Walsingham, Lettres et négociations, p
Parmi les opposants les plus violents, il y en avait un que Walsingham ne nomme pas, c'était le cardinal de Pelle vé, l'un des futurs chefs de la ligue. Voici ce qu'il en écrivait : « Quant au mariage de la reine d'Angleterre avec Monsieur, qui est la pratique de notre apostat le cardinal de Châtillon, je vous assure que le duc n'en a nulle volonté; tenez cela pour résolu. Le roi d'Espagne, avec toutes les qualités que l'on peut désirer et avec une princesse si catholique, vous savez; le peu de crédit et de pouvoir qu'il avoit pour le gouvernement de cette nation par trop soupçonneuse; Monsieur n'eût point été le roy, mais le mari de la royne '.» Tout à l'opposé des catholiques, les chefs protestants désiraient vivement le mariage du duc avec Elisabeth. Espéraient-ils se ménager son appui et assurer leur propre sécurité, qu'ils jugeaient très compromise? Toujours est-il que Téligny, en leur nom, vint trouver le roi et s'en expliqua très nettement, ne lui cachant pas que l'on trouvait étrange que le duc, depuis le commencement de la négociation, se montrât de plus en plus défiant. Charles IX lui répondit qu'il était assez maître de son frère pour qu'il n'v
l. KiN-ord office, State papers, France.
eût pas d'autre obstacle h craindre que celui
de la religion. Il ajouta qu'il emmènerait son frère hors de la cour pour l'arracher à l'influence de certains moines qui lui soufflaient une " exagération de religion ». Mais la pression riait plus forte que Charles IX ne le pensait, et 1rs répugnances du duc ne tardèrent pas à être suivies d'un refus formel de la main d'Elisabeth'. <. Mou fils m'a fait dire par le roi, écrivait Catherine à La Mothe-Fénelon, qu'il ne la veut jamais épouser, d'autant qu'il a toujours ouï mal parler de son honneur par tous les ambassadeurs qui y ont été; qu'il penseroit être déshonoré et perdre toute la réputation qu'il a acquise. J'ai grand regret de l'opinion qu'il a : je voudrois qu'il m'eût coûté beaucoup de sang que je la lui puisse ôter; mais je ne puis Je gagner, encore qu'il me soit obéissant. Or, monsieur de La Mothe, vous êtes sur le point de perdre un tel royaume pour mes enfants 2.» Elle avait sous la main Guido Cavalcanti ; elle le fit venir et l'interrogea sur tout ce qu'on disait d'Elisabeth. Cavalcanti, un des familiers de sa cour, ne pouvant parler d'elle que dans les meil-
l. M> moires de Nevers, t. 1. p. 494.
■2. La Molhe-Fénelon, Corresp. diplom., t. VII. p. 179.
leurs termes, affirma que, depuis son avènement à la couronne, la reine était l'objet de l'estime et du respect de toute l'Angleterre. Catherine, qu'elle le crût ou non, l'invita à le répéter au duc d'Anjou. De son côté, elle travailla si habilement l'esprit de son fils, qu'elle le ramena à ses propres idées : « J'ai tant fait, écrit-elle, lo 18 février, à La Mothe-Fénelon, que mon fils d'Anjou s'est condescendu à l'épouser, si elle le veut, et qu'il le désire à cette heure infiniment1.» Sur ces entrefaites, lordBuckhurst arriva en France. Il venait en mission extraordinaire pour complimenter Charles IX, à l'occasion de son mariage. Il était parent éloigné d'Elisabeth. A ce titre, on lui ménagea une pompeuse réception. Après avoir séjourné trois jours à Saint- Denis, en compagnie de Walsingham, du comte de Rutland et des seigneurs de sa suite, il se rendit le 20 février à Paris. A moitié chemin, le marquis de Trani et M. de Saluées, qui l'attendaient, le conduisirent à l'hôtel préparé pour le recevoir, où le roi avait fait transporter les plus beaux meubles de la couronne et où il fut défrayé de toute dépense. Le 23, lui et sa suite furent conduits à l'audience royale dans douze
i. La Mothè-Féneton, Gsrrwp. Éiplwn., t. TTI. p. 179.
coches el carrosses avec une forte escorte de cavalerie. Le roi le reçut entouré de tous les
princos du sang-, do plusieurs cardinaux et des principaux dignitaires de la cour. Onn'échangea
que les compliments habituels. De chez le roi, Buckhursl fut mené chez Catherine, où se renouvelèrent les protestations mutuelles de bonne amitié. Le 2") février, une grande fête fui donnée en son honneur à l'hôtel de Lorraine. Le roi, le Ier mars, l'emmena à une chasse à courre àVincennes; enfin, le 4 mars, le duc de Nevers l'invita à un concert qui fut suivi d'une comédie jouée par des acteurs italiens. Cette réception toute d'apparat n'avait pas permis à Catherine do s'entretenir en particulier avec lord Buckhurst : elle y tenait pourtant et chargea Cavalcanti de lui proposer une entrevue. Le lieu choisi fut le jardin des Tuileries, dont Catherine était très fière. Lord Buckhurst, devant partir le lendomain, prétexta le désir de voir ce jardin. Catherine l'y attendait; en l'apercevant, elle feignit l'élonnement. Il se rapprocha «.Telle et l'entretien s'engagea. Elle lui dit qu'elle aurait regretté qu'il fût parti sans qu'elle lui exprimât toute l'amitié que le roi et elle portaient à la reine, sa maîtresse, et leur désir de la fortifier, quand l'occasion s'en présenterait. « Votre Majesté.
dit Buckhurst, fait sans doute allusion au mariage de la reine et du duc d'Anjou. » Elle répondit que si le roi et elle étaient assurés qu'Elisabeth le voulût et qu'elle ne se moquât pas de son fils comme des autres, elle le désirerait, mais à la condition toutefois qu'elle prit soin de leur honneur. Buckhurst reprit que la reine l'avait chargé de dire, en cas qu'on entrât en ce propos, qu'elle était résolue de se marier hors de son royaume et à un prince de même aile ; mais que, n'étant l'honneur des filles de rechercher les hommes, elle n'en pouvait dire davantage ; que, quand elle en serait requise, elle répondrait et que nulle moquerie n'était à craindre. Puis, venant à exprimer sa propre opinion : « Elle est comme forcée de se marier, ajouta-t-il, car tous les grands le lui conseillent; tous les autres prétendants, le roi de Suède, le frère du roi de Danemark, l'archiduc Charles, sont pauvres et éloignés de l'Angleterre. Tout au contraire, le duc d'Anjou, son plus proche voisin, s'appuie sur un grand roi. Des deux côtés, ce mariage présente de grands avantages. » Avant de prendre congé, Buckhurst demanda à Catherine ce qu'elle désirait qu'il écrivît à Elisabeth. Elle se borna à lui dire que, si la reine voulait vraiment se marier, le roi et
elle étaient tout disposésà entrer on pourparlers. Le lendemain, elle envoya à Buckhurst un projet de mariage.
Lors du retour de Noms en Angleterre, Elisabeth l'avait longuement questionné sur le duc d'Anjou ; toutes ses réponses avaient été favorables ; il avait vanté sa belle taille, sa vigueur, sa grâce, sa beauté. Elle en avait été si vivement impressionnée, qu'elle avait chargé Leicester de demander à La Mothe-Fénelon si, dans quelques mois, lorsqu'elle s'approcherait dos côtes de France, le duc ne pourrait pas profiter d'une marée pour venir la voir. La Mothe avait répondu que, tant que rien ne serait arrêté, cette entrevue lui semblait difficile. En revenant de France, Buckhurst confirma tout ce que Norris avait dit de flatteur sur le duc, et donna les meilleures assurances de la sincérité de Catherine '. Encouragée par tant de témoignages, Elisabeth se décida à se prononcer plus ouvertement qu'elle ne l'avait fait jusqu'àors. Le 29 mars, elle écrivit à AValsingham « qu'elle était résolue à se marier et à accepter l'ollre qui lui avait été faite du duc d'Anjou ; mais qu'elle voudrait, pour s'épargner une