CHAPITRE PREMIER
calendes d'octobre 735 ^ Qui sait si Térence n'eut point, comme alors Virgile, des raisons spéciales de faire le voyage à cette époque de l'année ? Nous nous sommes déjà expliqués au sujet du relief donné dans le second prologue à la personne d'Ambivius : il ne faut pas être dupe des apparences et y voir autre chose qu'un artifice du poète. Quant aux rapprochements dont M. Schindler voudrait tirer la preuve d'emprunts faits aux vrais prologues de Térence par l'auteur de celui-ci, ils sont insignifiants ou erronés -. Ce sont aussi de bien faibles raisons que les deux particularités de métrique ^ relevées dans le premier prologue : si l'on ne veut pas les imputer à Térence, une légère correction les fait disparaître. On aurait tort également d'attacher trop d'importance à quelques tours de phrase du second prologue, sans autre exemple dans les œuvres de notre poète '<, et même à un nombre relativement considérable de mots, qui ne s'y retrouvent pas ailleurs. Sans doute la proportion de ces derniers est sensiblement plus forte ici que dans les autres prologues ^i; il y en a dix-huit "pour quarante-neuf vers, soit plus d'un pour trois vers. Mais peut-être trouverait-on dans le texte des comédies proprement dites plusieurs passages
1 Vie de Virgile, par Donat. § 51, éd. Lemaire. Auguste rencontra le poète à Athènes et le ramena avec lui en Italie.
2 II n'y a pas lieu de rapprocher Heaut. prol. 1 sq. de Ilec. prol, ait. 2 sq.
3 Au V. 1, l'hiatus entre fahilœ et liœc, au v, 2, nova (nom. fém.) formant un iambe. On a proposé diverses corrections ; par exemple, Umpfenbach {Anal. Terent. Prog. Mainz, 1874) écrit :
Hecurast huic nomen fahvXœ . Ilecura cum datast Xova, novo modo intervenit vittum et calamitas.
* V. 1, ornatu prologi ; v. 6-7, in cis cpias didici jyartim sum
earum exactus ; v. 4G, sinite imjjetrare me ne
^ Pour l'ensemble des autres prologues la proportion est d'un mot sur sept vers ; pour l'ensemble des œuvres de Térence, d'un mot sur cinq vers (Schindler, oj;. cit. 45, note).
•^ Exorator, adulescentior, inveterasco, evanesco, removeo, intellegentia, eodem, expectatio, funambulus (qui est aussi dans le premier prologue), conventus, strepitus, actus, convolo^ condecoro, scenicus, recido, tutela, circumvenio.
non moins frappants au même point de vue : j'ai pris au hasard le fameux récit du viol, dans l'Eunuque, et j'ai compté sur une suite de trente-neuf vers (568-606) vingt-un mots ' de celte catégorie, sans parler des noms propres ; ce qui fait un peu plus d'un mot pour deux vers .
En somme, il faut être égaré par l'esprit de témérité ou l'amour du paradoxe pour mettre en discussion l'authenticité des prologues de Térence, datés de son vivant, pleins de détails précis sur sa personnalité, trop éloquents pour n'être pas l'expression directe de ses émotions, clairement avoués pour la plupart et comme signés par le poète.
Si l'authenticité des prologues est généralement admise sans contestation, il est pourtant plus d'un vers, plus d'un passage, dont le texte, tel qu'il se présente dans les manuscrits, a éveillé les soupçons de la critique et provoqué des essais de correction. Parmi les erreurs que les philologues ont découvertes ou cru découvrir, les unes portent sur des détails minimes^ qui intéressent les seuls auteurs d'éditions savantes ; étant donné l'objet de ce livre, nous n'aurions aucun profit à les discuter minutieusement. D'autres, sans avoir beaucoup plus d'importance par rapport à
1 Summoneo, interior, adnuo, novici£e, suspectans, tabula, picta, pictura, imber, inpendium, fucus, concutio, sonitus, templum. homuucio, flabellum, ventulus, status, proruo, perstrepo, limus,
2 II est vrai que les vers de ce récit (24 iambiques octonaires et 15 septénaires) sont plus longs que ceux du prologue (sénaires). Mais en prenant pour base du calcul le pied, au lieu du vers, on obtient les deux rapports : 18/294 et 21/297. Le second est encore le plus fort,
•■^ Par ex. dans le prologue de VAtid. Comment faut-il lire le v. II ? La leçon des mss. est inacceptable à cause de la métrique. Voir dans le Ter. d'Umpfenbach les diverses corrections proposées. Un peu plus loin (v. 17) faut-il faire de ne une particule interrogative ou affirmative [no:) 1 etc.
l'ensemble d'un prologue, méritent cependant d'attirer notre attention, parce qu'elles peuvent modifier nos opinions sur tel et tel fait particulier; il nous suffira, toutes les fois que s'en présentera l'occasion, d'ouvrir une parenthèse, où nous examinerons rapidement la solidité des reproches faits à la leçon traditionnelle. Enfin, deux passages controversés appellent un examen immédiat : le début du prologue de V Heauto7itimorumenos et la fin du premier prologue de VHécyre. Quelles corrections faut-il faire aux quinze premiers vers du prologue de V Heautontlmorumejios^ pour qu'ils offrent un sens clair et tout à fait satisfaisant ? Faut-il admettre qu'il existe une lacune plus ou moins considérable après le septième vers du premier prologue de VHécyre ? La discussion de ces deux graves difficultés réclame trop de développements pour tenir dans une simple note.
Par une dérogation à l'usage, qui était de confier le rôle du prologue à un jeune acteur, le vieil Ambivius, chef de la troupe, fut chargé de réciter celui de 1' Heautontimorumenos. Allant au devant de la surprise que les spectateurs ne pouvaient manquer de laisser paraître, il commença ainsi :
a Ne cui sit vestrum mirum, cur partis seni
Poeta dederit, qute sunt adulescentium,
Id primum dicam, deinde quod veni eloquar. »
L'origine de tous les embarras et le point de départ de toutes les tentatives d'interprétation ou de restitution, c'est ce troisième vers qui indique nettement la division du discours d'Ambivius en deux parties : il dira d'abord pourquoi le poète lui a confié ce rôle ; ensuite il s'acquittera de sa mission. Or, les explications promises ne viennent pas immédiatement, elles ne commencent qu'après le dixième vers- Pourquoi ce retard imprévu et comment justifier la présence intermédiaire des six vers précédents ?
Westerhov * prétend tout éclaircir sans rien changer à
' Ed. de Térence, Haga; Corn. 172G. Ad Ileant . j^rol. (457). Son avis est partagé par Umpfenbach (Anal. Terent.), Aux yeux de celui-ci le
la vulgate '. D'après lui, le développement compris entre les vers 4-10 n'est qu'une parenthèse. La première partie annoncée s'étend du vers 10, simple transition, au vers 15 inclusivement, la deuxième du vers 16 à la fin. Mais alors, tandis que la digression imprévue compterait six vers, le développement principal promis et attendu n'en aurait que cinq. La disproportion serait choquante et la façon de procéder bien bizarre : promettre des éclaircissements sur un point précis et, au lieu de les donner tout de suite, se perdre d'abord dans une digression. Térence est un écrivain trop habile et trop soigneux pour qu'on puisse avec quelque vraisemblance mettre à sa charge une faute de composition aussi grossière. Ce qui achève de rendre cette interprétation inacceptable, c'est qu'entre la prétendue parenthèse et ce qui est proprement le sujet, le vers 10 formerait une transition bien maladroite et bien lourde.
Bentley ^, tout en conservant lui aussi le texte traditionnel ^, a imaginé une autre solution de la difficulté, très originale, mais très invraisemblable. L'acteur du prologue, dit-il en substance, quittait d'ordinaire la scène après l'avoir prononcé, et il était remplacé par les personnages de la pièce. Ici au contraire, dès qu'Ambivius aura récité le prologue, il entamera le rôle de Chrêmes. Il va donc tout d'abord expliquer pourquoi le poète l'a choisi comme acteur du prologue, et le prologue tout entier sera consacré à ces explications, puis il dira ce rôle de Chrêmes, en vue duquel il est venu en scène, « deindo quod veni eloquar. » Cette façon d'entendre la division formulée au vers 3 influe nécessairement sur l'interprétation des vers 11-15. On
début de notre prologue est écrit avec la « gvata... yiegligentia sermouis quotidiayiî . y>
1 II conjecture seulement au vers 7 : « nam qui.... » au lieu de « nunc qui » ; et il met un point d'interrogation après le vers 15 ; ce qui est inutile.
3 Ed. de Térence, Amstel. 1727 ; ad Seautprol. 3 ; (p. IG'2).
3 II écrit seulement au vers 13 : a si hic actor » au lieu de « sed hic actor ». Il n'y a pas de raison d'abandonner ici la leçon des mss.
croit en général qu'Ambivius s'y présente comme un avocat chargé de prononcer un plaidoyer, le prologue. D'après Bentley \ « actor » est pris dans le sens iï acteur^ et « orationem quam dicturus sum » désigne le rôle d'Ambivius dans la pièce. De sorte que, si l'on adopte l'opinion de Bentley, les explications d'Ambivius n'offrent pas de sens raisonnable. Pourquoi Térence l'a-t-il chargé du prologue ? Parce qu'il doit ensuite jouer la pièce. De plus, Tacteur-prologue avait, comme nous le dirons plus tard, ses attributs à lui. Ambivius les portait alors, de même qu'il les porta dans la suite à la troisième représentation de VHécyre ^ ; c'est pourquoi les spectateurs virent au premier coup d'œil que le vieillard allait, contrairement à la tradition, jouer ce personnage. Il ne pouvait donc, sans changer de costume, remplir le rôle de Chrêmes ou celui de Ménédème ; il devait quitter la scène aussitôt après le prologue, comme l'acteur-prologue ordinaire. S'il en est ainsi, les mots « deinde quod veni eloquar » et « orationem hanc quam dicturus sum » ne peuvent se rapporter à son rôle dans la pièce et désignent nécessairement quelque partie du prologue.
M. Dziatzko ^ n'est pas à beaucoup près aussi conservateur que Westerhov et Bentley. Il a bouleversé tout le début de notre prologue. Il suppose d'abord une lacune après le vers 2 et la comble par conjecture ; voici donc les cinq premiers vers de sa restitution :
Ne quoi sit vostrum mirum, quor partis seni Poeta dederit, qujs sunt adulescentium, [ Id vos docebo ; sed ne hujusce fabulse Vos ignoretis nomen et qui scripserit, ] Id primum dicam, deinde quod veni eloquar.
Dans ce texte « id primum dicam » se rapporte aux vers 4-9 du texte vulgaire et « quod veni eloquar » au
1 Ibid.ad v. 15 (p. 163).
2 Cf. Hec, prol. ait. 1.
3 De prol. Terent. et Plaut. 7 aqq ; IGsqq.
reste du prologue. On voit tout de suite combien ce système de correction est téméraire ; bien plus, il est positivement inacceptable. Si « quod vent cloquar » correspond d'une part à « quor partis seni poêla dederit », de l'autre à « nunc quam ob rem lias partis didicerim », cette formule doit signifier : « Je dirai pourquoi je suis venu, pourquoi le poète m'a confié ce rôle » ; et l'on n'arrive à un tel sens qu'en mettant un solécisme sur le compte de Térence. En bon latin, « quod veni eloquar » ne peut signifier autre chose que : « Je dirai ce pourquoi je suis venu, je m'acquitterai de la mission qui m'amène ici J»
Arrivé au vers 6, il le biffe ^, et avec raison, comme n'étant qu'une interpolation. C'est, en effet, le seul vers des prologues qu'on ne puisse défendre. De quelque façon qu'on le tourne, il n'offrira jamais un sens clair et naturel ; il sentira toujours le grammairien bien plus que le poète ''.
1 On ne peut pas faire le même reproche à M . Wagner qui a modifié le système de Dziatzko {Flcch. Jahrh. 91, 1865 ; p. 284). Il admet une lacune après et non avant le vers 3 et il la comble ainsi :
Postquam quod instat maxume perfecero :
Etenim novisse decet vos 7iomen faiulœ, Quam spectaturi hoce die convenistis liuc.
Mais, en somme, sa façon de procéder est aussi aventureuse.
2 Après^Ihne {Quœst. Terent. Bonn. 1843, p. 42) ; Ritschl {Parerga, p. 381) et Fleckeisen (éd. de Ter. Lipsiœ, Teubner, 18G1).
^ Guyet adopte la première leçon du Cod. Bombinus (A) : Duplex quœ ex argumento facta est duplLci, et il explique : a. Duplex autem argumentum est, in quo omnes jJe'i'sonœ aut pilerœquc geminantur ; ut sunt duo adolescentes, duœ amicœ, duo senes, etc.f> D'après Eitschl [loc. cit.), cette, leçon a contre elle la métrique (la première syllabe de dujylici est brève). Les autres mss. et la seconde main de A donnent :
Duplex quœ ex argumento facta est sinqfUci
Eugraphius commente ainsi cette leçon : « Ut simplex argumentuvi sit duplex oomœdia : dum et latina eadem et grœca est. » C'est aussi l'explication du schol. de A : a Duplex : grœca et latina, » M. Dziatzko, éd. de Térence, Tauchnitz, 1884, p. XXIII : Is versus intellegi qnidem ita potest, ut prologus dicat argumentum^ fahulce, quœ cum duorum adulescentium amores contineat, ipsa duplex dicl 2)ossit, non ex contamina' tlonc, scd ex simjdicis (grœcce) cumœdiœ argumento fact%m esse. Sed cum