CHAPITRE TROISIEME
fr^50?- de Ménandre ; puisque Térence,qui vient de nommer l'auteur du P/iasma, Ménandre, ne nomme pas celui du Thésaurus, c'est que la pièce est du même auteur. Pour comprendre d'abord et pour apprécier ensuite la critique faite à Luscius, il faut connaître le sujet de cette comédie. Nous en trouvons une analyse dans le commentaire de Donat. Un jeune homme a dévoré en dix ans la fortune que lui avait laissée son père. Le vieillard, de son vivant, s'était fait construire un magnifique monument funèbre et avait ordonné, par testament sans doute, qu'on vînt lui apporter là un festin dix ans après sa mort. Le jeune homme, qui n'a pas oublié cette prescription, envoie son esclave au tombeau avec le festin. Mais le champ où se trouve le monument ne lui appartient plus, il l'a vendu à un vieil avare. C'est donc en compagnie du nouveau propriétaire que l'esclave ouvre le tombeau. Ils y trouvent un trésor et une lettre. L'avare retient et revendique le trésor qu'il a, dit-il, caché là au moment d'une guerre. Le jeune homme s'adresse à la justice pour être remis en possession de son bien. Devant les juges, son vieil adversaire prend le premier la parole, et Donat nous a même conservé le début de ce discours dans la pièce de Luscius' :
Athenienses, bellum cum Rhodiensibus Quod fuerit, quid ego hic prœdicem /. . .
Il soutient donc hardiment son mensonge 2. Mais le jeune homme, prenant à son tour la parole, le confond en montrant la lettre trouvée avec le trésor, lettre où le père disait évidemment que, sachant la prodigalité de son fils et voulant lui ménager une ressource suprême, il faisait ce dépôt, et, pour en amener la découverte après dix ans, inscrivait dans son testament la clause du festin funèbre.
pas se prendre de cette façon. D'aiUeurs les deux pièces sont bien dis-tinguées dans le commentaire de Donat.
' C'est le seul fragment que nous possédions de Luscius.
2 L'analyse de Donat s'arrête à ce point ; mais le reste est facile à reconstituer.
Ainsi, à la fm de la comédie de Luscius, il y avait un procès dans lequel le défendeur parlait avant le demandeur, l'accusé avant Taccusateur. C'est ce renversement de l'ordre normal et logique des débats judiciaires que Térence reproche à son rival. « Arguit Terentius^ dit Donat, quod Luscius, contra consuetudinem litigantium, defensionem ante accusationem induxerit. ^... Prior senex, qui aurum retinet, causam suam,,. agit..,.. Quai contra naturam jurisque consuetudinem posita argumenta ' notât Terentius, quod ille ordo potior erat, ut adolescens prior proponeret causam, qui petitor inducitur. » On le voit, cette critique est bien distincte de la première : il s'agit, non plus d'une faute de style, mais d'une faute de composition. Luscius est-il coupable? Sans doute, il a enfreint les règles de la procédure, l'usage des tribunaux ; il y a quelque chose de conventionnel dans son procès. Mais il a eu grandement raison d'admettre cette convention : s'il avait suivi l'ordre inverse, l'ordre réel, c'est alors qu'il faudrait lui reprocher une faute, et une grosse faute de composition. Que le demandeur exhibe son titre de propriété, la lettre de son père, un argument aussi décisif tranche la question ; la plaidoirie du défendeur ne saurait plus produire aucun effet sur le juge; l'intérêt est épuisé, l'intrigue est dénouée. Si, au contraire, la production de la lettre est réservée, les raisons de l'avare peuvent paraître spécieuses au tribunal ; il y a jusqu'à la fin incertitude sur la possession du trésor; la pièce est attachante jusqu'au dernier vers; elle est habilement conduite. Cette disposition, cela va sans dire, était l'œuvre du poète grec ; Lucius n'eut pas le mérite de la trouver, mais il eut le bon goût de la conserver. Nous avons trop bonne opinion de celui de Térence pour croire qu'il l'aurait changée, s'il avait traduit la pièce. Alors, pourquoi en avoir fait un crime à Luscius ? C'est une mauvaise querelle, un acte de déloyauté. Térence sentait que son accusation était injuste ; mais il pensait que les spectateurs romains, gens à
1 Bentley corrige : « arguit et ».