CHAPITRE QUATRIÈME
ver la bonté de sa cause et de se concilier le cœur des juges.
Les arguments que Tûrcnce apporta pour sa défense dans les diverses phases du procès, nous les avons déjà discutés en détail. Il n'y a place ici que pour quelques considérations générales sur Thabileté de son argumentalion. Sauf dans un cas, le poète eut toujours pour lui la conviction que sa cause était juste et la force que donne cette conviction. Il ne lui eût pas été difficile de la faire partager à un tribunal de lettrés impartiaux. Malheureusement pour lui, la grande majorité des juges devant lesquels il dut plaider, n'étaient pas des lettrés, tant s'en faut. Il lui fallut traiter des questions qui étaient presque toutes de nature purement artistique, avec des auditeurs absolument étrangers, pour la plupart, aux choses de l'art. Situation épineuse, s'il en fut, dont les embarras étaient encore aggravés par cette circonstance que les spectateurs, venus au théâtre pour s'y amuser, pour y voir la comédie, ne devaient évidemment pas être disposés à prêter une oreille bien attentive aux discussions préliminaires, peu intéressantes pour eux, qui retardaient le moment de leur plaisir. Térence avait donc contre lui un double désavantage, auquel n'étaient pas exposés à Rome les plaideurs ordinaires ; car les juges appelés à connaître d'une affaire avaient en général la compétence voulue et, quand ils se rendaient au tribunal, ils savaient bien d'avance qu'ils allaient, non à un divertissement, mais à une occupation sérieuse. Dans les conditions défavorables où il se trouva, Térence dut ne faire valoir que des preuves ayant ces deux caractères : être facilement intelligibles pour des esprits grossiers, pouvoir se formuler en quelques mots sans rien perdre de leur elficacilé. Il fut ainsi obligé souvent de renoncer à ses meilleures raisons et, dans les cas où il ne vit aucun bon argument à la portée du public, d'appeler à son aide, pour n'avoir pas l'air de passer condamnation, le sophisme et le mensonge.
En deux occasions seulement, l'invention des preuves
fut toute simple pour lui, parce qu'il n'eut alors qu'à dire la vérité sans artifice oratoire. Au début du prologue de VEuuuque, il répondit à qui l'accusait de médisance par l'excuse de légitime défense, raison excellente en soi, facile à exprimer brièvement, et dont l'instinct de la conservation fait tout de suite sentir la justesse aux plus ignorants ; dans le prologue des Adelphes, il démontra la fausseté du grief de plagiat par une preuve de fait ; Plaute n'avait pas traduit la scène qu'on lui reprochait d'avoir volée à Plaute; il suffisait d'avoir du bon sens pour saisir la démonstration qui était l'évidence même. Partout ailleurs, l'invention des preuves exigea de sa part plus d'efforts et d'habileté. Contre le grief de contamination, il avait un sérieux moyen de défense, qui se présenta naturellement le premier à sa pensée : Topération incriminée, loin d'altérer en rien la valeur du modèle, l'enrichissait de qualités nouvelles; mais une pareille apologie eût été trop longue et trop technique ; il l'écarta pour en produire une autre beaucoup moins solide : il se prévalut de Texemple des anciens, argument plus accessible et absolument concluant pour des esprits romains. Ce n'était encore là que de l'habileté ; voici maintenant le sophisme et le mensonge. Térence est accusé d'avoir pillé pour son Eunuque le Colax de Névius et de Plaute ; il commence par nier le fait : c'est au Colax de Ménandre qu'il a directement puisé. Cet argument, si les spectateurs admettent la véracité du poète, détruit le grief principal de plagiat ; mais il reste l'accusation subsidiaire d'avoir voulu donner au public du vieux pour du neuf. La bonne et sincère réfutation serait celle-ci : d'un original grec déjà exploité on peut encore tirer, avec du talent, quelque chose d'intéressant, quelque chose de meilleur que la première copie ; donc la conduite du poète n'est pas blâmable. Mais le raisonnement est trop compliqué pour le public romain. Il faut chercher plus simple : de là un mensonge, la prétendue « imprudentia » de Térence qui ignorait, dit-il, l'existence du Colax latin ; de là encore un