La Molhe-Fénelon. Corresp. diplom., t. IV, p
l'objet de la discussion étaient au nombre de huit. — Le mariage serait célébré suivant les cérémonies de l'Eglise catholique. — Le duc en aurait pour lui et ses domestiques le libre exercice. — Le mariage fait, il prendrait le titre de roi et administrerait conjointement avec la reine. — Il serait couronné. — Il prélèverait chaque année 60,000 livres sur les re venus de l'Angleterre. — Ses enfants succéderaient aux biens paternels et maternels. — En cas de prédécès de la reine, il retiendrait le titre de roi et administrerait le royaume. — Si la reine ne laissait aucun enfant, il continuerait à toucher les 60,000 livres. — Enfin, entre les deux royaumes serait établie une perpétuelle ILue et union.
Dans la conférence qui suivit l'entretien de LaMothe avec Elisabeth, Cecil se montra intraitable : la reine ne pouvait rien autoriser qui put devenir la cause d'un scandale et de troubles dans le royaume. La Mothe répliqua que la reine venait de lui dire, tout au contraire, qu'elle n'estimerait pas le duo s'il renonçait à sa religion. Lui en refuser l'exercice, ce serait donner l'occasion de douter de tout le reste. Aussi mal engagé, ce premier entretien ne pou- \;iil se prolonger. Les jours suivants, La Mothe
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m- rendit encore auprès Je ( lecil el de Leicester; il revit la reine, mais sans pouvoir obtenir d'elle aucun adoucissement. Elisabeth et ses conseillers se QattftienJ que le duc finirai! par se soumettre aux conditions qu'ils entendaient lui imposer. Gavalcanti avail remis à la reine une lettre du duc. La Mothe, pour la faire avancer un peu plus, la pria de vouloir bien y répondre: elle s'en défendit longtemps, prétextant que « la plume tomheroit de ses mains et qu'elle ne sauroit que dire au duc, n'ayanl jamais écrit à aucun des princes qui avoient prétendu à sa main. ;i l'exception de l'archiduc Charles et en termes fort éloignés du mariage ». Elle céda pourtant et écrivit la lettre sollicitée par La Mothe. Il y avait en elle un singulier mélange de raison pratique e1 de naïve légèreté. Tout en discutant en homme d'Etat les eûtes sérieux de ce mariage, elle parlait volontiers de la beauté du due d'Anjou, de sa main, une des plus belles de France. « D'ici à sept ou huit ans, il gagnera encore, disait-elle à la M<dhe-Fénclon,H,nioi, je serai bien vieille; pourcetle heure, j'espère de ne pas trop lui être désagréable. » Et elle demandait a La Mothe, si l'on avail parlé au duc de son pied, de son bras, et d'autres choses ènèère qu'elle ne nommait pas. Elle avoua tout bas'
qu'elle trouvait le duc très désirable. La Mothe Fénelon répliqua, avec une pointe de raillerie gauloise, « que tous deux étoient t?*ès désirables et qu'à ses yeux leur seul défaut, c'étoit qu'ils ne se rendoient pas assez tôt possesseurs des perfections l'un de l'autre » . Mais elle était dénature si fantasque, si variable, que, le lendemain, La Mothe la trouva tout autre ; d'une voix sèche, elle s'écria qu'elle venait d'apprendre une étrange nouvelle : « Un homme haut placé à la cour de Charles IX aurait dit, en nombreuse compagnie, qu'elle avait un mal à la jambe dont elle ne guérirait jamais ; que ce serait là un excellent prétexte pour lui donner plus tard un breuvage de France et pour en débarrasser le duc, qui, veuf, pourrait épouser Marie Stuart et devenir maître de cette île.» La Mothe repoussa énergiquement cet indigne propos et lui demanda qui l'avait tenu, afin que Charles IX et Catherine pussent justement le punir, — « Il n'est pas temps de le nommer, répondit-elle ; mais informez-vous si le propos a été vraiment tenu, et je vous en dirai davantage. » Dans le premier moment de sa colère, elle ne parlait de rien moins qu'envoyer Sidney en Espagne et de renouer ses relations avec Philippe II. Elle finit par se radoucir, mais ce propos lui
resta longtemps sur le cœur. Revoyant La Mothe, elle lui dit que « elle regrettait qu'il ne fût pas venu au bal donné par le marquis de Northampton ; il l'aurait vue danser et aurait pu assurer au duc qu'il n'était pas en danger d'épouser une boiteuse ».
Son jeu, pour le moment, c'était de se montrer beaucoup plus conciliante que ses conseillers. Chaque fois quelle se retrouvait avec La Mothe, elle se plaignaitdcs exigences'de!sa situation; elle lui faisait dire secrètement parLeicester qu'elle ne voulait imposer au duc rien de contraire à sa conscience ; elle fermerait les yeux, s'il voulait se contenter de l'exercice privé de sa religion. Ce qui la préoccupait, c'était de savoir comment se réglerait et se passerait la cérémonie du mariage ; elle était très superstitieuse et craignait que le duc, s'il trouvait quelque chose dans la cérémonie blessant sa conscience, ne la laissât là, et surtout que l'anneau du mariage ne tombât à terre. Toutes ces réserves tant de fois soumises à La Mothe montrent assez combien la mission de Cavalcanti avait été difficile et le peu d'espoir qu'il emportait d'une solution favorable.
C'est le 24 avril qu'il rentra à Paris. Le même jour, il remit à Walsingham les lettre? d'Élisa-
beth. Après les avoir lues, Walsingham l'engagea à aller voir Catherine à Monceaux, ce qu'il fit ; mais Catherine ajourna tout entretien jusqu'à son retour très prochain à Paris. Elle quitta en effet Monceaux le 26; n'ayant eu, ce jour-là, aucune heure de liberté, elle fit dire à Walsingliam de venir le lendemain mitin à Saint - Cloud, où il se rendit. Sa première parole fut pour demander si elle était satisfaite de la réponse d'Elisabeth. Elle dit que cette réponse ne s'appliquait pas directement aux articles qui lui avaient été adressés, à l'exception toutefois de celui relatif à la religion, si dur et touchant de si près à l'honneur de son fils ; que, s'il s'y soumettait, la reine aurait sa part de blâme en acceptant pour époux un homme qu'un si brusque changement de religion ferait passer à juste litre pour être sans conscience et sans piété; La reine, répondit Walsingham, n'entend pas que le duc change si brusquement de religion , ni que lui et les siens soient
contraints de pratiquer les rites de l'Eglise anglicane, mais elle ne peut, sans violer les lois du royaume , lui accorder l'exercice de son culte ; ce serait s'exposer aux mêmes troubles qui tout récemment ont déchiré la Franco. Catherine répliqua que « n'avoir pas le
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libre exercice de sa religion étant la même chose que d'en changer, aucune considération ne pourrait déterminer son fils à une pareille concession. La meilleure garantie contre les troubles qu'on semble craindre, ce serait l'appui ot le secours du roi son fils ». — « Il en résulterait, reprit Walsingham, plus de bien que de mal. Les discordes civiles sont, en Angleterre, soudaines et sanglantes; mais de peu de durée, car il n'y a ni phi ces fortes ni villes murées pour prolonger la guerre. » Catherine, changeant de terrain, insinua que le duc avait plus de zMe que de savoir pour défendre sa religion, qu'il se laisserait bientôt et facilement vaincre par les bonnes persuasions de la reine, et qu'ainsi ce scandale, dont il s'effrayait, durerait bien peu de temps. Elle alla jusqu'à dire que, ce mariage pouvant amener de grands changements dans la chrétienté, les catholiques le redoutaient; c'était plaider la cause de l'anglicanisme. Walsingham demanda si elle consentait à ce qu'il fit part de cet entretien à Elisabeth : Catherine l'en pria.
Walsingham va trouver le duc d'Anjou. — Larchaut eu Angleterre. — Portrait du duc d'Anjou. — M. de Foix en Angleterre. — Impressions de Charles IX sur la mission de Paul de Foix. — Smith à Amhoise. — Son entretien avec Paul de Foix. — Audience de Smith.— Smith demande les dernières conditions du duc. — Catherine réclame celles indiquées par de Foix. — Elisabeth profondément blessée du refus de sa main. — Catherine tient en réserve le duc d'AIencon.
Jusqu'à ce jour, le duc d'Anjou n'avait pas pris part personnellement à la négociation de son mariage, Walsingham, qui le savait très prévenu, très résistant, se décida à aller le trouver à Gaillon, où la cour était alors. Entrant sans préambule dans le vif de la question, il dit qu'il avait ordre de la reine de lui représenter les graves inconvénients qu'amènerait la libre pratique de son culte, dont il faisait une condition \ La reine n'entendait nullement le
1. Walsingham, Lettres et Négociations, Amsterdam, 1700, p. 112.
contraindre à changer de religion, et, souhaitant
seulement qu'il se passât de messe, elle le priait d'examiner de plus près s'il ne pourrait pas servir Dieu dévotement avec le formulaire des prières de lEglise anglicane. Le duc répondit que son désir était plutôt de prévenir des inconvénients que d'en êtrelaeause. Quoique bien jeune encore, on lui avait fait, depuis cinq ans, plusieurs ouvertures de mariage qu'il avait toutes repoussées; mais il avait entendu dire tant de bien de la reine, la femme la plus accomplir pour son esprit et pour le charme de sa personne que l'on ait vue depuis des années, qu'il n'avait pu se défendre du désir d'être tout à elle. L'exercice de sa religion touchait à son âme; c'était d'ailleurs un privilège limité à lui seul, dont il n'userait qu'en particulier; il n'y avait donc là ni scandale ni troubles à craindre. Walsingham demandant au duc s'il ne pourrait pas au moins, de temps en temps, assister au service de l'Eglise anglicane, il répondit ne savoir comment Dieu disposerait son cœur à l'avenir, mais que, pour le moment, il [niait la reine de considérer combien il était pénible de faire quelque chose de contraire à sa conscience. Walsingham, en quittant le duc, vit Charles IX et dit que la reine lui saurait gré d'amener son
frère à ne pas demander d'une manière trop absolue une tolérance qui, en Angleterre, pourrait avoir des suites très dangereuses. Charles IX lui promit qu'il obligerait son frère à aller aussi loin que l'honneur et sa conscience le pourraient permettre. Au sortir de chez le roi, Walsingham fut reçu par Catherine, qui le pria d'écrire à la reine de ne pas trop faire attendre sa réponse et d'en modérer les conditions autant que possible. Il apprit à la cour qu'il était question d'envoyer on Angleterre le maréchal de Montmorency, qu'en tout cas M. de Foix l'y précéderait \
Obtenir d'Elisabeth une résolution était toujours l'obstacle sérieux, la grande difficulté. Cecil, néanmoins, à force d'instances, arrachal'autorisation de dresser les articles de sa réponse'. Ce premier travail à peine terminé, Elisabeth l'invita à y intercaler la demande de la restitution de Calais; c'était forcément un cas de rupture. ' Cecil et Leicester lui représentèrent tous deux qu'il n'était plus temps de tergiverser, qu'il ne s'agissait pas ici d'un roi de Suède ou d'un roi de Danemark, mais d'un puissant voisin, et i|iiVn cas tl'un féraS injurieux, une invasion
I Wolsingham. Lui très et X<rjoeiati6ns, p. ilî.
les HWSfiTS ne mariage B ÉEISàbéTH 103
pouvait être à craindre. Fille fit semblant de se PMi ilre à leurs raisons et Cecil put reprendre son travail. Pour gagner du temps, elle prétexta qu'elle avait de graves inquiétudes sur les suites de son mariage. Son médecin l'avait effrayée: elle craignait de n'être ni assez saint1, ni assez bien disposée pour se marier. Elle voulait attendre qu'elle fût dans un meilleur état. Catherine commençait à s'inquiéter de ces lenteurs, a Je me doute, écrivait-elle à La Mothe-Fénelon, qu'elle nous laisse là, quand rllf aura fini ses atfaires. » Tout en mettant en avant L'excuse de sa santé pour retarder sa réponse, Elisabeth cherchait à se maintenir dans les bonnes grâces de Catherine et ne lui ménageait pas les protestations dans ses lettres. Toutefois, les inquiétudes de Catherine persistant, elle se décida à faire partir pour l'Angleterre Larehant, capitaine des gardes du duc d 'Anjou. Charles IX, dans une lettre à La Mothe- Fénelon. précise bien le but de cette mission : « Avant d'envoyer des gens de plus grande qualité en Angleterre, nous voulons voir clair en cette négociation. »
Larehant emportait des lettres du maréchal François de Montmorency pour Cecil et Leicester et une il h due d'Anjou pour Cecil. Celte
dernière lettre dut singulièrement flatter la vanité du ministre d'Elisabeth : « Je vous écris, disait le duc, plus pour suivre mon naturel qui ne peut endurer que je reçoive plaisir d'aucun qu'à tout le moins je l'en mercie, d'autant que je sais que vous n'avez été poussé à ce que vous avez fait pour acheminer l'affaire qui est entre la reine d'Angleterre et moi que du seul zèle de son service et de son bien, ce qui m'induit tant plus à vous aimer et esti-
mer \ »
Cavalcanti, qui était de toutes les ambassades, fut encore de celle-ci. Le 20 juin, il écrivait à Cecil : « La reine mère m'a dit que nous ne pourrions pas être expédiés avant samedi. La cause de ce retard est bonne. J'espère que quelque chose de bon sortira de notre mission. Je dois emporter un portrait du due d'Anjou tel quel, si je puis l'avoir 2. » Janet, à qui Catherine l'avait demandé, au lieu d'un en avait commencé deux. Dans l'un, le visage était seul fini et très réussi, très ressemblant; dans l'autre, on ne pouvait avoir qu'une juste idée de la taille. Catherine n'étant ainsi qu'à demi satisfaite en
1. Record office, State papers, France; voy. Le xvi° ■mie et les Valois, p. 283.