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LE CONTINENTALISME 495 en sortir que trois conventions relatives à la garantie et au rétablissement de la paix, à la non-intervention et à la neutralité (18). |
Deux propositions ont été faites à la Conférence de Buenos- Aires pour transformer l’Union Panaméricaine en une véritable Société des Nations continentale. Elles émanaient des Républiques Colombienne et Dominicaine (19).
Cette idée reçut un accueil divers dans l’opinion continentale (20). Elle ne devait pas aboutir à la Conférence de Buenos- Aires et fut renvoyée à la prochaine Conférence de Lima. La Colombie et la République Dominicaine doivent préparer pour cette Conférence un projet détaillé. Nous ne pensons pas qu’elles réussiront à faire aboutir leur projet.
En effet, et quel que soit l’apaisement donné aux Etats latins par la politique humaine et libérale de M. Roosevelt, nous doutons que certains d’entre eux veuillent se lier à ce point. La Société des Nations américaines se fera peut-être un jour, l’évolution est dans ce sens et nous devons nous en réjouir. Mais ce jour n’est pas encore venu : la Conférence de Lima marquera sans doute une étape, mais certainement pas la réalisation d’un tel projet.
Comment lier l’Union Panaméricaine et la Société des Nations ? Etant donné l’importance, le caractère organique pris par l’Union Panaméricaine, la question se pose déjà. A Genève, le problème a été abordé, sans que d’ailleurs se soient dessinés les éléments d’une solution (21).
En 1936, la Délégation colombienne a repris le problème ;
(18) Voir les textes dans Eugène Pépin : op. cit., pp. 152 sqq.
(19) Cf. Documentation Internationale, 1936, pp. 125-126.
(20) Relevons parmi les opinions favorables : Yepes : «La Réforme du Pacte». R.D.I, 1937, n° 2, p. 523 ; Alvarez : «La Réforme du Pacte». R.D.I, 1937, n° 2, p. 513 ; El Tempo, de Bogota, 17 octobre 1935 ; Listin Diaro (République Dominicaine), 1°" janvier 1936 ; O Jornal, de Rio de Janeiro, le 14 avril 1936, en parle, mais nous n’avons pas ses conclusions. On rencontre de graves oppositions, nous pourrions citer entre autres un article de M. L. Toledano, dans El Universul (Mexico), du 29 avril 1936, selon qui une S.D.N. américaine ne serait qu’un instrument d’hégémonie yankee. On se rappelle l’attitude prise plusieurs fois à cet égard à la Société des Nations par des Etats latins-américains : cf. en particulier les déclarations très catégoriques de M. Guani (Uruguay) : A. 1926, C. IV, p. 24 ; A. 1926, C. I, p. 12. Enfin, le Temps du 1° juillet 1936 présentait dans son editorial l'initiative argentine de faire convoquer une Assemblée extraordinaire de la S.D.N. comme déterminée par la crainte de l’hégémonie yankee.
(21) Cf. A. 1931, C. I, p. 144 ; cf. projet de révolution présenté par la Délégation colombienne à la XV° Assemblée et la Résolution du 27 septembre 1934. Pour l’examen de ce problème : cf. A. 1935, C. I, pp. 63 sqq. et A, 1935, P. p. 95 et p. 127.
elle semble préconiser la création d’une véritable Société américaine dans le sein de la Société genevoise (22). Solution radicale du problème et impossible à retenir pour le moment : il faudrait que le caractère organique de l’Union Panaméricaine se renforce considérablement pour qu’on puisse l’examiner. Pour l'instant, le seul problème est un problème de collaboration (23).
Pour l'instant Peut-être la Société des Nations sera-t-elle un jour obligée de se scinder, de se diviser. Il sera temps de s’en aviser quand le problème se posera, mais il serait dangereux de tabler sur une réalisation aussi incertaine que celle d’une S.D.N. américaine pour réformer le Covenant. Au reste, Société continentale et Société universelle ne peuvent-elles coexister ? Nous verrons cette dernière question à propos de l'Union Européenne.
$ 2. — L'Union Européenne
L’effort d’Aristide Briand pour créer une Union Européenne fut à la fois l’essai régionaliste le plus puissant dans le sein de la Société des Nations, et tout paradoxal que cela puisse sembler, à l’heure où nous l’écrivons, le plus réaliste. « Je suis convaincu que pour l’Ancien Continent, l’alternative « s’unir ou « mourir » est inexorable », a écrit M. Joseph Caïillaux. Le dilemme se pose aujourd’hui comme il y a dix ans. En face de la puissance économique des Etats-Unis et peut-être demain d’une Union Panaméricaine, en face de ces masses immenses de l'Asie, de ces lointaines foules dont Paul Morand a dit justement qu’elles étaient les prolétaires du monde, si l’Europe ne s’unit pas, elle sera vassalisée, colonisée ou submergée. Nous ne vaticinons pas; quiconque a voyagé sur d’autres continents sait qu’il existe une Europe, il a connu cet enthousiasme patriotique en rencontrant un Suédois ou un Allemand, il a souvent répété « en Europe », avec un accent qu’il croyait ne jamais devoir employer que pour la France. Il existe une Europe, mais « une vieille Europe divisée contre elle-même, quand l’heure
(22) Cf. Turbay (Colombie) : A. 1936 XVI, P., p. 27.
(23) Cf. M. Para Perez (Vénézuéla) : A, 1936 XVII P. 3 octobre 1936. À l’Assemblée de 1937, le Délégué argentin a fait une proposition, à l’Assemblée
et au Comité des Vingt-Huit, en demandant à ce qu’on organise la collaboration entre la S.D.N. et l’Union Panaméricairie : A. 1937, P., 19 septembre 1937.
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est aux continents en forme de massue ou de casse-tête », écrit encore M. Paul Morand. Vieille Europe, hérissée de barrières douanières stupides, où la dernière guerre a encore créé - six mille kilomètres de frontières ! vieille Europe ravagée de rivalités, de querelles de familles, de discussions d’héritiers.
Il existe une Europe « une entité européenne ignorée des seuls Européens », comme l’écrit le Comte Coudenhove Kalergi (24), inorganique sans doute, pleine d’antinomies et de contradictions. Mais ces antinomies et ces contradictions mêmes la définissent (25). L'Europe est « un phénomène de solidarité inorganisée qui a ses lois » (26). Phénomène de solidarité culturelle au premier chef. « Partout, écrit Paul Valéry dans ses Regards sur le Monde Actuel, où les noms de César, de Gaïus, de Trajan et de Virgile, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont une signification et une autorité simultanée, là est l’Europe ». Je crois que Paul Valéry simplifie le problème, en ne faisant découler la civilisation européenne que: de l’Antiquité grecque et latine. Mais nous nous souvenons trop d’avoir la même année, sur les bancs de notre lycée provincial, épelé Phèdre et Hamlet ; nous avons lu Goethe, Dante et St Jean de la Croix, et ne devons-nous pas notre joie la plus haute au final de la IX° symphonie ? Partout où ces noms émeuvent pareiïllement les cœurs, partout où des esprits reconnaissent ces œuvres comme principe de leur être, là est l’Europe.
Eh ! sans doute, dans les sociétés néo-anglo-saxonnes aussi bien que néo-ibériques, ces œuvres doivent éveiller les mêmes résonnances. Le fait est-il pourtant si général ? Et puis nous avons les grandes masses de l’Asie où Confucius et le Tao ont forgé des âmes que nous n’arrivons pas à comprendre. L’interdépendance du Monde grandit, je le veux bien. Romain Rolland vulgarise les mystiques hindoues, et notre Claudel s’inspire de Lao Tseu. Cette source ne concourt-elle pas à le rendre hermétique à beaucoup d’Européens ? Le mouvement universel s’esquisse peut-être : nous n’avons pas encore de civilisation mondiale.
Le critère culturel est insuffisant pour circonscrire et déterminer absolument l’Europe. Au moins en devons-nous conclure
(24) Cité par R. Léonard : Vers une Organisation politique et juridique de l'Europe. Paris, Rousseau, 1935, p. 7.
(25) « C’est. parce que ces contradictions sont communes à toute l’Europe, qu’elles trahissent une solidarité européenne.» Georges Scelle : « Essai relatif à l’Union européenne ». R.G.D.I.P, 1931, p. 522.
(26) Georges Scelle : ibid,
que si notre patrie est principe de notre être, l’Europe aussi est notre patrie, et où que nous mènerons nos pas sur le continuent nous saluerons des ancêtres. Mais si le critère culturel ne suffit pas à définir l’Europe, l’histoire sans doute nous le permettra. « Il y a toujours eu une Europe depuis l’Empire Romain, écrit Georges Scelle : celle de la Chrétienté, celle de la Monarchie légitime, celle du XVII siècle philosophique et de la Révolution, celle de la Sainte Alliance, celle de la Démocratie individualiste et des nationalités » (27). Sans doute s’est-on beaucoup battu en Europe, mais ne peut-on comparer ces guerres aux vagues qui se heurtent éternellement sans pour cela franchir les bornes de la mer ? (28). Ces guerres ont brassé nos populations, elles sont notre histoire commune, et je ne suis pas sûr que, très au fond, elles ne nous aient pas uni plus qu’elles ne nous ont divisé.
Une patrie, c’est un mythe. Le mythe de la France : la Liberté; celui de l’Allemagne : la Race; celui de l'Italie : le « Condottiere » victorieux. Je crois qu’il existe un mythe européen, et il explique toute la noblesse de cette patrie : le mythe de l'Europe, c’est l’homme. Sa civilisation issue de l’Antiquité, mais beaucoup plus du christianisme, pourrait se définir dans ces deux mots : le primat de la personne.
Mais alors il faut exclure d'Europe la Russie - Nous y sommes résigné. Elle ne lui a jamais appartenu. Mais l'Allemagne et l’Italie ? Nous touchons à la tragédie de notre temps. Les nations d'Europe devraient prendre comme devise « s’unir ou mourir » : rien ne dit qu’elles s’uniront. L'Union Européenne est une nécessité, elle reposerait sur de solides assises historiques et culturelles ; hélas ! bien des incidentes s’interposent entre les prémisses et la conclusion. Le premier, Luther, en admettant que l’autorité s’exerce dans le domaine de la conscience, et en déclarant que suffit une adhésion intérieure à la vérité quand l’ordre du Prince y contredit, a exposé la personne humaine au plus grave des dangers. Sans doute, de ce point de vue, pendant un siècle, toute l’Europe fut luthérienne, pourtant, il faut le remarquer, c’est le pays de Luther qui crée aujourd’hui le grand schisme de l’Europe.
(27) Georges Scelle 1931, p. 522.
(28) Nous empruntons cette image à M. Gilbert Brunet, dans son admirable
article sur «les fondements historiques de l’Union Européenne». Politi 1931, pp. 792-811. P ique,
«Essai relatif à l’Union Européenne». R.G.D.I.P.
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Le fait italien nous semble moins immédiatement grave le pragmatisme de Machaviel lui permet d’être facilement infidèle à ses principes. Moins immédiatement grave, mais aussi grave peut-être dans l’avenir. Dans quinze ans le communisme dont M. Mussolini prépare si soigneusement le règne, ne sévira-t-il pas dans la péninsule, niant l’homme lui aussi ?
En dépit de ces failles, il subsiste encore une Europe. Qu’un André Siegfried intitule un de ses ouvrages « la crise de l’Europe », suffirait à en attester. Il atteste, en tous les cas, de Punité économique de l’Europe. Reportons-nous d’ailleurs à quelques années en arrière, et voyons sur la suspension des crédits américains les édifices économiques des différents pays européens s'entraîner les uns les autres dans la chute, comme des châteaux de cartes. Si on nous déniait ce fait européen, nous pourrions encore invoquer l’ « européanisation » de la S.D.N. Tous les conflits réglés par le Conseil ont été des conflits européens, les grandes activités de la Société après la guerre, mandats et minorités, ont été des activités européennes (29). Pour qu’un tel gauchissement ait pu se produire, il fallait bien que joue un « fait européen ».
Nous sommes en présence d’un fait européen... Ce sera sans doute le grand honneur de la Société des Nations qu’un homme d'Etat français, Aristide Briand, ait songé à se servir d’elle pour constituer l’Union Européenne. De loin, il préparait cette Union. « Le particularisme de nos pays s’efface dans cet accord, disait-il après la signature des traités de ‘Locarno, et avec lui de mauvais souvenirs. Si les accords de Locarno ne signifient pas cela, ils ne signifient pas grand” chose. S'ils n’étaient pas l’'ébauche de la constitution d’une famille européenne au sein de la Société des Nations, ils seraient bien fragiles et réserveraient bien des déceptions ». On peut dire beaucoup de chosés de Briand : « l'intuition paresseuse » qui lui tenait lieu de génie ne l’a pas empêché de commettre beaucoup d’erreurs. Pourtant il est le seul homme à notre époque, avec $. S. Pie XI et sans doute Franklin Roosevelt, qui ait eu une conception de la paix. La noblesse même de son idéal lui avait acquis un tel prestige, avait acquis un tel prestige à la France, qu’il put oser présenter à la Société des Nations son Mémoran-
dum pour l’Union Européenne.
(29) Cf. Georges Scelle : Une crise de la Société des Nations, p. 210.
L'histoire de cette tentative d'Union Européenne est une histoire assez triste. Il y avait bien eu quelques projets assez vagues, jusque là, et je ne parle pas seulement d'ouvrages théoriques comme l’Europe de M. Herriot, comme les livres de MM. Francis Delaisi ou Dannie Heinemeen, sans omettre l'effort utopique, mais passionnant, du Comte Coudenhove-Kalergi : il y avait eu quelques essais de réalisation pratique. Un des plus intéressants est sans doute le projet de fondation d’une « General International Corporation », syndicat économique européen, dont M. Louis Loucheur avait eu l’idée en 1922 (30).
À la même époque, M. Briand ne jetait-il pas les fondations d’une organisation européenne à la Conférence de Cannes ? Hélas ! Ni le Gouvernement français, ni l’opinion ne le suivirent. Mais il faut attendre le projet Briand de 1930, pour voir se dessiner un véritable effort vers la création d’un lien fédéral entre les Etats d'Europe. Réunion à laquelle il avait invité les représentants de vingt-sept nations européennes. Le 9 septembre 1929, M. Briand fut chargé par ceux-ci de « rédiger à l'adresse des Gouvernements européens représentés à la Société des Nations un mémorandum et d’instituer une consultation < sur l’institution éventuelle entre les nations européennes, d’un lien de solidarité ». Ce fut le Mémorandum du 12 mai 1930, qui, comme le remarque M. Leonard (31), allait un peu plus loin que le communiqué de la réunion de septembre, puisqu'il y était question au lieu du « lien de solidarité », « d’une sorte de lien fédéral ». Le projet Briand avait un caractère constructif très net : il prévoyait, en même temps que « l'établissement d’un Pacte élémentaire, ayant pour but d’affirmer le principe de l’union morale européenne, réservant toutes les prérogatives de la Société des Nations et présenté comme une entente régionale, conforme aux dispositions de Particle 21 du Pacte » (32), la création d’un organe représentatif, « la Conférence européenne », et d’un organe exécutif « le Comité politique permanent ». Ces deux organismes eussent été présidés par roulement entre les nations. Le Mémorandum prévoyait au surplus la constitution d’un Secrétariat à Genève, en liaison étroite avec le Secrétariat de la Société des Nations.
À Tire ce schéma, il semble que ce soit une sorte de trans-
(80) Cf. Raymond Léonard : Vers une organisation politique et juridique de l’Europe. Paris, Rousseau, 1935, p. 9-10, en note.
(31) Op. cit, p. 14.
(32) R. Léonard : op. cit., p. 17.
LE CONTINENTALISME 501
position régionale du Pacte de la Société des Nations et de ses organismes constitutionnels. Par ailleurs, le Mémorandum s’étendait sur la nécessité de donner une sorte de ligne de direction politique à l’Union Européenne, « toute possibilité de progrès dans la voie de l’union économique étant rigoureusement déterminée par la question de la sécurité ».
« Enfin, le Mémorandum considérait comme opportun de réserver à la prochaine Conférence européenne ou au futur Comité européen, l’étude de toutes les questions d’application relatives notamment à l’économie générale, à l’outillage écono-
mique, aux communications et au transit, aux finances, au tra-
vail, à l'hygiène, à la coopération intellectuelle, aux rapports interparlementaires, à l’administration, ainsi que la détermination des méthodes de coopération européenne et de tous modes de collaboration entre l’Union Européenne et les pays situés en dehors de cette Union » (33).
Tel quel, ce projet n’était pas à l’abri de toute critique. Par sa référence à la sécurité, il rappelait un peu trop directement la politique française du maintien perpétuel du statu quo. Ce fut la tragédie de Briand, d’être sans cesse écartelé entre son idéalisme européen et son réalisme politique profond d’une part, et d’autre part une majorité gouvernementale et une opinion politique incapables de le comprendre, et à la nervosité desquelles il fallait sans cesse faire des concessions et donner des apaisements. Ce projet avait encore le tort de consacrer, en s’y reportant, la néfaste théorie de la souveraineté absolue de l'Etat. « Concession à l’aberration générale », comme l’a écrit un de ses commentateurs. Un troisième tort du projet de Briand, et les réponses gouvernementales devaient le mettre en lumière, était de ne pas assez préciser ce qu’on entendait par l’Europe. Devait-on inclure la Russie dans l’Union ? L’Empire Britannique ? (34).
Dans l’ensemble, la réaction des gouvernements fut une
réaction de méfiance. Sans doute ont-ils généralement « approu-
(33) R. Léonard : op. cit., p. 19.
(34) Cette question de l’étendue géographique de l’Union européenne a été
- très débattue à l’époque (Cf. en particulier : «L’Union Européenne », Revue
des Vivants, Paris, 1930). Pour nous, il nous semble impossible pour des raisons géographiques et culturelles d’inclure la masse asiatique de la Russie dans l’Europe. Elle est une Union à elle seule, comme le Comte Coudenhove Karlergi le remarque justement (Paneurope, Paris, Delpeuch, p. 52). Pour ce qui est de l’Empire britannique, les liens culturels avec l’Europe sont si étroits, les liens politiques si importants, qu’on peut imaginer une Union différenciée, une spécialisation dans l’Union Européenne.
vé le principe d’une entente européenne, mais souvent dans des termes si généraux que ceux-ci constituaient l'expression d’un vœu pacifiste plutôt que d’une volonté créatrice ayant un objet bien déterminé» (35). Mais dans leur ensemble, les réponses des gouvernements européens aussi bien que les interventions des Etats Membres appartenant à d’autres continents allaient immédiatement amener un gauchissement du projet d'Union Européenne et lui ôter aussitôt tout valeur. Je ne parle pas seulement de ces « plaidoyers pro domo » dont toutes ces réponses sont surchargées. Deux faits allaient influer plus lourdement. La primauté accordée à l’idée d'union économique sur celle d’union politique. N’était-ce pas un moyen d’éviter celleci ? On voulait bien discuter et préparer une entente, là où il y avait le moins de chance que des restrictions soient apportées au caractère absolu de la fameuse souveraineté nationale. Surtout, assez souvent, on déclarait inutile la création d’organes spéciaux. L'Assemblée, le Conseil, le Secrétariat de la S.D.N. ne suffiraient-ils pas ? C’était immédiatement détourner l’Union Européenne de son caractère fédératif. On ne marchait plus vers des Etats-Unis d'Europe, maïs vers je ne sais quelle décentralisation théorique de la Société des Nations. C’est pourtant dans cette voie que sous cette pression on s’est engagé. On s’y est engagé d’autant plus que les réactions des Etats non européens furent très vives ?. Il n’est que de se reporter aux débats de l’Assemblée en 1930. L’idée d'Union Européenne a vivement inquiété les Etats américains et asiatiques (36). Sous cette double pression, l’Union Européenne ne fut plus présentée que comme une spécialisation de la S.D.N., « les organes de la Société des Nations devaient amener une coopération européenne plus étroite » (37). C’est à la réalisation de ce vœu platonique qu’on a abouti.
Encore si quelque chose avait été mis sur pied dans ce sens : mais non. On obtient sans doute une résolution unanime de l'Assemblée (38). Celle-ci «invite les gouvernements des Etats européens de la Société des Nations, agissant avec le concours du Secrétariat en tant que Commission de la Société, à pour-
(35) R. Léonard : op. cit., p. 20.
(36) Cf. Guani (Uruguay) : A. 1930, P., p. 90 ; Caballero de Bedoya (Paraguay) : A. 1930, P., p. 91 ; Maaradjah de Bikaner (Indes) : A. 1930, P., p. 103 : l’année suivante les réactions de MM. Kawashima et Sato (Japon) : A. 1931, C. IL, p. 37 et A. 1931, C. VI, p. 9 et de M. Ala (Perse) : A. 1931, C. VE p.10,
(37) Henderson (Empire Britannique) : A. 1930, P., p. 40.
LE CONTINENTALISME 503
suivre l'enquête déjà entreprise.» On ne peut réaliser un plus bel enterrement.
La Commission d'Etude pour l'Union Européenne fut constituée en conformité à cette résolution : elle n’a guère fait autre chose que déterminer sa méthode de travail ! L'Assemblée de 1931 allait voir opposer une barrière irréductible à tout essai de solution européenne des difficultés économiques. La Commission d'Etude pour l’Union Européenne n’allait bientôt plus être elle-même qu’un fantôme.
Bientôt elle ne se réunit même plus. Sans doute, lui survivent des projets d'organisation européenne. M. Boris Stein (39) rappelle à juste titre le Plan Paul-Boncour, du 14 novembre 1932, qui comporte un projet de Pacte européen de sécurité, comme d’ailleurs ie projet de Convention de désarmement présenté par la délégation du Royaume-Uni le 16 mars 1933 à la Conférence pour la réduction des armements. Mais ces plans sont beaucoup plus restreints que le projet Briand, puis qu’ils se limitent l’un et l’autre aux questions de sécurité. Un peu plus complet nous paraît le plan français du 8 avril 1936. Il prévoyait dans le cadre de la Société des Nations, une Commission européenne chargée d’organiser la sécurité du Continent sur la base du régionalisme. Elle doit faire plus et être comme la représentation permanente de l’Europe (art. 15). Mais si par cette institution le Plan du 8 avril revêt un certain caractère positif, il est visiblé que ses auteurs sont entièrement dominés par le désir d’assurer le respect des traités. C’est à l’examiner de près, le seul but apparent de ce projet.
La tentative de Briand pour créer l’Union Européenne a échoué. Hélas ! Il n’en pouvait être autrement. D’abord l’Union «s’est trouvée écrasée entre un effort de la Société des Nations contre la ségrégation dont elle s’est crue’ menacée, et un effort contre l’agrégation dans un organisme nouveau dont se sont crus menacés les nationalismes exaspérés, dans tous les pays européens » (40). Raison particulière de cet échec, comme le grand effondrement financier de 1931, du aux retraits des crédits américains. Mais il est d’autres causes : celles même qui ont ruiné la Société des Nations: Le développement des nationalismes dans l’Europe contemporaine, le mythe de la souve-
(40) Léonard : Vers une Organisation politique et juridique de l’Europe. Paris, 1936, p. 198.
raineté épaulé par le jacobinisme international issu de la Révolution française, n’ont pas permis la réalisation d’un projet qui en était la négation même. : ‘+
Aujourd’hui certains reprennent pour leur compte le projet ambitieux du Pélerin de la Paix (41). Les critiquerons-nous ? Quand une idée est belle et pure on n’a pas le droit de l’abandonner. Sans doute, devant le démenti imposé par les faits, faut-il savoir s’incliner, mais pour s’adapter, pour attendre, non pour renoncer. La voie de la Société des Nations, si elle doit un jour sortir de sa léthargie, est dans l’Union Européenne. |
L'essentiel, le jour où l’Europe serait sortie un peu de son chaos, serait de construire avec les débris de la Société des Nations un édifice d’abord européen « Une S.D.N. fondée sur le Pacte actuel, mais non exclusive, deviendrait peu à peu le centre magnétique autour duquel se coordonnerait progressivement l’ordre juridique international » (42). S’il existait quelques Etats vraiment fidèles au Pacte de la S.D.N., vraiment imbus de cet esprit, ce serait à eux de préparer la construction de cet édifice. Existe-t-il encore un Etat fidèle-à la S.D.N.?
Si l’Europe n’a pu se constituer, si le projet Briand n’a mené qu’une impasse, c’est parce qu'aujourd'hui le mythe qui faisait de l’Europe une patrie, le primat de la personne, n’est plus respecté. Si nous voulons que les plans d'Union Européenne aboutissent un jour, il faut qu’au préalable et avant tout nous restaurions ce mythe. C’est à la portée de chacun de nous. Ce qui est menacé, c’est une certaine conception de l’homme... Le seul remède est que nous y soyons profondément fidèles, de restaurer en nous cette conception de l’homme, puis de la vivre : que nous soyons des hommes, pleinement, intégralement, profondément.
(41) Cf. H. Brailsford : Towards a new leaque. New Stateman Pamphlet, London, p. 63 ; Georges Scelle : « Essai sur la Crise de la Société des Nations et ses remèdes ». Esprit International, 1934 : Gaston Riou : Europe, ma Patrie. ire Beaudinière, 1938. Hélas ! les Gouvernements européens n’en parlent plus.
(42) Georges Scelle : « Essai sur la Crise de la Société des Nations et ses remèdes >. Esprit International, 1934, p. 177 : «L’essentiel est de bâtir, au plus pressé un édifice d’abord européen » ; Spalaikovitch : Séances et travaux de l’Académie diplomatique internationale, octobre 1936. L’Association française pour la S.D.N. exprime dans son plan de Réforme les mêmes idées que M. Georges Scelle. Une Société Européenne serait d’autant plus facile à « dégager » de la Société des Nations, que celle-ci a toujours subi une hypothèque européenne. &
APPENDICE
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