CHAPITRE TROISIEME
s'élevaient guère au-dessus de Térence par leur conditioa sociale ; Androaicus et Cécilius avaient été esclaves comme lui.Dira-t-on enfin que Térence était un étranger, un barbare de Carlhage, de Numidie ou de Libye ? Qu'importe, si dès son enfance il avait été élevé comme un Romain ? Les dons de l'esprit n'étaient pas, que l'on sache, en ce temps-là, le privilège exclusif des hommes nés dans l'enceinte ou sous les murs de la Ville. Andronicus était un Grec de Tarente, Ennius un Carapanien de Rudies, Cécilius un vrai barbare, un Gaulois de la tribu des Insubres. A l'époque impériale, les pays barbares, où pénétra la civilisation gréco-romaine, fournirent en abondance des écrivains latins de mérite : les Espagnols tiennent un rang fort honorable dans la littérature des deux premiers siècles de notre ère ; parmi les plus célèbres représentants de l'apologétique chrétienne brillent des Africains, des compatriotes de Térence. C'est peu d'affirmer que la condition d'étranger et d'affranchi ne fit aucun tort au talent naturel de Térence : elle le servit à merveille. Si, avec les mêmes qualités intellectuelles, il était né libre et citoyen romain, d'autres ambitions auraient pu le détourner de la carrière dramatique ; si surtout le hasard en avait fait le fils d'un chevalier ou d'un sénateur, il aurait été soldat, orateur, magistrat, il aurait peut-être aimé les lettres et protégé les poètes, comme Scipion et Lélius, mais il n'aurait sans doute pas songé à faire des comédies. Rien ne prouve donc, rien ne permet de soupçonner que Térence ne fût pas capable, à lui tout seul, de se tirer d'affaire. Un fait rapporté par Suétone prouve même péremptoirement le contraire : pendant son séjour en Grèce, alors qu'il n'avait plus à côté de lui ses prétendus collaborateurs, il fit plusieurs ' nouvelles pièces traduites de Ménandre. Il est vrai que ces œuvres sont malheureuse-
1 Eitschl a prouvé, dans son comment, sur la Vie de Ter. par Suét , {0]}usc. III), qu'il faut supprimer le nombre invraisemblable 108 (CViii\ donné par les manuscrits .
Si? LES PROLOGUES DE TERENCÉ
ment perdues et que nous ne savons pas si elles étaient comparables aux six comédies que le poète avait données avant de quitter Rome.
Cette comparaison eût détruit le seul prétexte spécieux de la légende. Car, sans compter leur faiblesse, les deux arguments produits par Luscius étaient de nature, tirant toute leur apparence de l'actualité des faits, à frapper de moins en moins les esprits avec le temps. Ce qui contribua le plus à revêtir la calomnie d'un faux air durable de vérité, ce fut un troisième molif dont la force restait toujours égale, ce fut la pureté, le bon goût, Texquise élégance du style des comédies. Luscius ne dut pas le faire valoir ; il ne le pouvait sans décerner un éloge à des œuvres qu'il s'efforça constamment de décrier. Mais ceux qui dans la suite adoptèrent son opinion en furent fortement influencés. C'est à cause de l'élégance du style, d'après Cicérone dans le passage cité plus haut, que les pièces de Térence étaient attribuées à Lélius. On se disait évidemrnent qu'il n'était pas possible qu'un étranger, un Africain, fût arrivé le premier à une science si pleine, si sûre et si délicate de la langue latine, laissant bien loin derrière lui, sous ce rapport, tous les poétesses devanciers, étrangers et Romains de naissance. Son prédécesseur immédiat, Cécilius, un barbare lui aussi, avait écrit des comédies, supérieures aux siennes à certains points de vue, mais combien inférieures pour la valeur de la forme ! Cicéron, excellent juge en ces questions, l'accuse d'avoir mal parlé le latin, faisant d'ailleurs le même reproche à Pacuvius, autre poète contemporain : « Cœcilium et Pacuvium maie locutos videmus ' ; » dans un autre endroit '\ il lui refuse une autorité sérieuse en matière de latinité, tandis qu'il l'accorde à Térence : « Secutus sum, non dico Cœcilium..., malus enim auctor latinitatis est, sed Terentium... »
Mais l'exemple de Cécilius, l'exemple de tous les vieux poètes de Rome, ne prouve rien contre Térence. Si nul
1 Brut li, 258. — 2 Ad Ait. VII, 3, 10.