CHAPITRE TROISIÈME
un goût très prononcé pour les détails anecdotiques et qu'il ne s'est pas toujours informé aux meilleures sources ni avec assez d'attention. Si donc l'on n'a égard qu'à l'autorité des témoignages, à l'opinion de l'antiquité, les alliés de Luscius font à tel point pauvre figure en face des alliés de Térence, qu'il n'est pas possible d'hésiter entre les deux partis.
Considérons maintenant l'accusation en elle-même. Il ne s'agit pas, bien entendu, de la version qui substitue radicalement à Térence Scipion ou Léiius : il tombe sous le sens qu'elle est fausse, et Luscius lui-même, peu suspect de partialité en faveur de notre poète, n'eut pas l'audace de la produire, n'y songea sans doute pas, trop habile pour essayer de faire accroire aux contemporains une chose aussi grossièrement invraisemblable. Elle n'apparut, disions -nous tout à l'heure, qu'après la mort de Térence ; il n'est pas difficile de comprendre comment elle s'est formée. L'accusation, telle que l'avait lancée Luscius, n'empêcha pas le public de faire bon accueil à VHeautontimorumenos et aux Adelphes; mais il va sans dire qu'un certain nombre de personnes la tinrent pour vraie : elle était bizarre, elle était méchante ; elle piquait la curiosité et à la fois la malignité de l'esprit humain ; elle était bien faite pour y entrer et y rester. Aussi survécut-elle à Térence, mais non sans se transformer. La malignité, qui l'avait trouvée de son goût, la grossit et l'exagéra, aidée dans cette œuvre par un autre penchant de notre esprit, qui le porte vers les idées simples, nettes, faciles à exprimer et à retenir. Au lieu d'adjoindre à Térence des collaborateurs, ce qui était trop bénin et trop compliqué, on le supprima et on mit à sa place, non plusieurs, mais un seul de ces personnages qu'on lui avait primitivement donnés pour auxiliaires, tantôt l'un, tantôt l'autre des deux principaux, Scipion et Léiius. Ainsi Térence, que ses adversaires contemporains avaient admis au partage, en fut exclu ; ses comédies furent regardées comme l'œuvre d'un seul, mais d'un autre que lui. Plus on s'éloignait des événements, moins l'on était sensible à l'in-
vraisemblance de celte I(''gende fantaisiste. L'origine en est claire ; le désaccord louchant le nom qu'on substiluait à celui de Térence nous la montre en pleine formation; elle ne mérite pas la discussion. Laissons de côté la version posthume, d'une évidente fausseté, et venons à la version contemporaine. Faut-il reconnaître pour vrai le grief de collaboration clandestine réduit aux proportions que lui donnait Luscius?
Les deux passages cités des prologues nous laissent aisément apercevoir de quelles raisons Luscius appuyait son accusation : il exploitait contre Térence la soudaineté de son apparition dans le monde théâtral et ses relations familières, qui étaient de notoriété publique, avec de nobles personnages lettrés. Ces raisons n'ont grande force ni l'une ni l'autre. Il est vrai qu'un beau jour, n'ayant pas encore vingt ans, nes'étant d'abord attaché comme disciple à aucun poète comique de l'époque, sans avoir annoncé aux gens du métier qu'il se vouait à l'art dramatique et préparait une première pièce, Térence sortit brusquement de l'ombre pour offrir aux édiles son Andrienne. Mais parce que ses débuts se firent à l'improviste, avait-on le droit de nier la vocation et la capacité du nouveau poète, de le représenter comme poussé par les suggestions de ses puissants amis dans une carrière vers laquelle ne l'attirait pas la nature, comme soutenu et presque porté par eux dans un chemin trop rude pour sa faiblesse ? S'il vint au théâtre sans y être attendu, est-ce la preuve qu'il n'était pas fait pour y venir, qu'il ne se préparait pas de longue main à y venir? En étudiant, avec les fils des grandes familles, les chefs-d'œuvre des lettres grecques, Térence s'est senti plus particulièrement charmé par la comédie nouvelle, par Ménandre : il s'est peut-être essayé à en traduire quelques scènes ; ses maîtres, ses protecteurs l'ont encouragea aller plus loin, et un jour l'idée bien arrêtée de se consacrer au théâtre s'est établie dans son esprit. Mais il n'a pas cru pour cela devoir se mettre en relation avec les comiques romains contempo-
CMAPITRE TROISIEME 239
rains : ni leur méthode de traduction, ni leur manière d'écrire ne lui plaisaient ; les seuls modèles grecs avaient son admiration et sa confiance, il voulait être le disciple et l'imitateur des seuls poètes attiques. Aussi ne quitta-t-il point le cercle où il vivait depuis l'enfance, où n'entraient, à notre connaissance, ni Cécilius, ni surtout Luscius, ni aucun autre comique, pour aller chercher auprès d'eux des conseils. Il n'en sortit que le jour où, la première œuvre achevée, il fallut la soumettre à l'épreuve de la publicité. Ainsi s'explique, bien plus naturellement que par les insinuations de Luscius, la subite venue de Térence à la scène ^.
Les relations familières de Térence avec les membres les plus instruits de l'aristocratie contemporaine ne sauraient non plus passer pour un argument sérieux. Entre poète et gens du monde lettrés, ne peut-on concevoir l'amitié sans la collaboration? Térence est-il le seul, pour ne parler que des écrivains latins, qui ait vécu dans l'intimité de personnages distingués par leur culture intellectuelle ? La plupart des grands poètes du siècle d'Auguste sont dans le même cas : Mécène a été le protecteur et l'ami de Varius, de Virgile, d'Horace, de Properce ; Messala Corvinus a joué le même rôle auprès de Tibulle. Quelqu'un a-t-il prétendu qu'ils leur aient servi en même temps de collaborateurs ? Sans sortir de l'époque à laquelle appartient Térence, il est constant qu'Ennius fut reçu dans la société des nobles les plus ouverts aux choses de l'esprit ; Pacuvius, au rapport de Cicéron^, fut l'hôte et l'ami de ce Lélius précisément dont le nom figure en première ligne parmi ceux des prétendus collaborateurs de notre poète ; Lucilius, d'après Horace •*, eut des rapports très amicaux avec le même Lélius et avec Scipion-Emilien, autre auxiliaire supposé de Térence. A-t-on jamais ouï dire que ces person-
• Il n'est nullement nécessaire, on le voit, pour donner au vers « Rc'^ pente ad stiidium, ctc, i un sens tout à fait satisfaisant, d'avancer de plusieurs années la naissance de Térence. Cf. cette opinion dans Dziatzko, Ter. éd. Tauchnitz, p. V.
'^ De Amie. 24. — ^ Sat. II, 1, 71 sqq.
nages aient pris une part plus ou moins considérable aux œuvres de leurs protégés ou amis ? Non, exception faite pour Térence. Et de quel droit cette exception ? Pourquoi admettre la collaboration ici plutôt qu'ailleurs ? Térence avait'il besoin d'aide pour ses comédies, plus que Pacuvius pour ses tragédies, ou Lucilius pour ses satires ? Était-il inférieur à sa tâche ?
Nous chercherions en vain une raison solide qui nous permît de conclure à cette infériorité. Peut-on invoquer contre Térence son extrême jeunesse ? Il n'avait pas vingt ans lorsqu'il donna sa première pièce, il n'en avait pas vingtcinq quand fut jouée la dernière. Mais d'abord Scipion et Lélius, que la légende lui adjoint ou lui substitue, étaient celui-là aussi jeune, celui-ci à peine plus âgé^ D'ailleurs, dans l'histoire des littératures, les exemples ne manquent pas de poètes chez qui le génie n'a pas attendu pour se déclarer le nombre des années ; notre siècle en fournirait d'illustres. N'en citons qu'un, emprunté à la Grèce : Ménandre, le maître préféré de Térence, avait, quand il fit sa première œuvre, à quelques mois près, l'âge de son disciple écrivant YAnibie7i7ie. La précocité poétique de Térence est remarquable ; elle n'a rien d'anormal et d'invraisemblable ; si son talent a donné rapidement des fruits, c'est que de très bonne heure une excellente éducation en a développé la richesse naturelle, c'est que la plante vigoureuse a eu le bonheur d'être favorisée par une culture soignée. Avec moins de légitimité encore on objecterait l'humble condition de Térence. Il était affranchi ; mais ce n'est point dans les hautes classes de la société romaine, dont les membres étaient imbus des vieux préjugés ou, par intérêt de popularité, affectaient d'y être fidèles, que l'on trouve les représentants de la poésie à cette époque ; Lucilius, au septième siècle, est, je crois, le plus ancien poète marquant de rang équestre. Névius, Plaute, Ennius, simples plébéiens, ne
1 Scipion naquit en 570, Lélius (consul en G 14) était un peu plus âgé que son ami^ (Cic. de liep, I, 18).