voudrait, pourrait s'abstraire ainsi de toute prescription, de tout conseil, et se borner au rôle qui suffit aux savants voués à l'étude des nombres et de la maiière? » L'auteur distingue donc la tâche de la science de celle de la pratique, qui est seule chargée de donner des conseils; mais son esprit est tellement « touché du bien de l'humanité » qu'il parle un peu aigrement de la

science qu'il admet comme «indépendante», mais non comme « isolée ». Il veut (p. o de la 52^ et 7 de la 1" édit.) que les sciences se « pénètrent », expression qui nous prouve que l'auteur est tellement dans les liens de la pratique, qu'il a de la peine à s'élever jusqu'à la science. En d'autres termes, c'est un moraliste qui s'occupe d'économie politique.

M. A. Rondelet semble s'enfermer encore plus étroitement dans la morale, et même dans la religion. La science pure, « matérialiste... » « est venue au monde dans l'erreur même ». La science, selon M. Rondelet, « a été instituée non pour accepter, mais pour réformer » {Le sph-ituaUsme en écon. pol., p. 37). Dans un autre livre : La morale de la richesse, l'auteur va encore plus loin, il crée une « morale économique », et dans la Philosophie des sciences sociales, la science économique est réduite à presque rien; on a de la peine à en découvrir un atome.

Quelques autres économistes français, par exemple Wolowski, dans sa traduction du traité de M. Roscher, ont encore parlé des rapports de l'économie politique et de la morale, sans toujours bien distinguer entre la science et l'art (1). Cette confusion nuit à la clarté de l'exposition et fait que l'on doute de la netteté des idées de l'auteur relativement au caractère de la science.

Certains auteurs anglais nous donnent plus de satisfaction. Gairnes (T'^e caracler and logical melhod of polilical economij, Londres, Macmillian, 2^ édit.^ 1875, p. 20 et 21), après avoir dit que la science économique consiste dans l'exposé de ses lois, continue ainsi : « Si vous me demandez en quoi consiste l'utilité de l'exposition des lois économiques, je répondrai qu'elle est la même que celle de tout autre savoir scientifique : elle nous fait connaître les conditions de notre pouvoir relativement aux faits de la vie économique, ainsi que les moyens d'atteindre notre but dans la poursuite de notre bien-être.

(1) On pourrait encore nommer Destutt de Tracy, Droz, Ad. Blanqiii, Bastiat, .Michel Chevalier, Diinoyer, Josepli Garnier et d'autres qui ont plus ou moins insiste sur la nécessité de tenir compte de la morale: c'est que la nécessité do distinguer la science de l'art n'a pas toujours été sentie. Quand il s'agit d'application, de pratique, la plupart des économistes profitent de l'occasion pour parler morale. Je l'ai fait aussi dans mon petit Traité pour /n jeunesse (Paris, Hetzcll. Plus récemment encore, MM. Jcurdan et Cauwcs s'en sont également occupes.

60 INTltODUCTION.

C'est par ce savoir que l'homme devient l'agent et l'interprète de la nature, et apprend à lu dominer en lui obéissant.

« Laissez-moi vous signaler les conséquences de cette manière de concevoir notre étude. Premièrement, vous remarquerez que, ainsi conçue, l'économie politique reste étrangère à toute espèce de système social ou industriel. Elle n'a aucun rapport avec le laisser-faire ni avec le communisme; avec la liberté des contrats, ou avec le gouvernement paternel, ou avec d'autres formes sociales. Elle est étrangère à tout système particulier et reste absolument neutre entre tous... Elle ne prononce aucun jugement sur la valeur ou les convenances des buts que ces divers systèmes se proposent d'atteindre. Elle nous apprend quels seront leurs effets relativement à certains faits, et nous fournit ainsides données qui nous permettent de nous faire à leur égard une opinion raisonnée. Mais à ce point sa mission s'arrête. »

Jusqu'ici nous avons vu les fonctions de la science; nous allons voir celles de la pratique, car l'auteur continue : « Sans doute les données ainsi fournies peuvent déterminer notre jugement, mais elles ne produisent pas nécessairement cet effet, et dans la pratique elles ne doivent pas non plus toujours y réussir. Car il y a peu de problèmes pratiques qui ne présentent encore d'autres aspects que le point de vue purement économique, il y a les aspects politique, moral, pédagogique, artistique de la question, et ces derniers peuvent impliquer <les conséquences si graves, qu'ils l'emportent sur les solutions purement économiques. Ce n'est pas à l'économie politique à apprécier l'importance relative de ces divers points de vue... »

Cairnes parle d'or, et s'il s'agissait seulement de trouver la vérité, nous pourrions ici clore le chapitre avec un Eurêka! bien senti. Mais il s'agit d'approfondir la vérité, et puis aussi de connaître le mouvement des opinions sur la question, nous devons donc continuer. Et comme dans cette question des rapports de l'économie politique et de la morale, il y a dans bien des esprits une certaine confusion entre la science et l'art (la pratique), nous allons emprunter à J.-St. Mill quelques indications sur les rapports entre la science et l'art (1).

(1) J'ai plusieurs fois fait cette démonstration et pourrais me citer, mais

« Le rapport des régies d'art aux doctrines de la science, dit Mill [Sijslème de logique, t. II, p. 531, ou livre VI, chap. xii, § 2), peut «tre caractérisé comme il suit. L'art se propose une fin à atteindre, définit cette fin et la soumet à la science. La science la reçoit, la considère comme un phénomène, un effet à étudier, et, après avoir recherché les causes et les conditions, la renvoie à l'art avec un théorème sur la combinaison de circonstances qui pourrait le produire. L'art considère alors ces combinaisons de circonstances, et, selon que certaines d'entre elles sont ou non au pouvoir de l'homme, il prononce que la fin peut ou ne peut pas être atteinte. » Ainsi la science fournit les matériaux, la science économique fournit naturellement des matériaux purement économiques, et le praticien apprécie les moyens d'application pour lesquels les considérations morales ont autant de poids que les mœurs, la législation et les possibilités physiques et économiques (manque de fonds, durée trop longue des opérations, etc.).

Il résulte de ce qui précède, que s'il y a des lois économiques scientifiques (universelles ou abstraites), il n'y a pas de « maximes pratiques universelles », car dans la pratique il y a de nombreuses causes perturbatrices de la règle ; c'est ce qu'on nomme souvent improprement les exceptions (1). Mill s'exprime ainsi sur ce point au § 4 : « C'est là l'erreur habituelle de beaucoup de théoriciens politiques de l'école que j'ai appelée géométrique (2), spécialement en France, où le raisonnement d'après les règles de la pratique est la monnaie courante du journalisme et de l'éloquence politique; oubli du véritable emploi de la déduction qui a fort discrédité, dans l'opinion des autres pays, l'esprit généralisateur qui distingue si honorablement le génie français. Les lieux communs de la politique en France sont des maximes pratiques très larges, posées comme prémisses, desquelles on déduit les applications. C'est là ce que les Français appellent être conséquent. Par exemple, ils concluent que telle ou telle mesure doit être adoptée parce qu'elle

je crois avantageux à la science d'invoquer le plus de témoins de poids que je pourrai.

(1) Herbert Spencer dit: « On prévoit l'ensemble et non le détail. » Introd. à la science sociale, p. 49 et ailleurs. C'est que l'ensemble c'est la loi, les détails viennent de l'application.

(2) Parce qu'elle oublie (lue l'actiou d'une loi peut être modifiée par l'action d'une autre loi.

62 INTHODUCTION.

est une conséquence du principe sur lequel le gouvernement, est fondé : du principe de la légitimité ou de la souveraineté du peuple... » Tout le passage serait à citer, mais il suffit de retenir que les règles pratiques ont une moindre portée et se prêtent moins aux déductions que les vérités scientifiques, qui, de leur côté, ne sont pas d'ailleurs non plus des prémisses universelles.

Nous passons en Allemagne. Dans ce pays aussi, comme en France, en Angleterre, en Italie (1), on a étudié les rapports de la morale et de l'économie politique, mais les passions n'ont pas tardé à se mêler aux discussions, car on a prétendu fonder de nouvelles écoles, dont les plus ardents partisans se mirent à attaquer l'école d'Adam Smith, dite l'école classique, l'école orthodoxe (2), l'école libérale; on a même inventé un quatrième nom, mais seulement pour une certaine nuance des doctrines économiques, celle qu'à certains égards on peut appeler l'extrême gauche, l'école de Manchester; elle est supposée fondée [larBright et Cobden (3), et aux inventeurs de ce cognomen on a conféré en échange celui de « socialiste de la chaire ». Ce surnom n'a pas été motivé par la tendance de cette école à exagérer la part de l'histoire (voy. plus haut, p. 25) , ni par celle de mêler la morale à l'économie politique, mais par une sourde hostilité contre le droit de propriété et par l'habitude de prendre toujours le parti de l'ouvrier, au lieu de garder l'impartialité qui est le caractère propre de la science. Les socialistes de la chaire, qui s'appelaient eux-mêmes des Social- Politiker, (gens) qui s'occupent de politique sociale — c'est-àdire praticiens réformateurs — reprochaient surtout à l'école libérale : 1° de s'appuyer sur l'égoïsme; 2° de recommander le laisser-faire (la liberté); 3" de croire aux lois économiques, points que nous examinerons plus loin dans d'autres chapitres. Ajoutons qu'on faisait aussi un crime aux libéraux de l'école de Turgot et Smith de ne pas assez assaisonner leurs doctrines d'éthique ou de morale. Nous allons citer quelques auteurs marquants qui appartiennent de près ou de loin à l'école

(1) Nous citerons, par exemple, le livre de M. Minghetti.

(2) Je n'admets pas l'expression orthodoxe en matière scientifique : on sait, ou on ne sait pas la science, ce n'est pas une aiïaire de foi.

(3; Voici ses doctrines caractéristiques : libre-écliange, la paix quand môme, la non-intervention du gouvernement.

polilico-sociale et qui ne se sont pas bornés aux allusions, quelques-uns se sont même longuement étendus sur ce point. Un des premiers qui, en Allemagne, ait étudié les rapports de la morale et de l'économie politique est le professeur Schiitz. Il s'en serait déjà occupé en 1833, mais le plus ancien travail queje connaisse de lui est un article inséré en 1844 dans la Zeischrift des sciences politiques de Tiibingue : Das sittUche Moment in der Volknvirthscfiaft (l'Elément moral dans l'écon. pol.). L'auteur a pour point de départ une boutade de Sismondi qui suppose — très gratuitement — que les économistes enseignent : « Cherchez votre intérêt avant tout,.. » [Etude su?- Vécon. poL, t. I, 30), et Schiitz admet comme un fait une chose aussi contraire à la vérité. 11 cite cependant un économiste allemand distingué, Lotz, qui dit : dass crst ein rechtliches und sittliches Ilandeln der Betriebsamki'it die Krone aufsetze. und ikren regebnàssigcn Fortgcmg cnn allermeisten sichere und fôrdere, c'est-à-dire que l'activité économique doit être inspirée ou complétée par la justice et la moralité, qui seules en assurent la durée. On ne saurait mieux dire ; aussi n'est-ce pas la proposition en elle-même que Schiitz attaque, il reproche seulement à Lotz de ne pas vouloir reconnaître qu'elle fait partie de la science économique. Lotz voulait, comme Ad. Smith lui-même, que l'économiste s'inspirât de la justice et de la morale — qui sont des sciences parentes — quand il applique la science ; c'est dans la pratique, c'est en agissant, qu'on doit mêler les éléments divers, mais lorsqu'on étudie, on ne peut arriver à la vérité qu'en les isolant. C'est une affaire de méthode.

Schiitz ne distingue pas la tâche de la science de celle de l'application, et cette confusion fait qu'il tombe (p. 141) dans une phraséologie utopique. C'est seulement sous l'influence morale, dit-il à peu près, qu'on s'attribue le devoir « de veiller à la distribution des revenus parmi toutes les classes de la société, de manière à ce que chacun soit assuré d'une vie heureuse ». Schiilz n'a donc pas la plus légère idée de la manière dont les choses se passent dans la vie réelle. Ne croirait-on pas que si on est louché par un rayon d'en haut, on peut s'approcher du Trésor public, qui se remplit tout seul, y puiser à pleines mains etdistribuer des revenus suffisants à toutes les classes de la société. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent ici-bas. Dans ce monde sublunaire chacun est obligé de mettre en œuvre

toutes ses facultés physiques, intellectuelles et morales pour se faire sa place et pour la conserver. La vie a été une lutte bien avant que Darwin ait lancé le terrible axiome du slrurjgle for life. Aussi, dans la plupart des cas, la distribution se faitelle par la simple force des choses, et c'est cette force que nous devons étudier. Cela n'empêche pas la morale de faire des efforts pour adoucir la lutte, mais la morale n'est pas assez puissante pour la supprimer. Au fond, Schiitz et ses adversaires tendent au même but, mais le procédé de Schiitz est le moins bon. — Nous passons Hildebrand (1) et quelques autres.

M. G. Schonberg, dans son volumineux Handbuch der polilischeii (Economie [Manuel décon.poL, Tubingue, Laupp, 1882, p. 48), parle en moraliste. La morale (l'éthique) doit tout dominer, par conséquent aussi nos actions économiques et la législation économique, etc. C'est parfait. L'éthique ou la morale enseigne à l'homme social qu'il a un devoir (l'impératif catégorique), celui de ne pas être égoïste, mais de veiller avec désintéressement au bien de son prochain, et qu'il doit sacrifier au besoin son propre intérêt à l'intérêt général, et ainsi de suite. Vous trouverez certainement que le Handbuch prêche une morale très saine, mais où est l'économie politique? En lisant le paragraphe dont je n'ai reproduit que quelques lignes caractéristiques, on se surprend à se demander: est-ce que la nouvelle école allemande ne demanderait que l'insertion dans les Traités ou Manuels de quelques phrases morales bien tournées, pour être satisfaite ? Quand chaque traité renfermerait un certain nombre de pages moralisantes ou moralisatrices, est-ce que l'humanité sera devenue meilleure? Quand sur un marché vingt vendeurs de blé, favorisés par une circonstance quelconque, auront élevé de 10 p. 100 le prix de l'hectoHtre, est-ce que Pierre, qui a lu le Handbuch (ou autre livre semblable), se dira : 10 p. 100? ce serait égoïste, je vais m'arrêter à 5 p. 100. Et même, pourquoi profiterais-je des conjonctures quand l'humanité entière n'en peut pas profiter avec moi? Le Handbuch

(1) Hildebrand, dans Die Nationalokonomik der Gegenwart iind Zukunft, 1848 (l'Économie politique du présent et de l'avenir), est également un précurseur. Seulement, il n'a fait paraître que le tome \^^ de son petit ouvrage ; il a encore vécu trente ans: pourquoi n'a-t-il pas publié le tome H? Il ne fallait pas annoncer l'avenir, si on ne l'avait pas dans la main.

dit qu'il faut se sacrifier, quoique vendeur, je vais pousser à la baisse plutôt qu'à la hausse.

Cette préoccupation, de ne pas servir le plat économique sans une garniture morale, « alittle more ethical sauce », dit M. Sidgwick {The scope and method, p. 36), semble caractériser en ce moment beaucoup déconomistes allemands, ce qui ■est vraiment regrettable, parce que le désir de parler morale 'les force à ne faire que de l'art et à négliger la science pour laquelle ils sont si bien doués.

Nous abordons maintenant un auteur, M. G. Cohn, System der Nationalôkonomie [Système d'écon. poL, Stuttgart, Encke, 1883, •t. I"), qui a mis en œuvre beaucoup de science, une apparente profondeur et une grande habileté pour nous convertir; si nous n'avions été sur nos gardes, nous étions pris. L'auteur •s'est proposé de prouver que la science économique nous apprend à la fois ce qui est et ce qui doit être. Au fond, beaucoup d'économistes — de tous pays — ont dit que Yéconomie politique était à la fois une science (disant ce qui est) et un art (disant ce qui doit être) ; mais M. Cohn ne parle pas science et art, il parle science tout seul ; pour lui cette science est à la fois l'économie politique et la morale. Comment s'y prend-il pour démontrer sa thèse? Je vais tâcher de le faire comprendre, dussé-je lui consacrer un peu plus d'espace que je ne le devrais, mais le tour de force si bien conduit mérite cette faveur.

L'économie politique est une science éthique, dit-il (p. 72). Cela n'est pas nouveau, si l'on prend le mot éthique dans son •sens connu, comme équivalent de morale. M. Cohn accepte ce sens, mais en ajoute un second, car on ne peut pas escamoter ;avec un seul gobelet. Ce second sens est celui de « sciences de l'esprit» (voy. p. 48) ou sciences mentales; on sait que l'en- ■semble des sciences se divise en deux grandes catégories : 1° les sciences naturelles; 2° les sciences de l'esprit (sciences morales et politiques). Retenons que M. Cohn prend, sans y ■faire attention, le mot éthique dans un double sens.

L'économie politique donc est une science éthique. Si, contiime-t-il, l'éthique n'est que la représentation de la raison agissante (1), le dégagement ou l'isolement d'une catégorie d'actes appartenant à cet ordre d'idées ne peut être que l'effet

(I) L'éthique est ici l'ensemble des sciences de l'esprit (sciences morales et politiques) et non, comme plus loin, simplcmentla morale.

d'une erreur de logique qui oppose la partie au tout. Dans le langage ordinaire, et pour abréger, il est cependant permis d'opposer aux motifs économiques les autres motifs éthiques, comme on distingue de nos jours, à Rome, les Romains des Italiens; seulement les savants allemands opposent tiop exclusivement l'économie à l'éthique (on voit qu'ici ce mot signifie la morale). Or l'économie politique est évidemment du domaine de la raison agissante (sciences de l'esprit), elle n'est pas une science naturelle (1).

Si donc, dit M. Cohn, les actes économiques sont du domaine de la raison agissante (2), c'est-à-dire de l'éthique- (sciences de l'esprit), ils y forment un groupe auquel sont coordonnés d'autres groupes d'actes (droit, morale, etc.). Et s'il était naturel et presque légitime qu'une jeune science, comme l'économie politique, exagérât son importance au poini de croire qu'elle domine seule les actes humains, maintenant qu'elle est plus âgée, elle devrait savoir que son point de vue n'est pas le seul qui détermine les actes de l'homme, que la famille, la religion, la politique, la science, l'art, forment aussi la base d'une action ou d'un agissement raisonnable progressif [die Grundlage eiites fortschreiletid vernûnftigen Handelus), et chacune de ces bases d'action s'élèvera peu à peu de sabrutalité primitive à un état de'plus en plus inspiré par l'éthique (ici, c'est la morale). Nous ferons remarquer en passant quejamais l'économie politique n'a prétendu se substituer à la famille, la religion, etc. Appelons aussi l'attention sur le mot j^rogressive (appliqué à l'action raisonnable), nous verrons dans l'alinéa ci-après quel parti l'auteur saura en tirer. Il continue :

Les problèmes traités ci-dessus ont été rendus plus difficiles par l'habitude prise, non d'envisager comme une unité l'ensemble des matières éthiques, et de suivre cette unité dans son développement de plus en plus pénétré de raison, mais de ne trouver le caractère éthique que dans la contradiction entre ce qui est nouvellement reconnu raisonnable et le raisonnable déjà réalisé, et de ne considérer comme réellement éthique

(1) Le point est discutable, l'économique étant au moins une science mixte.

(2) En allemand, veniiluftiges Handlev, mots qui peuvent aussi se traduire par action raisonnable. Le choix de cette expression (pour acte du domaine de l'esprit) est encore un truc, car personne ne contestera qu'un acte économique est un acte raisonnable.

que la chose reconnue désirable et non encore réalisée. C'est ainsi que la liberté personnelle des travailleurs étant réalisée n'est plus qu'une chose naturelle, ordinaire, tandis que les bienfaits que peuvent leur prodiguer les patrons, les communes, lÉtat, et qui sont encore à accomplir, sont présentés comme des devoirs moraux, de l'éthique. Ainsi, dès qu'une chose existe et n'est plus contestée, elle cesse de nous apparaître comme morale (?), on n'attribue le caractère éthique qu'aux choses ou améliorations à conquérir (1)... Maintenant, continue l'auteur, nous sommes en état de résoudre la question de savoir dans quelle mesure notre science est tenue de ce qui doit être en même temps qu'elle étudie ce qui est. Tout ce qui est éthique (domaine de l'esprit, sens large), par conséquent aussi le domaine économique, est soumis à une volonté qui tend vers un but déterminé ; tout agissement a donc à la fois le caractère de ce qui est et de ce qui doit être (puisqu'on a un but). Mais, comme nous venons de le voir, le caractère éthique (puisqu'on a un but moral) n'est attribué généralement qu'aux résultats à obtenir, ce sont les choses à réaliser qu'on classe parmi celles qui doivent (ou devraient) être.

Pour rendre ses idées plus saisissables, l'auteur prend des exemples, page 74. Aujourd'hui l'ouvrier est un homme libre, a liberté est donc une chose qui va sans dire, tandis que l'éhique, le devoir, ce sont les choses qu'on espère obtenir de l'Éat, du patron, de la commune. Ou aussi, la libre concurrence îtait autrefois un desideratum, actuellement c'est un point acjuis, et ce que l'on demande, ce sont des lois qui arrêtent les xcès de la concurrence (je ne vois pas qu'une chose acquise )erde nécessairement sa valeur ; le mieux est l'ennemi du bien, oit, mais n'anéantit pas le bien). Prenons un autre exemple encre (p. 76), la division du travail. La division du travail, maintelue dans de certaines limites au delà desquelles elle pourrait élruire la vie de famille, est une excellente chose qui rend des ervices évidents. Ici on trouve bonne une chose qui est; dans e cas, ce qui est, doit donc être, la réalité et conforme à l'opiion qu'on a sur ce qui est désirable (2). Si cependant on parle

'1) Mais les vertus, les bons senti-monts, par exemple, la piété filiale, le évouement, le patriotisme et nombre d'autres, dont l'existence actuelle est .ors de doute... ne sont donc pas du domaine de l'otbique ?

(2) L'auteur montre ici, peut-èirc sans le vouloir, que le « doit être » est

GS LNTUODUGTION.

de la maintenir <f dans certaines limites », cela veut dire seulement qu'on désapprouve ce qui dépasse ces limites, que cet excès ne doit pas ûtre; l'un est donc ce qu'on admet comme moral, l'autre ce qu'on écarte comme immoral, les deux sont donc du domaine de ce qui doit être. Nous quittons ici l'auteur parce qui! se meta débiter des phrases. Selon lui, il est impossible de séparer ce qui est de ce qui doit être ; que les opinions sont toujours en mouvement, que le point de vue moral change constamment, etc. Admettons que les opinions des hommes sur ce qui est moral changent, qu'en peut-on conclure? Plus d'une chose. Nous nous bornons à demander : une morale changeante n'est-elle pas un argument de plus en faveur de la séparation de la science — dont les résultats ne changent pas, puisqu'elle ne s'attache qu'aux rapports nécessaires — et de l'art ou de la pratique, qui tient compte de toutes les circonstances des temps et des lieux? M. Gohn, puisque pour lui ce qui est et ce qui doit être tend à se confondre, ne fait pas ces distinctions, mais s'il a très habilement défendu sa thèse, s'il a fait preuve de talent, il n'est pas dans le vrai. Ajoutons que s'il ne veut pas distinguer la science de l'art, page 35, il fait une profonde distinction entre la théorie (« la pensée ») et la pratique (« l'action »). Ne serait-ce qu'une affaire de mots?

Passons quelques autres économistes de la même nuance pour entendre les arguments de l'opinion contraire. Nous avons là, en première ligne, M. G. Menger, Méthode der Socialwis&enschaflen, pag. 288 et suivantes. Il est d'avis qu'il ne saurait être question d'éthique, ni pour la science exacte (abstraite), ni pour la science empirique. La science abstraite se consacre à un ordre d'idées déterminé et ne peut les considérer que pures de tout mélange. Or une économie politique éthique ne peut vouloir parler que d'une économique à tendances morales, ou aussi que de phénomènes économiques conformes à la morale ; ce ne serait donc plus l'économique pure, la science libre et vraie. Quelques économistes se bornent à Juger les faits économiques au point de vue de la morale — ce qui est faire œuvre de moraliste et non d'économiste. — Quant à la science empirique, comme elle puise ses matériaux dans l'étude des

subjectif; c'est une opinion individuelle, laquelle n'est nullement du même rang que ce qui est; ce qui est, est objectif.

faits, elle ne peut pas ne pas tenir compte des influences éthiques ou morales que ces faits subissent, il n'est donc pas bien clair quelle pourrait être ici la tâche particulière de l'éthique.

L'application de la morale à l'économie politique pratique n'est que la conséquence de ce précepte général qui impose la moralité à l'homme. Il faut être moral comme militaire, comme médecin, comme... en un mot, dans toute profession, par conséquent aussi quand on procède à des actes qui sont du domaine économique. Personne n'a jamais dit le contraire. Mais cette règle de la pratique n'autorise pas d'altérer la pureté de la science en y mêlant des éléments qui lui sont étrangers.

M. Henri Dietzel, Das VerhciUnis der Volkswirthschaftslehre, etc., pages 26 et autres, insiste sur la différence qu'il y a entre le savoir et l'action, l'une est du domaine de la science et l'autre de la pratique. Il montre que dans ces attaques contre les lois économiques, c'est le moraliste qui veut substituer ses doctrines à celles de l'économiste, comme l'ont fait M. Rondelet en France et M. Lindwurm en Allemagne. Ce dernier dit : ce ne sont pas les faits, mais les motifs que nous devons étudier. Le savant professeur de Dorpat s'étonne que cette discussion ait pu s'élever après que J.-B. Say eut formulé ainsi la tâche de la science économique : « elle enseigne ce que sont les choses qui constituent le corps social et ce qui résulte de l'action qu'elles exercent les unes sur les autres ».

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