CHAPITRE TROISIEME
nature du sujet l'a conduit à se servir de rhythmes plus nobles et plus mouvementés. D'après le savant Varron \ Térence exprime supérieurement les mœurs, mais quand il s'agit de peindre les passions, il est surpassé par d'autres comiques romains, il est au dessous de Cécilius, par exemple. Cette infériorité tient évidemment à ce que, plein de finesse et de délicatesse, son talent n'est pas assez vigoureux. Parmi les contemporains d'Horace, les plus versés dans la connaissance de la vieille littérature romaine établissaient un parallèle analogue entre Cécilius et Térence :
« Yincere Ciecilius gravitate, Terentius arte ^. »
Térence est un artiste plus habile, mais il a moins de force: voilà l'opinion de ces connaisseurs. Les voix de l'antiquité sont unanimes à le condamner sur ce chef, et la critique moderne n'a point réformé la sentence.
Il n'est malheureusement pas en notre pouvoir de comparer les comédies de Térence avec celles de Cécilius ; mais nous pouvons les comparer avec celles de Plante, et ce rapprochement fait ressortir à merveille les faiblesses du talent de notre poète. On sent tout ce qu'il manque d'énergie à son style au cours limpide, égal et paisible, quand on lui oppose le style de Plante, torrent souvent bourbeux, mais d'une superbe impétuosité. Ses tranquilles dialogues où les personnages, même s'ils sont de condition infime, s'expriment toujours en excellents termes, corrects et choisis, paraissent bien froids, bien dépourvus de variété et de vie, à côté des dialogues de Plante, bruyants, pétulants, féconds en surprises et en caprices de ton et de langue. Son comique discret, fait de raillerie spirituelle, de délicates épigrammes, de piquantes sentences, dont l'effet ne va pas au-delà du sourire, est un mets de saveur un peu fade pour qui a goûté au comique fortement relevé de Plaute, mélange d'allitérations, de gros jeux de mots, d'ex*
' Cité dans Sos. Chaiisius, II, p. 241, 28 sq. C. 2 Hor, Ejiist. II, 1, 59.
pressions burlesques tirées de l'argot populaire ou bizarrement forgées, d'énormes plaisanteries, abondant et débordant, qui épanouit largement le rire. Ses fines éludes de sentiments, où les plus fugitives nuances sont observées avec une science pénétrante de moraliste et rendues avec un art exquis d'écrivain, pâlissent, s'effacent pour ainsi dire, devant le dessin puissant et l'éclatante couleur des tableaux où le pinceau hardi de Plaute étale les passions dans leur violence, dans leur nudité, dans leur débraillé. Certes, il y a de graves défauts dans la manière de Plaute, des défauts autrement voyants et choquants que ceux de Térence. Trop fréquemment sa verve sans frein l'emporte au delà des limites de la bienséance et de la vraisemblance, dans le domaine de la boufTonnerie et de la caricature ; sa force n'est pas réglée et contenue par le goût. Mais il se fait pardonner ses extravagances, parce qu'il la possède, cette force qui manque à Térence, parce qu'on trouve en lui la puissance de souffle, l'ampleur de voix, la richesse de veine qui font que ses comédies, comme celles d'un Aristophane ou d'un Molière, méritent vraiment le nom de poèmes. Avec Térence, au contraire, point d'écarts, point d'escapades à craindre : sa verve est bien trop faible pour entraîner son goût, son inspiration est bien trop paisible pour égarer sa raison. Toujours de sang-froid, son regard calme et sûr attaché à un idéal modeste, — l'imitation scrupuleuse du langage de la bonne société contemporaine et l'obéissance fidèle aux lois de la vraisemblance et du naturel, — les grands efïets de la poésie dramatique excèdent la mesure de son talent. C'est à propos de ses œuvres que l'on peut se poser la question agitée, selon Horace', par certains anciens : La comédie est-elle, oui ou non, un genre poétique? On peut presque leur appliquer ce que le même Horace ^ dira plus tard de ses satires : ce n'est pas de la poésie, c'est de la prose rhythmée; supprimez le mètre : il reste « sermo merus. » En somme il faut regretter que Térence n'ait pas pu à son
1 M. Sut. 1, 4, 44 sq. - '■^ nid. 38-47.