‹ Les prologues de TérenceChapitre 112 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

que ceux de contamination et de plagiat, à faire échouer les comédies de Térence. Mais, tandis que les deux autres furent réduits à néant par les réponses du poète, de celui-ci il resta quelque chose. Si beaucoup de spectateurs ne surent trop que croire, si quelques-uns haussèrent les épaules, il y en eut qui firent bon accueil en leur croyance aux mensonges de Luscius ; ainsi se forma la tradition que nous avons suivie jusqu'au temps de Quintilien et de Suétone. Faut-il, avec ce dernier', compter, parmi les motifs possibles du départ de Térence pour la Grèce, le désir d'échapper aux soupçons de collaboration ? Le moyen n'eût pas été très efficace : dès le retour de Térence les soupçons auraient repris leur train, en même temps que ses relations avec les prétendus collaborateurs. Il vaut mieux croire que ce voyage, comme ceux que firent plus tard dans le même pays Cicéron, Virgile et tant d'autres, fut un voyage d'agrément et surtout de perfectionnement.

La légende des collaborateurs de Térence a trouvé quelques partisans dans les temps modernes. M™® Dacier^, avec une certaine hésitation, il est vrai, accepte la version modérée; la version extrême est soutenue avec chaleur par Montaigne''; Boileau, qui partout ailleurs rend hommage à Térence seul, s'y range en un passage bien connu de ses stances à Molière '*. Nous nous bornons à signaler ces opinions : elles n'apportent aucun élément nouveau dans le débat.

' « . . . seu vitandœ ojnnionis, qua videbatur aliéna pro suis edere.

2 Ter. Amst. 1768, t. I, p. XIX, LU, LIV ; t. II, p. 250.

3 Essais, I. I, ch. 39 :

* Celui qui sut vaincre Numance,

Qui mit Cartilage sous sa loi.

Jadis, sous le nom de Térence, Sut-il mieux badiner que toi l La forme vaut le fond.

Le reproche dont il nous reste à parler est, comme celui de collaboration clandestine, d'une portée générale. Térence l'a relevé une seule fois, dans le prologue du Phormion. Ses adversaires ne le mirent donc en circulation que vers la représentation de cette pièce : avant, ils ne s'en étaient pas encore avisés ; après, ils l'abandonnèrent comme inefficace. Térence le mentionne en ces termes :

« ita dictitat [vêtus poeta), quaa antehac fecit fabulas,

Tenui esse oratione et scriptura levi ' » .

Qu'est-ce à dire au juste ? Le mot latin « oratio » a deux sens principaux, l'un général, l'autre particulier. Au sens particulier, il désigne le discours oratoire, et on peut alors lui opposer « sermo », le discours familier, la conversation. C'est avec cette signification qu'il est employé par Térence dans ce vers du prologue de V Heautontimorumenos :

« Qui orationem hanc scripsit quam dicturus sum 2,

celui qui a écrit le discours, le plaidoyer que je vais prononcer, » dit Ambivius, qui se présente au public comme orator, actor 3, avocat. Elle ne convient évidemment pas au passage maintenant en question. Au sens général, « oratio » signifie discours quelconque, langage, paroles, par opposition à « res, opéra, actio, etc. » ; c'est ainsi qu'il est pris constamment par Plante, de même que par Térence, à l'exception près que nous venons de citer. D'ordinaire, l'idée de fond ne s'y sépare pas nettement de l'idée de forme, cependant c'est elle qui y prédomine. Mais dans le texte qui nous occupe la disjonction est faite : « oratio » ne s'applique qu'au fond, à la matière du discours, car il est coordonné avec un autre mot qui désigne spécialement la rforme, avec le mot « scriptura ». « Scriptura » signifie ''

il Phorm. prol. \ sq. — 2 V. 15.— 3 Cf. v. 11 et 13.

^ <Je laisse de côté les acceptions juridiques ou officielles du mot.

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