CHAPITRE TROISIÈME
OU d'autres, voulant du bien à Térence, lui fissent celle faveur ? Et c'était là une illusion dont les ignorants seuls ne devaient pas être dupes ; elle avait de quoi séduire aussi les personnes de quelque instruction, un peu enclines à la malignité : la distinction de bonne compagnie qui régnait dans le style de Térence, était propre à éveiller leurs soupçons, et le soin que les auxiliaires supposés du poète mettaient à se cacher, s'expliquait suffisamment, à leur sens, par la crainte d'encourir le blâme populaire, de perdre en considération auprès des partisans sévères des anciennes mœurs. Voilà sur quelles trompeuses apparences Luscius comptait pour accréditer dans le public une erreur préjudiciable à son jeune rival.
Car le grief de collaboration clandestine pouvait faire un tort réel à Térence dans l'esprit des spectateurs. L'insuffisance attire le ridicule, l'hypocrisie appelle l'antipathie. Si Térence était incapable de composer à lui seul une comédie, s'il mentait en faisant annoncer comme exclusivement siennes des pièces où d'autres que lui avaient mis la main, il risquait ce double péril. Les vieux poètes, Névius, Piaule, Ennius, Cécilius, étaient d'une autre taille ; ils n'avaient pas besoin, eux, que des amis complaisants les aidassent à se tirer d'affaire; l'argent qu'ils recevaient, les applaudissements qu'ils recueillaient étaient bien tout à eux : ils n'empochaient pas sournoisement la part d'autrui ; ils ne ressemblaient pas, comme le nouveau venu, au geai paré des plumes du paon. Telles pouvaient être les réflexions peu obligeantes du public. Cependant l'accusation, sans être inoffensive, avait beaucoup moins de gravité, au point de vue des conséquences matérielles, que celles de contamination et de plagiat, parce qu'en somme l'intérêt du public n'était pas en jeu. Que la pièce donnée sous le nom de Térence fût tout entière do Térence, ou non, qu'importait au fond, si elle était bonne, c'est-à-dire divertissante ? Or cette condition, l'œuvre de plusieurs pouvait aussi bien la remplir que l'œuvre d'un seul. Pourvu qu'elle fût remplie.
les spectateurs, amusés, n'iraient pas jusqu'à sifller la pièce ; ils se borneraient à mépriser le poète. Celui-ci n'aurait donc pas à subir pour le moment un échec, mais un simple préjudice moral. C'était bien là l'objectif de Luacius ; nous avons noté plus haut un changement de sa tactique à partir de V Heautonti.morumenos : au lieu d'attaques précises portant contre la pièce à jouer, des accusations générales dirigées plutôt contre le poète, non dans l'espoir de l'abattre d'un coup par un échec éclatant, mais pour ruiner son avenir en le perdant peu à peu dans l'opinion publique. Toutefois, il était difficile que le mépris ainsi attiré sur Térence fût sans mélange, qu'il ne se compliquât pas d'un sentiment tout opposé, d'une sorte de respect. Celui que des hommes qui comptaient parmi les premiers do la cité, honoraient de leur amitié jusqu'à l'aider dans ses ouvi'ages, apparaissait naturellement à la foule éclairé et comme protégé par un reflet de leur illustration et de leur popularité. L'idée que de tels personnages avaient travaillé aux comédies de Térence, les recommandait à la faveur publique. Le grief de collaboration clandestine devait donc produire une impression complexe par sa nature, bizarre par ses effets, confuse pour ceux qui purent l'éprouver. Sans nuire à telle pièce de Térence, elle nuisait à Térence; car elle rapetissait en lui le poète. Mais en même temps elle grandissait l'homme.
Les deux réponses de Térence montrent qu'il se rendit un compte exact de cette situation et, à défaut d'une candide franchise, dénotent beaucoup d'habileté. La première fois qu'il relève le grief, il se contente de s'en remettre à l'appréciation du public :
(( Arbitrium vestrum, vestra existimatio Valebit . . . i »
Il attend la sentence sans plaider sa cause. Cependant il insinue clairement que l'accusation est fausse :
1 Heaut. prol. 25 sq.