‹ Les prologues de TérenceChapitre 113 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME 2Ô · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME 2Ô

OU bien l'art d'écrire, au sens propre, l'écriture, ou bien le résultat de l'écriture, l'écrit, l'ouvrage, comme dans trois vers de Térence, dont voici l'un pour exemple :

« Quod si scripturam sprevissem in prœsentia \

si j'avais (c'est Ambivius qui parle) dédaigné les écrits, les comédies de Cécilius » ; ou bien enfin l'art d'écrire, au sens figuré, c'est-à-dire le style : c'est la seule façon dont on puisse l'entendre ici. « Oratio » et « scrlpiura » sont associés dans le même rapport que « oratio » et « stilus » au prologue de V Andrienne :

Dissimili oratione sunt factse ac stilo *.

A propos de ce vers, Donat établit ainsi la différence de sens des deux mots: « Oratio in sensu est, stilus in verbis... Orationem in sententiis dicunt esse, stilum in verbis ». La même distinction s'applique aux mots « oratio » et « dicta », dans deux fragments d'Ennius :

Nam cum opulenti loquuntur pariter atque ignobiles,

Eadem dicta eademque oratio œqua non œque valet ^

Quam tibi ex ore orationem duriter dictis dédit ^

Dans le passage de Térence qui nous occupe, « oratio » se rapporte donc à la matière, aux pensées des scènes, dialogues ou monologues, au ton qui dépend de la nature des pensées; « scriptura », à l'expression, au style. Le reproche que Luscius fait au ton et au style est exprimé par les deux épilhètes dont chacune contient une image en harmonie avec le sens premier de son substantif. Le ton est fluet, sans force : oratio tenuis ; le style est léger, sans relief : scriptura levis. Ce qui revient à dire en somme que les comédies de Térence manquent d'élévation et de vigueur. De toutes les critiques lancées contre notre poète par son vieux rival, celle-ci est la seule qui ait quelque fondement.

' Jlec. prol. ait. 16. Les deux autres vers sont ibid, 5, et Ad, prol. L

3 Ennius, dans A. Gell, XI, 4.

* Ennius, dans Nonnius, 512,7.

D'autres l'ont renouvelée, dont on ne saurait récuser la compétence et qui étaient loin d'avoir un parti-pris à son égard ; seulement ils se sont servis de termes plus mesurés, moins dédaigneux, et ils ont en même temps rendn hommage à ses qualités. Leur appréciation a donc tout ce qu'il faut pour inspirer pleine confiance. Cicéron, dans un fragment en vers cité par Suétone \ vante l'élégance, la grâce, la douceur des traductions que Térence a données de Ménandre ; mais à ces éloges il met une restriction discrète en constatant que la copie est plus calme, moins passionnée que le modèle :

a Tu quoque qui solus lecto sermone, Terenti,

Conversum expressumque latina voce Menandrum

In médium nobis sedatis motibus efïers,

Quiddam corne loquens atque omnia dulcia miscens. ... »

En passant du grec au latin, Ménandre, d'après Cicéron, a donc perdu de sa force. A côté de ce jugement, Suétone cite celui de César, en vers aussi, et plus explicitement affirmatif sur le même reproche. César ne reconnaît en Térence, comparé avec les grecs, qu'un élément d'infériorité, le manque de force :

a Tu quoque, tu in summis, o dimidiate Menander, Poneris, et mérite, puri sermonis amator ; Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis, Comica ut sequato virtus polleret honore Cum Grsecis, neve hac despectus parte jaceres ! Unum hoc maceror ac doleo tibi desse, Terenti. m

Quintilien ^, après avoir déclaré que les ouvrages de notre poète sont, dans le genre comique, des modèles d'élégance, ajoute qu'ils auraient encore plus de charme, si Térence s'était renfermé dans l'emploi du vers trimètre. Pourquoi ? C'est sans doute qu'à son avis Térence, admirable dans les scènes calmes, auxquelles convient ce vers, n'a pas assez d"élan et de vigueur dans les morceaux de passion, où la

1 Vie de Ter. Je cite les vers de Cic. et de Ces. d'après le texte de Ritschl QSuét. de Reiffersclieid et Opusc. III),

2 Inst. or.X, 1, 99.

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