‹ Les prologues de TérenceChapitre 109 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME -t-lO · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME -t-lO

pratiques. Destinés par leur naissance à la vie politique, à la carrière des honneurs, ils se préparèrent à cet avenir : ils apprirent le droit en s'altachant à la personne de quelque jurisconsulte en renom ; ils cultivèrent leurs facultés oratoires en vue des luttes du forum et du sénat. Tandis qu'ils s'exerçaient ainsi à leur rôle de citoyens influents, Térence, libre de cette nécessité, entraîné par sa vocation, consacrait tout son temps à ses études poétiques : surtout il lisait et relisait Ménandre ; il se pénétrait des beautés de son auteur favori ; un vif désir de les reproduire l'enflammait, lui communiquait courage et adresse, lui faisait trouver dans la langue latine des ressources que tout autre y eût vainement cherchées. Pour cette lutte avec le modèle grec, il était bien mieux armé que Scipion et Lélius. Ceux-ci ne pouvaient qu'être spectateurs du combat, encourageant leur jeune ami, suivant avec intérêt les progrès de son œuvre, donnant parfois un conseil en hommes de goût, mais rien de plus.

Un examen attentif ne laisse donc subsister aucune vraisemblance en faveur de l'accusation émise par Luscius. Ce qui achève de lui ôter tout crédit, c'est sa source la plus ancienne, et la seule sans doute ; car il est infiniment probable que la légende posthume n'eut pas d'autre origine que les calomnies du vieux poète malveillant. Or, comment nous inspireraient-elles quelque confiance, les assertions d'un rival dont la partialité nous est démontrée, que nous avons pris, à propos du grief de plagiat, en flagrant délit de mauvaise foi? Il ne croyait pas plus lui-même à ce reproche qu'aux autres ; mais dans la guerre déloyale qu'il faisait à Térence toute arme lui était bonne, pourvu qu'il espérât pouvoir en blesser l'ennemi. Notons bien que, s'il s'agit d'imputer au jeune poète un vol littéraire, un vice de composition, des défauts de style, c'est à Térence seul que Luscius s'en prend, c'est Térence seul qu'il trouve dans les comédies, et il se garde bien de faire intervenir les collaborateurs pour leur intliger leur part de blâme. C\ût

ôtô justice cependant, et la logique Peut voulu. Mais Luscius se moquait de la justice et de la logique, il ne cherchait qu'à satisfaire sa haine.

Or, la même accusation qui nous paraît à nous invraisemblable, avait, du vivant de Térence, un air de vérité pour la masse du public, pour ce grand nombre à l'opinion de qui étaient subordonnés le succès et l'échec des pièces de théâtre; et cela précisément en vertu des motifs que nous avons trouvés sans force. D'abord Térence était très jeune : de tout temps les gens du peuple ont difficilement admis que l'on puisse exceller dans un art quelconque sans l'expérience de l'âge. Les spectateurs romains, raisonnant par analogie, considérantqu'on ne devient pas bon laboureur, bon artisan, avant d'avoir longuement manié la charrue ou l'outil, devaient se dire qu'en effet il n'était guère probable qu'un adolescent, presque un enfant, eût fait, sans être aidé, des comédies de valeur. Ce qui pouvait contribuer â les affermir dans ce soupçon, c'est que Térence vivait, au su de tous le monde, dans l'intimité de grands personnages, les uns plus âgés que lui, les autres aussi jeunes il est vrai, mais dont on se faisait parmi le vulgaire une si haute idée à cause de leur naissance, qu'on n'hésitait pas à leur attribuer, à nombre égal d'années, beaucoup plus de capacité. Que tous ces hommes, jeunes ou vieux, fussent capables de faire des comédies, s'ils le voulaient, la foule n'en doutait pas : ils avaient fait, eux ou leurs pères, des choses autrement difficiles. En général, ils ne le voulaient point, pensait-on ; en général, les nobles laissaient à de plus humbles la poésie, occupation qu'ils jugeaient indigne de leur rang. On concevait cependant qu'il arrivât à quelqu'un d'entre eux d'écrire, par amusement, par caprice, ou encore par obligeance, pour venir en aide à un poète, son protégé, pour rendre un petit service de patron à un client ; et qu'alors, n'attachant aucun prix à pareilles bagatelles, il lui abandonnât tout l'honneur et tout le profit de l'œuvre produite en commun. Était-il impossible que Lélius, Scipion,

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