CHAPITRE TROISIÈME
accidentel, mais assidu, de Térence; d'après Memmius et Valli'gius, Scipion serait le véritable auteur des comédies jouées sous le nom de Térence. On voit que, si Népos ne dépasse pas la limite des assertions de Luscius, les deux autres sont tout à fait radicaux. Cette opinion extrême, Cicéron et Quintilien en mentionnent aussi l'existence, mais d'une façon générale et sans citer de noms propres. Tandis que Quintilien ^, d'accord avec Memmius et Vallégius, désigne, comme auteur prétendu des comédies, Scipion, — « licet Terentii scripta ad Scipionem Africanum refe^ rantur », — Cicérons met à la même place Lélius : « Terentium , cujus fahellx propter elegantiam sermonis putabantur a C. Lselio scribi». Seulement, CicéroQ fait remonter la tradition jusqu'au temps même de Térence, et en cela il commet une erreur manifeste : si quelqu'un alors avait émis le grief sous cette forme absolue, c'eût été Luscius, et notre poète n'aurait pas manqué de rapporter, sans l'atténuer, un reproche qui, par sa grossière invraisemblance, lui aurait fait la partie belle.
D'ailleurs, il est clair que Cicéron et Quintilien se bornent à reproduire la manière de voir d'autrui, sans l'adopter. Ajoutons que Cicéron a montré dans le traité de VAmitié quel cas il faisait de la légende. Lélius, le principal interlocuteur du dialogue, cite VAndrienne — « quod in Andria familiaris meus dicit ^, — et cela, sans profiter de l'occasion pour dire ou donner à entendre qu'il a pris une part quelconque à la composition soit de cette pièce, soit d'aucune autre du même poète, quoiqu'il s'entretienne avec des personnes auxquelles il n'a rien à cacher, ses deux gendres. Suétone ne croit pas davantage aux collaborateurs de Térence. Ce qui le prouve, c'est que, se posant la question de savoir pourquoi le poète s'est défendu mollement contre cette accusation, il en trouve la raison non dans le sentiment intime que Térence avait de sa culpabilité, mais dans
1 Ifist. orat. X, 1,9'.J.
2 Ad AU. VII, 3, 10, - s 89.
son désir de plaire à ses amis en laissant courir un bruit qui les flattait. Enfin ni César, dans ses vers fameux sur Térence, ni Horace, ni auCun autre écrivain sérieux et compétent, ne font la moindre allusion au grief dont Memmius, Vallégius et Nupos restent ainsi pour nous, en dehors de Luscius, les seuls champions anciens nominativement connus.
Or, de ces trois champions deux ne méritent pas du tout d'être pris au sérieux. Qu'est-ce que Vallégius? Quelque poète fort obscur, dont le nom même n'est pas certain. De plus le fragment que Suétone nous a conservé de lui, extrait d'un écrit intitulé : « Actio », n'inspire guère confiance par son ton de pamphlet. Nous connaissons mieux Memmius ; mais c'est d'un plaidoyer que provient son témoignage contre Térence ; et chacun sait que pour l'auteur d'un plaidoyer le souci du vrai n'est pas l'unique, n'est pas le principal ; au fond Memmius ne croyait peut-être point à l'opinion qu'il affirmait, et ne l'afTirmait que pour les besoins de sa cause. La chose ne tirait pas à conséquence et ne faisait de mal à personne. Le témoignage de Memmius nous révèle donc, une fois de plus, l'existence de la légende, mais ne saurait à nos yeux en augmenter l'autorité. Reste Cornélius Népos, qui n'est, lui, ni un pamphlétaire, ni un orateur judiciaire, mais un historien, ou du moins un biographe. Il avait écrit plusieurs séries de vies d'hommes illustres groupés selon la nature de leur illustration : c'est sans doute dans une vie de Térence, ijui faisait partie de la série des poètes, que se trouvait racontée l'anecdote en question. Il ne faudrait pourtant pas faire trop grand cas de ce témoin. Il est vrai qu'il garantit l'origine du renseignement, mais il ne la fait pas connaître, et, s'il l'avait fait (Connaître, nous ne serions peut-être pas aussi disposés que ilui à la trouver certaine. Pline l'Ancien ' l'accuse de cré- ^dulité, et l'étude des débris de ses œuvres montre qu'il avait
•1 H. iV. V. 1, 4. Sur la valeur historique de Népos, cf. TeufEel, Litt. rom. I, p. 350.