CHAPITRE PREMIER
19, OÙ le poète parle de contamination. Au contraire, il était très à propos, quoi qu'en dise M. Dziatzko, de signaler aux spectateurs, dès le commencement du prologue, la nouveauté de la comédie à jouer. La plupart d'entre eux avaient, en effet, trop peu de culture intellectuelle et de goût pour venir chercher au théâtre autre chose qu'un plaisir de rire ou de curiosité. Ce qui les attirait, ce n'était point la beauté artistique, c'était la nouveauté de l'œuvre. En général ils n'éprouvaient pas le désir de revoir les pièces déjà jouées : il leur en fallait de nouvelles. Aussi le poète avait-il intérêt à insister chaque fois sur ce fait que la condition capitale de nouveauté était remplie par la comédie présente. De plus le jour où fut représente V HeautontimorumenoSy Térence avait une raison spéciale de le faire. A propos de V Eunuque, joué antérieurement, on lui avait reproché de remettre à la scène une comédie déjà traduite, « veterem fahulam ' ». Ce reproche l'avait vivement touché, et il tenait à bien montrer que sa nouvelle œuvre n'y donnait pas prise, même en apparence.
Les mots « novam esse ostendi et quœ esset » font donc une suite claire et logique ' aux vers 4-5. Mais pourquoi Amhivius pense-t-il que la plupart des spectateurs savent et le nom de l'auteur latin et surtout le nom du poète grec ^ ?
1 Eun. 2}rol., 25.
2 Môme avec l'interprétation que M. Dz. donne du vers 4, ces mots se comprendraient à la rigueur : « Grœca fabula^ cvjus nemo quidijioam jjrœrijmit, » n'est-ce pas pour le théâtre romain une pièce nouvelle ?
5 Les raisons données par Ladewig (Cf. Dziatzko, De prol. Ter. et PI. p. 9, n. 2) et Boissier {les prol. do Ter., dans les Mél.-Grmix, p. 84) pour expliquer l'omission de ce dernier nom, ou plutôt les conséquences qu'ils en tirent, sont inadmissibles. L'un prétend qu'à l'époque de Térence la connaissance du théâtre de Ménandre était familière à un très grand nombre de spectateurs ; l'autre, que Térence ne parle ici qu'aux gens qui ont quelque littérature et que les autres ne comptent pas pour lui. Il faut encore moins s'arrêter à l'opinion de Lcssing sur le sens de a noram esse ostendi et quœ esset ». Il rapporte ces mots à une déclaration du poète aux édiles, quand il leur a présenté la pièce pour être achetée (Cf. Dziatzko, (>/7. cit. p. 8).
Cette supposition, nous le prouverons plus tard \ n'est qu'un prétexte pour se dispenser d'accomplir une formalité consacrôe par l'usage; elle fait partie d'un système d'irrégularités commises ce jour-là par Térence et dont la plus frappante est l'attribution du rôle du prologue au vieil acteur Ambivius.
Nous avouons qu'une interprétation pleinement satisfaisante du début de notre prologue n'est pas possible, si l'on ne change rien au texte traditionnel. Mais il suffît, pour lever les difficultés, d'une correction légère et très plausible. Changeons simplement dans le vers 3 l'ordre des adverbes de temps : au lieu de :
Id primum dicam, deinde quod veni eloquar,
lisons :
Id deinde dicam, primum quod veni eloquar.
Cette transposition, proposée par Paulmier et par Guyet ^ est beaucoup plus ancienne qu'eux ; les scholies du Bembinus la mentionnent. La leçon courante, au temps du scholiaste, était celle de nos manuscrits ; mais d'aucuns lisaient pourtant « primum » et « deinde » dans l'ordre inverse : « quidam sic exponunt : Primum quod veni eloquar, deinde dicam cur partes seni poeta d[ederit] quse sunt o[dulescentium] ». Mais ce qui la recommande bien plus encore que son antiquité, c'est la façon toute simple dont s'explique pour qui l'adopte raltération du texte primitif. Il n'est pas d'usage que dans une énumération « deinde » précède « primum ». Celte anomalie se rencontrait pourtant dans ce vers de Térence. De bonne heure on dut en être frappé, et, faute d'avoir analysé attentivement la suite des idé^ du prologue, on l'attribua à une distraction de copiste. On crut réparer une erreur en replaçant les deux adverbes dans leur position relative habituelle. Après cela, l'œil des lecteurs superficiels n'aperçut
1 Cf. chap. 2, § 3.
2 Cf. le Ter. de Bentley, ad Ucaut. 2}rol., 3.