CHAPITRE TROISIÈME
a . . . Qiia re omnes vos oratos volo,
Ne plus iniquom possit quam Eequom oratio ' . »
Eût-il fait montre de cette sécurité, de cette confiance dans la décision de ses jages, s'il avait cru sa comédie en péril de ce chef? Est-ce ainsi qu'il repousse les reproches de contamination et de plagiat ? Il a compris qu'ici le danger n'était pas immédiat. Il s'est flatté peut-être que la plupart des spectateurs auraient assez de bon sens pour ne pas croire aux calomnies de Luscius, mais il s'est dit surtout que ceux qui y croiraient applaudiraient tout de même. La seconde réponse, celle du prologue des Adelphes, ne contient pas plus que la première une réfutation nette du grief ;
a Nam quod isti dicunt malivoli, homines nobiles
Eum adjutare adsidueque una scribere,
Quod illi maledictum rehemens esse existimant,
Eam laudem hic ducit maximam, cum illis placet,
Qui vobis universis et populo placent,
Quorum opéra in bello, in otio, in negotio,
Suo quisque tempore usus est sine superbia. 2 »
Ce que Térence avoue, ce n'est pas la collaboration, ce sont ses relations d'amitié avec de grands personnages, aimés de tous, serviables à chacun toujours et partout ; ce qu'il considère comme très honorable pour lui, ce n'est pas le fait d'avoir de tels auxiliaires, ce sont les bruits que ses ennemis font courir à ce sujet, s'imaginant lui faire une grosse injure. La construction grammaticale de la phrase
' Ihid. 26 sq.
2 On a remarqué, dès l'antiquité, que cet éloge si pompeux convenait, non à Scipion et à Lélius, mais à des hommes plus âgés ayant parcouru toute la carrière des honneurs ; Santra, cité par Suétone, désigne G. Sulpicius Gallus (orateur et savant), Q. Fabius Labeo et M . Popilius, poètes tous les trois consulaires . Il est plus exact de dire que Térence a fait allusion en bloc <à tous ses amis de la noblesse (Suét. : Cu7Ji midt'ts nobllibus famiUaritcr vixlt). Il y a ici de sa part, comme l'a fort bien remarqué Ritschl QOimsc. III, 250), une sorte de dissimulation : au lieu de ceux qu'on lui donnait plus spécialement pour collaborateurs, il met en première ligne, en vedette, les personnages plus influents dont le crédit ne pouvait manquer de lui être utile en cette affaire.
'2r)0 LES PROLOGUES DE TÉRENGE
OÙ « qiiod isti dicunt.... », « quod illi maledictum..., existimant », el « eam laudem... » se correspondent évi. demnient, ne laisse aucuu doute sur le sens. Mais, si Tôrence ne reconnaît pas la vérité de l'imputation, il ne la nie pas non plus formellement, il n'insinue même pas qu'elle est fausse, et l'on peut, je crois, sans être taxé de subtilité, alTirmer qu'il soutient, d'une façon très incidente et très timide, il est vrai, la légitimité de la collaboration. Ces hommes, dont tout le monde a éprouvé, chacun en ses besoins, les bons offices, ne serait-il pas naturel que le poète lui aussi eût recours à eux ? Qui pourrait lui jeter la première pierre? Il suffit d'ailleurs de comparer cette réponse avec celle qu'il fait dans le même prologue au grief de plagiat, pour comprendre quelle différence de gravité il y avait à ses yeux entre les deux accusations, et combien moins redoutable lui paraissait celle-ci. Mais enfin, puisqu'on réalité il n'avait pas de collaborateurs, pourquoi ne l'a-t-il pas dit catégoriquement, pourquoi a-l-il permis, par ses réponses évasives, à une opinion qui amoindrissait sa gloire poétique, de subsister et de se répandre? C'est qu'il n'avait pas le moyen de faire autrement. Nier n'eût servi de rien, s'il n'avait pas produit de preuves à l'appui de sa négation ; or quelles preuves produire? Un seul système de défense était rationnel : essayer de démontrer qu'étant plus capable d'écrire des comédies que ses nobles amis, il n'avait pas besoin de leur concours. Mais, sans compter la difficulté de persuader cela aux spectateurs, se défendre ainsi n'était-ce pas désobliger gravement des hommes puissants, des bienfaiteurs dévoués ? Térence préféra donc laisser se former une légende qui avait pour lui du bon et du mauvais, et garder les bonnes grâces de ses protecteurs. Mais Suétone va trop loin, quand il dit : « Videtur autem se levais défendisse, quia sciebat et Lxlio et Scipioni non ingrata7n esse hanc opinionem. » Térence ne chercha pas à les flatter, il évita seulement de les blesser.
Le grief de collaboration clandestine ne réussit pas mieux