CHAPITRE TROISIEME
d'entre eux n'écrivit le latin aussi bien que Térence, c'est que nul d'entre eux ne fut préparé au métier d'écrivain par un concours de circonstances aussi heureuses. Les uns, sortis des derniers rangs de la plèbe, n'eurent pas d'éducation et se formèrent eux-mêmes ; les autres, étrangers venus à Rome dans la force de l'âge, n'y trouvèrent pas le loisir de compléter, avant de se mettre à l'œuvre, la connaissance qu'ils pouvaient avoir de la langue. Tous furent aux prises avec l'inexpérience d'un idiome non encore rompu à la poésie. Prenons Cécilius en particulier. Il vint assez tard à Rome, s'il est vrai qu'il y fut amené comme prisonnier de guerre '. Il se mit à l'étude du latin et des belles-lettres, il choisit ta profession de poète, à un âge où l'esprit, trop formé déjà, n'a plus assez de souplesse pour se laisser docilement façonner par l'éducation. D'ailleurs, son éducation, jusqu'à quel point fut-elle bonne et soignée ? Après son affranchissement, il s'attacha, dit-on -, à Ennius. Ennius, poète de talent, put lui rendre au point de vue intellectuel de très grands services, mais il ne put en faire un maître dans l'art du style, dont pour sa part il était loin de posséder tous les secrets, toutes les finesses. Se vouant à la comédie, Cécilius dut aussi lire et se proposer pour modèles ses devanciers dans ce genre, Névius et Piaule surtout, grands écrivains sans doute, mais non sans défauts : négligence, rudesse, grossièreté ; et dont il était plus facile, suivant la règle générale, d'imiter les défauts que les mérites. Il ne faut donc pas s'étonner que l'Insubre, transplanté à Rome en pleine maturité, livré dans son inexpérience à des guides peu sûrs, n'ait pas atteint les difficiles sommets de la perfection littéraire. Mais pour Térence, les conditions furent autrement favorables. Il arriva à Rome tout enfant : la langue latine, la plus pure, celle de la Ville même, lui devint promptement, grâce à cette facilité d'assimilation que possèdent les très jeunes esprits, aussi familière que sa langue
1 Cf. Tcufïel, I, p. 164 (no 100).
2 Cf. ibid, le texte de saint Jérôme.
maternelle, ou plutôt la lui fit oublier et la remplaça. Esclave d'un sénateur qui, frappé de ses brillantes dispositions, le fit soigneusement élever ', avec ses propres enfants sans doute, il grandit parmi les fils des sénateurs : les incorrections et les trivialités du langage plébéien ne souillèrent pas ses oreilles ; la lecture des œuvres grecques, l'étude spéciale de Ménandre, !e plus élégant poète de la nouvelle co* médie, développèrent en lui le sentiment et Tamour de la correction et de la distinction dans le dessin, dans le coloris du style. Il fréquenta toujours le cercle de Scipion-Émilien, qui était à Rome le foyer de la culture littéraire, milieu autrement poli et délicat que celui où ses devanciers avaient vécu ; enfin, venu le dernier dans le genre déjà vieux de la palliata, il profita de toutes les ressources dont les efforts de ses aînés avaient doué l'instrument de traduction. N'y a-t-il pas dans toutes ces raisons de quoi expliquer les caractères du style de Térence ? Est-il nécessaire d'attribuer à d'autres qu'à lui son mérite d'écrivain ?
Si Térence était aussi heureusement doué que ses prétendus collaborateurs, ce que nous avons le droit de supposer, s'il reçut le même genre d'éducation, ce qui est prouvé, la parfaite élégance de son latin n'a rien d'étrange et de suspect : on peut admettre en toute sécurité qu'elle vient de lui et non d'autrui ; bien plus, on doit l'admettre. Car aucun des contemporains de Térence n'était mieux en mesure que lui de réaliser cette merveille d'art délicat et fin. Égal aux plus instruits par la connaissance de la langue, il avait sur tous une supériorité considérable, celle que lui donnèrent ses études spéciales, son apprentissage. Au sortir de l'enfance, après avoir quitté l'école et les pédagogues, Scipion, Lélius et d'autres encore que l'on a cités comme auxiliaires de Térence, continuèrent à s'occuper de belles-lettres, mais seulement par goût d'amateurs et par distraction. La meilleure partie de leur temps fut dès lors consacrée à des travaux plus sérieux pour eux et plus
' Suét. Vie de Ter., au début,