‹ Les prologues de TérenceChapitre 115 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

élégance, à sa grâce, allier des qualités plus élevées et plus robustes.

Toute la faute en est bien au poète lui-même, et l'on oe saurait, pour lui procurer des circonstances atténuantes, met- Ire en cause le genre comique ou ses modèles grecs. L'élévation du ton, la vigueur du style ne sont pas des mérites essentiellement propres à la tragédie et défendus à la comédie, ainsi que paraît l'avoir cru le naïf Evanthius, qui admire précisément dans Térence ce que nous lui reprochons'. La tragédie et la comédie sont genres distincts, sans doute ; cependant il arrive parfois à des personnages comiques d'être sous l'empire d'une passion violente, dans une situation émouvante, tragique. Alors, si le poète a du souffle, il doit quitter le langage simple, le ton familier, pour parler avec noblesse, chaleur, éclat, sans se laisser arrêter par la crainte ridicule de franchir les frontières de la tragédie. Les comiques grecs, et en particulier Ménandre, le modèle préféré de Térence, avaient usé de ce droit incontestable. Sans avoir besoin d'en chercher la preuve dans les fragments, nous la trouvons, en ce qui concerne Ménandre» dans les jugements déjà cités de Cicéron et de César sur Térence. D'après Cicéron, c'est un Ménandre adouci, apaisé, que Térence présenta au public romain :

.... « Menandrum In mcdium nobis scdatis motibus effcra. »

D'après César, Térence n'est que la moitié de Ménandre, « dimidiate Menander » ; il en reproduit la pureté et la douceur, mais non la force. Donat se fait l'écho de la même appréciation - : « Rêvera autem hoc deterior Menandro

1 Fragm. de trag. et corn. : « Tnm illnd est admirandum, iptod et morem retinuit, ut comœdiam scrileret, et temperavit affectum, ne In tragœdlam transiUret ; quod cum aliis rebi(.i minime oUentum et a Mmito et ab Afranio et Attio et vniltis fere magnis coviivisinvejiimus. Illud q^iflfjve inter Terentiana.t virtute.i mirab/le, quod ejtis fabula; eo ment temperamento, ut neque extumescant ad tragicam altitudinem neque ab-

jiciantur ad mimicam vilitatem. »

2 Ad Ph.i)rol. 5.

Terenliv.s judicahalur^ quod minus suhlimi sermone ute^ retur ». Ménandre avait donc les qualilt's qui manquent à Térence. Celui-ci, malgré l'exactitude de son imitation, ne les a pas fait passer en latin ; il a rendu le sens, mais non la passion et la poésie des grandes scènes grecques, semblable à ces chanteurs qui donnent avec une parfaite justesse toutes les notes d'un morceau, sans en traduire pourtant l'expression.

Cette impuissance de son talent à faire passer en latin toute la force des originaux grecs, le poète en avait le sentiment, cela n'est pas douteux. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu la préférence qu'il accorda à VAndrienne de Ménandre sur la Périnthienne. Au lieu de compléter cellelà par celle-ci, n'était-il pas plus simple pour lui de s'attacher uniquement à la pièce qui, lui offrant l'ensemble de personnages qu'il souhaitait, l'aurait dispensé de recourir à un orignal secondaire, de contaminer? Mais le ton et le style de VAndrienne lui plaisaient davantage. Par quoi différaient-ils donc du ton et du style de la Périnthienne ? Si l'on admet, ce qui est très vraisemblable, que cette dernière comédie était une œuvre de jeunesse, plus tard refondue et remise à la scène sous un nouveau titre, il n'est pas difficile d'imaginer la différence : la Périnthienne fut écrite avec une fougue juvénile qui s'était calmée quand Ménandre fit VAndrienne ; elle avait plus de chaleur dans la passion, plus d'élan dans le style, chaleur et élan que le poète, quand il remania l'œuvre, trouva sans doute un peu excessifs et crut devoir atténuer. Térence, écrivain de sens rassis et de jugement sûr, sentit que VAndrienne allait mieux à ses moyens naturels. Le choix d'originaux tels que VHécyre et VHeautontimoriimenos, indique clairement chez notre poète la même défiance de ses forces, le même goût pour les sentiments modérés et le ton posé. Il serait, en effet, malaisé de concevoir des pièces moins fécondes en éclats de passion, en véhémence de langage. Ce caractère de tranquillité est si frappant que Térence a jugé bon, dans le prologue de

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