CHAPITRE QUATRIÈME
Ce n'est pas seulement son droit de légitime défense qu'il exploite pour se rendre sympathique, c'est aussi la modéralion avec laquelle il use de ce droit. Nous savons, nous autres, pourquoi il n'a pas pris plus souvent et plus longuement l'offensive : non seulement il n'a pas fait grâce à sou adversaire d'un seul reproche mérité, mais encore il a eu recours aux accusations fausses et déloyales ; si ses attaques ne sont pas plus fréquentes et plus terribles, c'est donc impuissance et non magnanimité. Et cependant c'est en adversaire magnanime qu'il se pose devant les spectateurs. Dès son premier prologue ', il insinue que son rival a commis des méfaits, qu'il pourrait les lui reprocher publiquement ; mais il ne le fera que si les hostilités continuent, si l'on pousse à bout sa patience. Elles continuèrent en effet. Dans le prologue de V Eunuque'-^ il se résout donc à frapper : mais il ménage, à l'en croire, son ennemi ; loin de se montrer impitoyable, il retient ses coups ; il en aurait bien long à dire, il en dit peu et fait grâce pour le moment du reste : il ne se départira de cette modération dans l'attaque que si Luscius persiste à le calomnier. Luscius persista. Et pourtant, dans le prologue de V Heautontimorume7ios^, Térence se contient encore : il ne décoche qu'un trait au vieux poète ; une fois de plus les grandes représailles sont retardées : elles n'auront lieu que si Luscius ne change pas de conduite. Quelle mansuétude et quelle générosité! Comment ne pas estimer un homme qui, provoqué, attaqué avec tant d'acharnement, garde une attitude pareille à l'égard de son agresseur y
Un autre trait de modération aff'eclée, dans l'usage du droit de légitime défense, c'est le silence constamment observé sur le nom de l'adversaire. Les Athéniens acceptaient volontiers les personnalités au théâtre : Aristophane ne se gêne pas pour nommer en toutes lettres plusieurs de ses contemporains, et il va môme jusqu'à leur donner un r(jle dans ses comédies. A Rome les habitudes étaient tout
' And, pr. 22 sq. — -' l'un, in' . 14 sqq. — ^ Ilea'ut.pr. 33 sq.
autres. De bonne heure fut réprimée la licence de la poésie fescennine : les lois des Douze Tables punissaient du bâton, d'après Horace \ de mort, d'après Cicéron", quiconque portait atteinte par des vers injurieux à la bonne renommée d'un citoyen. Quand Térence écrivit ses prologues, Lucilius n'avait pas encore donné par ses satires, qui d'ailleurs n'eurent pas la même publicité, un exemple de désobéissance à ces lois. Névius, qui avait tenté de s'en affranchir dans ses comédies, avait payé cher sa hardiesse. Sans doute le cas de Térence, nommant Luscius, n'eût pas été criminel au même point. Mais certainement les spectateurs lui surent gré de l'attaquer sans crier son nom du haut de la scène ; cette preuve de réserve fut un titre sérieux à leur estime. D'ailleurs Luscius ne gagna absolument rien à ces ménagements apparents : on ne lui faisait pas l'honneur de l'appeler par son nom, on le qualifiait avec dédain de « malivolus vêtus poeta. » L'absence du nom propre n'atténua l'efficacité des prologues ni dans la défensive, ni dans l'offensive. D'abord, en effet, on peut supposer que le rival de Térence était le seul vieux poète comique de ce temps-là. Ensuite, parmi les spectateurs, les uns arrivaient au théâtre sans avoir entendu dire du mal de la comédie qui allait se jouer : ce n'était pas à ceux-là que Térence présentait sa défense ; d'autres connaissaient les bruits malveillants, mais en ignoraient Torigine : il leur importait uniquement que Térence se justifiât par de bonnes raisons ; d'autres enfin savaient fort bien d'où partaient les critiques et n'avaient par conséquent nul besoin que Prologus en nommât l'auteur. Une désignation vague fut donc suffisante tant que Térence resta sur la défensive ; dès qu'il prit l'offensive, il fut tenu de préciser davantage; il sentit que ses traits n'auraient toute leur force que si tous les spectateurs voyaient qui ils atteignaient. Mais il sut se dispenser, même alors, de nom-
' IJpist. II, 1, 152 sqq ; cf. Sat. II, 1, 82 sq.
2 De JRej). IV, 10, 12. Cf. d'ailleurs tout le frag. cité par saint Aug., De civ. Bfi, II, 9, et surtout la conclusion : « Veteribns disjylicuisse Momanis vel laudari qnemquam in scena vivum hominem vel vituperari. v