‹ Les prologues de TérenceChapitre 129 sur 143 · Chapitre quatrième · texte numérisé non relu

Chapitre quatrième

sophisme, le droit incontestable d'user de personnages déjà vus sur la scène romaine, invoqué à tort ici ; mauvaises raisons en soi, mais bonnes au point de vue oratoire, parce qu'elles étaient de nature à persuader les auditeurs naïfs et distraits du prologue, surtout appuyées qu'elles sont d'un habile argument déjà employé ailleurs, l'exemple des anciens. Térence est accusé d'infécondité relativement à ses prologues ' : il n'aurait pu, dit-on, en écrire un seul, s'il n'avait eu quelqu'un de qui médire. Il devrait, pour se justifier, faire connaître et son projet primitif de suppression du prologue et les raisons de cette détermination que les attaques de Luscius l'ont empêché de suivre. Mais qui l'écouterail, qui le comprendrait ? Il élude adroitement le reproche principal de stérilité et il repousse le reproche accessoire de médisance par l'excuse, déjà donnée ailleurs, de légitime défense. Térence est accusé d'avoir des collaborateurs clandestins ". L'accusation serait anéantie, s'il prouvait à ses auditeurs qu'il est bien plus capable de composer des comédies que les personnages désignés par les mauvaises langues comme ses auxiliaires. Mais le moyen de prouver cela aux spectateurs romains ? Ici Térence cherche vainement d'abord, à défaut de bonne raison, une raison spécieuse, et, comme l'accusation ne lui est pas à tous égards préjudiciable, il prend le parti de s'en remettre à la décision des juges, sans plaider; c'est un subterfuge. L'accusation s'étant reproduite, il trouve cette fois pour la repousser, ou mieux pour l'éluder, un sophisme : les bruits qui courent à ce sujet lui font honneur, dit-il ; les amis qui passent pour lui rendre service dans la composition de ses pièces ren* dent service à tous dans toute sorte de circonstance et sont aimés de tous. Reste l'accusation fondée, celle qui a trait au ton et au style des comédies ^ : contre celle-là il n'y avait pas de bonnes raisons ; ce ne fut pas l'ignorance du public qui gêna le poète : ce fut la vérité. Ne trouvant pas

1 Phorm.prol. 12 sqq.

2 Heautpr, 22 sqq ; Ad. pr.

15 sqq. — 3 PJtorm, 2'rol , 4 sq.

même une réponse spécieuse, il imagina de se dégager par une attaque : il détourna habilement du défaut qu'on lui reprochait l'attention des spectateurs, pour la porter sur Je défaut contraire, reproché par lui à son accusateur. En nous plaçant au point de vue moral, nous avons dû juger sévèrement l'habileté de Térencc à se disculper ; mais au point de vue oratoire, qui nous occupe seul maintenant, il faut y reconnaître un mérite, la marque d'un esprit fécond en ressources.

Cette qualité, frappante dans l'invention des preuves, se révèle encore mieux dans l'invention de ce que les rhéteurs appellent les mœurs. Gagner l'estime et la sympathie de ses juges est une chose très importante pour tout accusé ; ce qui la rendait plus importante pour Térence, c'est qu'il ne pouvait essayer d'émouvoir leurs passions en sa faveur : n'ayant pas le moyen de les entraîner violemment vers lui, il devait mettre tous ses soins à les attirer doucement * ; et, en effet, il n'a rien négligé pour cela. D'abord il s'est très adroitement servi dans ce but des avantages que lui assurait sa situation d'attaqué. La bienveillance instinctive de la foule n'est pas pour l'agresseur: il l'a bien senti et il a fait valoir à mainte reprise son droit de légitime défense. Ses prologues ne sont pas amusants ; il impose au public qui est venu voir une comédie divertissante, l'ennui d'un plaidoyer : mais ce n'est pas sa faute ; il est juste de s'en prendre au vieux poète dont les calomnies l'ont mis dans la nécessité de se défendre \ On l'accuse d'être médisant : il ne l'a été que par force ; son rival a voulu lui fermer la carrière dramatique, lui ôter son gagne-pain, le réduire à la misère et à la faim ; il n'a fait que répondre à ces provocations : au fond nul n'est plus doux, plus pacifique, plus désireux de ne blesser personne ^.

1 Cic. ibid. 43, 183 : « Sed ge7ms hoc totum orationîs in eis causis eœcellit, in quibus minus potest inflammari animus jndicis acri et vehehementi quadam incitatione ; non enini semper fortis oratio quœritur, sed sœpe placida, summissa, Unis, quœ maxime commendat reos. »

- And.îti'ol. 1 sqq.— 3 Eun. prol. 1 sqq ; Phoi'vi.pr. 12sqq.

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