‹ Les Projets de Réforme de la Société des Nations: Et le Développement du PacteChapitre 6 sur 84 · A) LA DIMINUTION DU FAIT SOCIAL INTERNATIONAL · texte numérisé non relu

A) LA DIMINUTION DU FAIT SOCIAL INTERNATIONAL

Ainsi, un certain démocratisme, qui, encore une fois n’a rien à voir avec la démocratie, a lourdement pesé sur l’Institution genevoise. Ce n’est pas qu’il faille trop s’y attarder. Sans doute lui a-t-il nui, mais ce n’est pas la vraie cause de l’échec. Elle est ailleurs, dans le développement politique des vingt dernières années et dans l’absence de volonté, quand ce n’est pas la mauvaise volonté des Puissances. Quand un Etat est peuplé à peu près exclusivement de lâches ou de bandits, il serait puéril de rendre sa Constitution responsable de son anarchie, même si sur certains points elle est défectueuse.

La Société des Nations a surtout été ruinée par le mauvais vouloir des Etats. Au surplus, elle s’est trouvée en présence d’une évolution que ses promoteurs n’avaient pas su pressentir : « la chute catastrophique du fait social international » (7). Si on songe que les Institutions de Genève n’ont point d’autre but que d’organiser et d'exprimer ce fait social, on comprendra l'influence que ce facteur a pu avoir sur leur abaïssement. Tout au long du xix° siècle (ce xix° siècle qui se continue jusqu’en 1914) on avait vu progresser l’interdépendance internationale. On a cru que cette progression allait continuer, sans apercevoir les prémices d’une évolution inverse. M. André Siegfried a fort bien analysé ce fait dans la plupart de ses récents ouvrages. Hélas ! la désagrégation universelle allait bientôt se manifester, en particulier dans le domaine économique. « Une cause dominante, écrit M. Mihaïl Manoïlesco, fournit l’explication, non pas pour toutes, mais pour une bonne partie des manifestations

(7) Georges Scelle : « Essai sur la crise de la Société des Nations ». Esprit International, 1934, p. 165,

de notre époque : Cette cause c’est la transformation de la structure de l'Economie mondiale, caractérisée avant tout par la décentralisation industrielle de l'humanité » (8). Les Etats agricoles que la Guerre avait enfermés ‘entre leurs frontières se sont équipés industriellement. La Guerre finie, ils ont voulu protéger leurs jeunes entreprises, d’autant plus qu’ils avaient compris quelle hypothèque, tout au long du xx° siècle, les pays industriels avaient fait peser sur eux. C’est la première phase d’un événement qui avec le développement des idéologies totalitaires allait s’accentuer, chaque Etat se mettant comme en faculté de soutenir un siège. Ce phénomène économique s’est doublé d’un phénomène financier que M. Gaëtan Pirou analyse dans son livre sur la Crise du Capitalisme (9) : Peu à peu chaque Etat est devenu une entité économique strictement close, et comme une « monade sans fenêtre ». Nous en sommes même à ce point que « tout commerce extérieur devient de la politique extérieure ».

La Société des Nations n’a donc pas trouvé le phénomène économique sur quoi s’appuyer (Combien l'affirmation libérale de son article 23 paraît désuète !) Les Etats n’ont pas trouvé en elle d'intérêt économique. Sur ce terrain, elle était inadaptée. Mais malheureusement le resserrement économique n’est qu’un des éléments de la diminution du fait social international. Plus grave encore l’apparition et le développement des nationalismes contemporains.

Les parties adverses, dans la guerre de 1914-1918 avaient tout jeté dans la balance pour assurer le succès de leurs armes : les idées, les principes moraux et spirituels. Elles n’ont pas fait que de les compromettre. Les idées ont une vie propre que les hommes contrôlent mal. C’est un peu comme ces microbes que l’on injecte pour un vaccin et qui, sous l'influence de causes physiques mal déterminées encore, se transmuent pour provoquer d’autres maladies. Les Alliés avaient déclaré faire la guerre pour la libération des Nationalités opprimées, l’argument étant bon pour affaiblir et même dissocier l’adversaire, mais une fois lancé sur l’aire politique, le principe des Nationalités allait se montrer virulent. D’abord on oubliait trop que cette sorte de principe n’a pas de valeur absolue et qu’en Europe Centrale son application était impossible. Surtout par une

(8) Mihaïl Manoilesco : Le Siècle du Corporatisme, Paris, Alcan, 1934, p. 28. (9) Gaetan Pirou : La Crise du Capitalisme, Paris, Sirey, 1934, p. 108.

transmutation analogue à celle que nous avons signalée, il allait aboutir à l’éclosion des hypernationalismes contemporains. Les patriotismes exaltés par quatre ans de guerre, avaient préparé un excellent terrain pour la propagation de ces doctrines. Et ces nationalismes allaient devenir totalitaires, même dans les pays qui ne revendiquent pas ce titre, d’ailleurs peu glorieux. Ils allaient pénétrer dans tous les domaines. Au moment précis où on prétendait développer la coopération intellectuelle, de tristes docteurs s’acharnaient à enfermer les esprits eux-mêmes dans les frontières (10). Mais surtout dans quelques pays, ce nationalisme allait prendre une forme aiguë, mystique. Il allait obscurcir tout autre sentiment, être à lui seul une Welstangschauung. L'Etat et la race sont désormais une fin. Cette doctrine engendre, comme un corollaire immédiat le mépris de la parole donnée, et sans le respect de la parole, avec ou sans la Société des Nations, il n’est pas de vie internationale possible. Désormais, eu Europe même, trois Etats se lancent dans des aventures solitaires, la Russie communiste, l'Allemagne naziste, l'Italie fasciste. L’attitude de ces Etats rend toute collaboration internationale impossible.

Elle rend impossible l’idée même de Société des Nations, et d’un autre point de vue. La régression du fait social international se manifeste d’une façon plus décisive. C’est la coupure idéologique des continents de la race blanche. Or, M. Georges Scelle l’a remarqué, une certaine unité idéologique est nécessaire pour permettre une institution internationale (11). Cette base idéologique on a cru en 1919 que la démocratie la fournirait. La démocratie est à peu près partout en régression. Il est facile de compter en Europe les pays démocratiques : la France, l'Angleterre, les Pays Scandinaves, la Tchécoslovaquie, la Hollande, la Belgique et la Suisse : nous en avons vite fait le tour. Les autres vivent sous un régime de dictature officielle ou officieuse. C’était d’ailleurs céder à une illusion de croire que

(10) © très vieille Europe ! écrit Daniel Halevy, enfants nous la touchions encore. La guerre, les fanatismes démocratiques, les tristesses du machinisme, les bassesses du règne des banques et de la presse asociées furent lentes à produire leurs effets moraux. Aux environ de 1880, le nationalisme n'avait envahi ni l’art, ni la pensée, et la conversation allait librement de peuple à peuple. L’habitude des haïnes n’était pas encore prise. Nos jeunes wagnériens maïintenaient avec ardeur malgré les sifflets au concert et les émeutes dans la rue, une fraternité de culture entre l’Allemagne et la France ». Daniel Halevy : Charles Peguy et les Cahiers de la Quinzaine, pp. 92-93.

(11) Georges Scelle : «La Réforme du Pacte ». R.D.I., 1937, p. 492-493.

la démocratie avait en Europe des racines profondes. L'Italie, comme le remarque Hermann de Keyserling a toujours été le royaume du Condottière, et la dictature de Giolitti pour avoir été voilée, n’en fut pas moins effective. Comme il fallait peu connaître l’Allemagne et la Russie pour imaginer qu’elles seraient durablement démocratiques !

Ce fut un tort de lier le destin de la Société d’une manière si précise à la démocratie en tant que forme de gouvernement. On l’a grandement compromise. Je crois que la base idéologique de la Société des Nations devra toujours être cherchée dans un principe plus général, dans un principe moral, et non dans une forme de gouvernement qu’on ne peut imposer à des peuples dont ce n’est pas la vocation. Pourtant, si en 1919, croire à la valeur universelle du régime démocratique parlementaire était une illusion, il existait un principe moral commun, dont on pouvait tirer la base idéologique de la Société des Nations : c’est le principe moral de la démocratie, le primat de la personne. C’est le principe même de la démocratie. Mais je ne crois pas que son observation soit obligatoirement liée à l’adoption de tel ou tel régime politique, de telle ou telle institution.

Aujourd’hui cette base idéologique fait défaut, et partant l’universalitt de la Société des Nations est impossible. « On ne peut associer que des peuples qui souscrivent à une même moralité » (12). On ne dira jamais assez combien la recherche d’une illusoire universalité a pesé sur le destin de la Société. Que de fois on a proposé de l’amputer sous ce seul prétexte ! Son échec n’a en rien prouvé son inviabilité, il a simplement montré que dans le contexte actuel elle ne saurait être universelle. Maïs ici nous rejoignons un des derniers facteurs de la régression du fait social international : l'effacement contemporain de l’Europe. |

Le fait social international tel qu’il s’est révélé au xix° Siècle, n’était-ce pas la suprématie de l’Europe ? Elle imposait sa forme au monde. De toute part aujourd’hui l’hégémonie européenne est battue en brèche. Nous ne retracerons pas, après M. André Siegfried, les formes de cet effacement. Prenons-le simplement comme une des manifestations essentielles du repliement des Etats et des parties du monde sur soi-même. Mais la Société des Nations est essentiellement européenne. L'Europe domine

(12) Cf. Rowan-Robinson : Sanctions begone ! Londres, 1936, p. 127.

nettement au Conseil. Dès lors, elle a subi le contre-coup de son effacement. Au reste le refus des Etats Unis d’adhérer au Covenant, fait politique qui a peut-être déterminé la ruine de la Société, n’est-il pas un signe de cet affranchissement à l’égard de l’Europe, dont depuis un siècle la doctrine de Monroe était lPexpression politico-juridique ?

Ici intervient une certaine responsabilité des dirigeants de la Société des Nations : puisque cet universalisme indifférencié et jacobin était inviable, ne fallait-il pas s’adapter, organiser une Société limitée dans ses adhésions, dont la mise en œuvre ne supposerait pas l’universalité. Simple adaptation à un état de fait, au surplus. On a préféré mendier l’universalité, et nous savons jusqu'où, lors des récents projets de réforme, certains Gouvernements ont prétendu entraîner la Société des Nations ! C’est qu’en effet, si ces défauts ont pu nuire à son développement et à son efficacité, si l’évolution politique générale lui a été contraire, la principale cause de l’échec de la S. D. N c’est qu’on n’a pas su ou pas voulu la faire fonctionner effectivement, c’est, en un mot, qu’on n’a pas su s’en servir.

B) CAUSE PRINCIPALE DE L’ECHEC : ON N’A PAS SU METTRE EN ŒUVRE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS.

La Société des Nations était une institution entièrement neuve. Elle exigeait que ses membres adoptassent un esprit nouveau. Il eût fallu tout un esprit pour la soutenir. On a parlé de « l’esprit de Genève ». Cet esprit n’était qu’un fantôme. Les Puissances ont apporté leurs vieux réflexes, les peuples se sont égarés dans les voies négatives d’un pacifisme diffluent. Voici la véritable cause de l’échec de Genève, et ceux qui en accusent le mécanisme du Pacte me font penser aux enfants qui détruisent le jouet dont ils n’ont pas su se servir. Il fallait non seulement une bonne volonté qui trop souvent a fait défaut, mais encore une volonté pacifique. La raison « pour laquelle la Société des Nations, écrit M. Osusky, n’a pas réussi. c’est que depuis sa fondation, ses membres n’ont pas fait le nécessaire pour lui donner une âme. On a créé une institution mais on n’a rien fait pour qu’elle devienne une véritable institution. Bien au contraire ! » (13).

(13) St. Osusky : «La Réforme de la Société des Nations». Esprit International, 1936, p. 323. :

Et d’abord les meilleurs adeptes de son idéal, ceux qui auraient dû le soutenir, se sont égarés dans les voies d’un pacifisme sentimental. Ils n’ont pas compris la paix, ils ont trop cru qu’elle n’était rien autre que la non-belligérance. C’est ainsi que leur bonne volonté n’a pas su être une volonté. La paix c’est beaucoup plus que l’absence de guerre, et cette absence de guerre n’en est qu’un corollaire, qu’un résultat. Pax omnium rerum tranquillitas ordinis, écrivait l’évêque d’Hippone. La paix c’est la tranquillité de l’ordre. Ce qui importe avant tout, c’est de créer un ordre international, d’où découlera la paix. Mais cet ordre ne peut reposer que sur la justice. Le grand tort de ces opinions pacifistes, un peu dans tous les pays, a été de faire porter leur action beaucoup plus sur l'abolition de la guerre que sur la réalisation de la justice. On est d’ailleurs tombé dans toutes les illusions, l'opinion pacifiste a vu « dans la Société des Nations une sorte d'institution céleste qui pourrait disposer des solutions sans le concours des gouvernements et des peuples » (14). Cette position fréquente dans l’opinion britannique a influé jusque sur le Gouvernement Anglais. « La Grande Bretagne s’est trompée pendant de longues années en croyant que la Société des Nations était en soi et indépendamment des forces de ses membres un moyen efficace d’assurer la paix » (15). On a cru aussi trop facile cette construction de la paix, on a cru qu’elle pouvait être « obtenue au rabaïs », que quelques pactes et quelques textes y suffiraient. Dangereuse illusion !

Ce pacifisme a mené la société vers une piste fausse : celle du désarmement. On a trop cru que le désarmement était un moyen d’assurer la paix, ce qu’il est, mais seulement parmi d’autres moyens. On en a fait le moyen unique, d’où la paix devait découler automatiquement. Le résultat, nous le connaissons aujourd’hui où les nations les plus pacifiques doivent réarmer en toute hâte. L’esprit belliqueux d’un seul peut ôter toute valeur à l'effort de désarmement. « Les plus grands insuccès de la Société des Nations, écrit sir Alfred Zimmern, et ceux qui ont eu le plus de retentissement sont dus à l'effort qui a été fait en vue d’arriver à une politique commune du désarmement, alors que les conditions politiques d’une telle politique n’existaient pas et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes d'Etat les

(4) Emile Giraud : «La Réforme de la Société des Nations ». La Paix par le Droit, janvier 1937, p. 2. 1

(15) Le Temps, 7 décembre 1937.

plus autorisés de les créer. Et ceux-là ont une lourde responsabilité qui, depuis 1920, n’ont cessé de cajoler les hommes d'Etat et l'opinion publique pour mieux les attirer dans le cul de sac » (16).

Ce pacifisme négatif s’exprime parfois dans la formule néfaste : la paix à tout prix. Donner à la paix ou plutôt à la non belligérance (il ne faut pas compromettre le beau nom de paix) le pas sur la justice, c’est autoriser toutes les lâchetés en même temps que faciliter les ambitions agressives des mauvais. Pourtant, et M. Osusky le remarque dans son étude déjà citée, toute l’histoire de la Société peut se ramener à un effort concerté de la plupart des membres pour assurer le primat de la paix sur la justice.

Mais en face de ces bonnes volontés égarées sur une piste mauvaise, nous voyons des causes plus graves à l’échec de la Société des Nations. Les Chefs d'Etat, les Gouvernants n’ont pas compris ce qu’elle était. Elle exigeait un esprit nouveau. Ils y sont arrivés avec leurs vieilles routines. « La situation déplorable dans laquelle se trouve actuellement la Société des Nations, ne provient ni des défectuosités du Pacte, bien qu’il y en ait, ni des erreurs des organes genevois eux-mêmes, bien qu’ils en aient fait. Ce qui a miné la S$. D. N., ce qui menace de causer sa perte, c’est la politique des gouvernements. Aucun d’eux, sans excepter celui de Londres, ni malheureusement le nôtre ne sont en droit de jeter la première pierre. Tous sont venus à la S. D. N. non pour la servir, mais pour s’en servir ; non pour promouvoir l’intérêt général mais pour soigner égoïstement et exclusivement leurs intérêts particuliers. Les grandes Puissances en particulier ont fait de la S. D. N. leur tremplin sans jamais accepter de s’incliner devant ses décisions » (17).

Artivant avec leurs vieux réflexes politiques, les grandes Puissances ont accumulé les denis de justice à l’égard des Puissances secondaires. L’attitude de la Grande Bretagne dans son

(16) Sir Alfred Zimmern : «L’Avenir de la Société des Nations». Esprit International, janvier 1936.

(7) Georges Scelle dans la Dépêche de Toulouse, 20 avril 1936; M. S. . Osusky est encore plus sévère dans son étude sur «La Réforme de la Société des Nations ». Esprit International, 1936, pp. 323-329 ; « On a dit, écrit Schucking, que la S.D.N. d’aujourd’hui n’est qu’une espèce de clearing house internationale, où les Etats, surtout les grandes Puissances, viennent pour discuter leurs différends politiques pour faire leurs comptes internationaux mutuels, en sauvegardant autant que possible leurs intérêts nationaux.» M. Schucking : Le Développement du Pacte, La Haye, Recueil, 1927, V, p. 355,

différend avec la Finlande, le mépris affiché par la France, l'Italie et l'Angleterre des droits de la Suisse dans l'affaire de ses dommages de guerre, le soutien que la France a accordé à la Roumanie dans l'affaire des Optants Hongrois témoignent de cette attitude. Plus lourdement peut-être a pesé l'affaire de Vilno. Elle a beaucoup plus que l'affaire Italo-Ethiopienne ruiné la Société des Nations. Ce fut la fêlure initiale. Les Grandes Puissances, devant l’attitude intolérable de la Pologne n’ont eu que des réflexes politiques. Aucune n’a songé à prescrire une solution de justice. On prouvait dès cette date que rien de nouveau n’était intervenu dans L: rapports internationaux, avec la Société des Nations.

L’amertume des Puissances secondaires s’est souvent manifestée à Genève. « Desinit in piscem mulier formosa », s’écria un jour le sage M. Motta. Dernièrement encore le délégué du Haïti dressait ce réquisitoire (18) : «Prise entre les grandes Puissances au dynamisme inépuisable et les petits Etats idéalistes par vocation et par nécessité, la Société des Nations n’a pu avoir qu’une marche trébuchante et incertaine. On a cru opérer un redressement au moyen de la procédure, la procédure dilatoire des « Salles d’attente » dont a parlé le premier délégué de l’U. R. $S. S. On a cru aménager assez ingénieusement la délibération dans cette enceinte. Certains membres pouvaient difficilement faire prévaloir des vues d’intérêt sociétaire, ou bien, les ayant émises, avaient la déconvenue de les voir transformer, par une alchimie habile, en éléments insubstantiels. Il en est résulté à la longue ce qu’on a appelé, péjorativement parfois, P « Esprit de Genève », cet esprit qui s’apparente aux régimes autoritaires où la vie parlementaire n’est plus que de la bureaucratie ».

Tout ceci peut se résumer dans ce mot de M. de la Pradelle: à la Société des Nations, « la lettre a précédé l’esprit » (19). Les grandes Puissances, et malheureusement les petites leur ressemblent, même si elles sont en général les victimes, ne sont pas arrivées à s'entendre pour une politique de paix. Elles ont transporté leurs réflexes politiques à la Société, et ce qui est plus grave, elles les lui ont imprimés. Elles en ont fait trop souvent un instrument de leur politique. Les unes en ont fait

(18) Mayard (Haïti) : A. 1936, XVII P., 31° septembre 1936. (19) A. de la Pradelle : « La Réforme du Pacte ». R.D.I., 1937, p. 467.

un instrument de conservatisme international, les autres ont essayé d’en faire un instrument de bouleversement du statu quo. Toutes fins purement nationales. Quand la Société leur a semblé ne plus être l'instrument de leur politique, elles l'ont abandonnée... (20).

Les grandes Puissances ne se sont pas entendu pour une politique de paix. Elles ne sont même pas entendu sur la nature du Pacte. Une des grandes faiblesses du Pacte et de la Société fut que trop d'Etats membres n’ont vu dans celui-là qu’un traité, dans celle-ci qu’un contrat entraînant des conférences périodiques. « Le Pacte n’est pas un traité, écrit M. de la Pradelle, c’est une Charte. La S. D. N. n’est pas un contrat, c’est une Institution » (21). Le Pacte est une charte. « Il y a la même différence entre le Pacte de la Société des Nations et n’importe quel traité loi constructif, qu’entre la Constitution d’un Etat et le réglement d’une quelconque association reconnue d’utilité publique ». « Il s’agit très nettement, écrit M. Georges Scelle, d’une œuvre constructive de fédéralisme international, et pour tout dire, d’un système super-étatique. De grâce, ayons moins peur des mots : il ne s’agit pas d’un super-état mondial, qui serait une chimère, mais d’un ordre politico-juridique superposé aux Etats et conditionnant l’autonomie des Gouvernements » (22). Tout, d’ailleurs, prouve ce caractère institutionnel du Pacte, la présence d’un Conseil où certains membres peuvent prendre des décisions valables pour les autres ; la création continue qui résulte du Pacte. Seule une Charte peut se développer par une coutume et une jurisprudence parfois prétorienne, et non un simple traité, aussi constructif qu’on le suppose. Pourtant les anglo-saxons ne se sont jamais ralliés à cette idée. Sans doute le texte anglais les justifie en partie. Qu’on relise plutôt la dernière phrase du préambule (23). « Comme l'écrit M. Jean

(20) Sur la S.D.N. comme instrument de conservatisme juridique : cf. J.-J. Chevallier : « Sainte Alliance et Société des Nations ». R.D.I., 1927, pp. 28-30 ; Pour les tentatives d’annexion de la Société en vue d’une tentative de politique intensément révisionniste : cf. S. Osusky : «La Réforme de la Société des Nations ». Esprit International, 1936, pp. 314-315.

(21) A. de la Pradelle : « La Réforme du Pacte ». R.D.I., 1937, p. 467 ; Dans le même sens : cf. Georges Scelle : Précis du Droit des Gens, 1'° partie, pp. 256-257 ; Georges Elès : Le Principe de l’Unanimité dans la Société des Nations. Paris, Pedone, 1935, pp. 22 sqq ; Jean Ray : Commentaire, pp. 54-55.

(22) Georges Scelle : « Essai sur la crise de la Société des Nations et ses remèdes ». Esprit International, 1934, p. 181.

(23) Cf. Alfred Zimmern : «L’Avenir de la Société des Nations». Esprit International, 1936, p. 4.

Ray : « Le Pacte décrit dans le texte anglais une série de moyens pour l’obtention de ses fins et dans le texte français une série de nécessités impliquées par elles » (24). Sir Alfred Zimmern a bien exposé la réaction britannique : « Dans l'esprit des Anglais le Covenant r'’instituait rien du tout. le Covenant est simplement un accord entre certains Etats souverains. La Ligue dans l'esprit anglais n’est aucunement un nouvel organisme politique. Partant de cette idée, l'esprit anglais regarde la Ligue comme un peu plus qu’un système de conférences, pas beaucoup plus. Tel a été sans cesse le point de vue du Gouverne- . ment et du peuple anglais au sujet de la Ligue. Il n’en pouvait être autrement. En effet le peuple anglais, qui a rejeté l’idée de centralisation lorsqu'il s’agissait de ses Dominions, dans son propre Empire ou dans son Commonwealth, ne pouvait absolument pas envisager l’idée de fondre son identité politique avec

celle des peuples qui ont beaucoup moins avec lui que les Dominions. Il n’existe pas d'institutions politiques communes à tout l’Empire Britannique. Que seront dès lors le Conseil et l'Assemblée de la Société des Nations, de simples Conférences, . auxquelles, grâce à l’ardeur prophétique du Président Wilson, on a attaché des noms trompeurs. Comment une Conférence

pourrait-elle assumer la responsabilité d’une armée, d’une force de l’air ou même d’un Etat-Major ? La seule idée pour les Anglais est une absurdité. Ainsi les diverses propositions françaises en vue de renforcer la Ligue, si bien intentionnées fus-

sent-elles, ont toujours été regardées en Angleterre comme des

propositions ayant pour objet de renforcer la France dans la ligue et de détruire ainsi l’équilibre du système de la Conférence » (25).

Cette idée anglo-saxonne s’est exprimée parfois d’une autre manière : on a prétendu que la Société n’était rien en dehors de ses Membres. « Au lieu de dire qu’elle n’a pas d’autre moyen d'action que ceux qu’ils lui fournissent, on la définit comme étant simplement pour eux un moyen, un organe, rien de plus. La thèse vaut la peine d’être mentionnée, car elle a été soutenue à deux reprises par un des hommes les moins portés à diminuer l’œuvre de la Société : Lord Robert Cecil (26).

(24) Jean Ray : Commentaire, p. 73.

(25) Sir Alfred Zimmern : «L’Avenir de la Société des Nations». Esprit International, 1936, pp. 4-6. #

(26) Jean Ray : Commentaire, p. 62.

Nous sommes loin de l’idée de «système super- ones » exprimée par M. Georges Scelle !

Cette différence originelle de conceptions a pesé sur tout le développement du Pacte. « No League can be effective if its members have different conceptions of its objects » (27). Or opposition de ces conceptions est toute l’histoire de la Société des Nations. « L'histoire de la Société des Nations, écrit M. Osusky, est un livre fermé pour quiconque n’a pas compris que tous les grands débats qui s’y sont déroulés tournaient autour de cette question : Qui a la préséance, de la justice ou de la paix ?» (28). Or cette question en recouvre une autre. La Société doitelle être purement diplomatique, ou sera-t-elle une Institution capable d’assuter la tranquillité de l’ordre ? Le projet de traité d'Assurance Mutuelle et son rejet, le Protocole de Genève et son échec sont des épisodes de cette lutte. La mise en harmonie du Pacte de la Société avec le Pacte de Paris en est un autre, où les anglo-saxons veulent abolir la guerre sans construire la paix. Mais l’histoire de cette lutte, ne sera-ce pas le développement de toute la première partie de notre livre ?

Voici à notre sens les causes assez tristes de l’échec de la Société des Nations. Son démocratisme, la regression du fait social international et l’apparition des nationalismes, les réflexes politiques des grandes Puissances, l’opposition des conceptions anglo-saxonnes et continentales, à côté d’avatars politiques, comme la non-adhésion des Etats-Unis. Ces causes ne devraient pas nous faire désespérer du destin de la Société des Nations. Elles ne sont pas si profondes qu’on ne puisse y remédier, sauf une : la régression du fait social international et plus spécialement l’apparition des nationalismes contemporains. C’est la seule vraie cause profonde d’échec de la Société des Nations.

Ce n’est pas seulement en tant que nationalismes que ces mouvements nouveaux nient la Société des Nations, empêchent

(27) The carl of Lytton : « The future of the League ». The Spectator, 1936, p. 928. ;

(28) Stéphane Osusky : «La Réforme de la S.D.N.». Esprit International, 1936, p. 311.

absolument qu’elle puisse être universelle : c’est en tant que totalitaires. Ce n’est pas la Société des Nations qu’ils nient : c’est l’homme. Ils préparent d’inquiétantes générations d’êtres vides, de « robots vivants » comme on l’a très justement dit. Là-bas, les âmes sont en uniforme, c’est dire qu’elles ne sont pas des âmes. On construit de grandes machines nationales. Sans doute un jour elles craqueront. On ne nie pas impunément l’âme humaine. Elles craqueront mais dans le chaos des révolutions et des guerres. Je crois que la guerre est inévitable. Quand la machine commencera de tourner à faux, les dictateurs voudront parer à sa ruine par la guerre. Folie, sans doute ! Mais folie fatale. Et puis même ne le voudraient-ils pas, le désarroi de leur chute jettera leurs peuples dans la guerre.

Naguère on pouvait encore compter un peu sur italie. L’heureux pragmatisme du fascisme permettait beaucoup de souplesse. Mais ce pragmatisme même se révèle un danger. Il n’y avait pas, à proprement parler, de doctrine fasciste. Le Facisme n’était en somme qu’une construction politique, très empirique, en qui s’exprimait l’idéal italien du Condottiere. Cette absence de doctrine permet aujourd’hui une contamination doctrinale du National Socialisme. Cette construction politique est comme une forme creuse où se glisse le National Socialisme. Un jour il l’emplira.

Tournons donc le dos à ae Il faut y renoncer. Il faut y renoncer parce que l’Occident, les pays de race blanche devront se replier sur eux-mêmes devant le danger oriental qui se lève ; il faut y renoncer car, sans un minimum d’idéal éthique commun à la base, aucune Société, aucune construction juridico-politique internationale n’est viable. En dépit de ses faiblesses, de ses insuffisances, en dépit de leurs divisions, la Société des Nations pourrait être le lien et d’une certaine manière l’armature des peuples qui croient encore en l’homme. Puisse-t-elle être appelée à jouer ce rôle !

PREMIÈRE PARTIE LA LUTTE ENTRE LES TENDANCES DIPLOMATIQUE ET INSTITUTIONNELLE

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