‹ Les prologues de TérenceChapitre 131 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

mer Luscius. Dans le prologue de VEunuque, il n'eut pour le faire reconnaître de tous qu'à citer le litre de sa dernière pièce jouée ^ :

a Is Menandri Phasma nunc nuper dédit. »

Dans le prologue de \'Heauto?Uimorumenos'^, il fit allusion à un incident bizarre d'une comédie également assez récente pour que la plupart des spectateurs n'eussent pas oublié le nom de l'auteur. D'ailleurs, un grand nombre de ceux qui écoutèrent ce prologue avaient écouté aussi le prologue de VEunuque et pouvaient se rappeler le nom du rival deTérence; d'une façon générale, plus la polémique se prolongeait, plus le nombre des personnes au courant de ce nom augmentait; si bien que, dans le prologue du Phormion, Térence n'eut besoin de citer ni le titre ni un incident d'une œuvre récente et put, sûr de parler devant des gens bien informés, critiquer chez Luscius une faute déjà ancienne ». Il s'arrangea donc toujours de manière à ce que tout le monde, ou à peu près, sût de qui il s'agissait, sans qu'il eût lui-même à sortir de sa malicieuse réserve.

Si Térence fait parade de sa modération et de sa discrétion vis-à-vis de son adversaire, il lient beaucoup également à ne pas être soupçonné par le public d'avoir peur : il veut que l'on voie dans cette conduite un signe de force et non de faiblesse. Il sait que les poltrons et ceux qui ont l'air de trop se défier d'eux-mêmes ne sont pas sympathiques à la foule. Aussi se montre-t-il plein d'assurance en face de son ennemi, plein de confiance en la valeur de ses propres œuvres. Cette assurance se reconnaît au ton toujours ferme des réponses, au ton menaçant des attaques. Cette confiance, sensible partout à la façon simple et calme dont le poète s'en remet à la décision du public, éclate dans le premier prologue de VHécijre, où il affirme, au risque de passer pour cupide, qu'il a retardé la reprise de la pièce malheureuse afin de la revendre, donnant ainsi à entendre (fue l'insuccès

I V. 9. — 2 V. 30 sqq. - 3 V. 9 sq.

d'autrefois n'a pas modifié la bonne opinion qu'il avaiî. de celte œuvre.

Térence cherche aussi des titres à la sympathie des spectateurs dans les sentiments qu'il professe à leur égard. Il déclare dès le commencement de son premier prologue que, du jour où il s'est mis en tête d'écrire pour la scène, son unique préoccupation a été de faire plaisir au public, de mériter ses suffrages. Sa reconnaissance n'est pas moindre que son dévouement : après l'échec de VHécyre est venu le succès de V Heautontimorumenos ; il en fait hommage à la bonté et à l'impartialité du public, non moins qu'au talent des acteurs ^ 11 affecte, pour les juges qui vont avoir à se prononcer sur le sort de ses pièces, la plus haute considération : leur grossièreté fut la cause du double échec de VHécyre ; il n'a garde de la leur reprocher ; c'est la mauvaise chance seule qu'il accuse; c'est à l'intelligence, à l'autorité du public qu'il fait appel pour réparer les injustices du sort^. N'est-ce pas d'ailleurs, d'une façon générale, flatter les spectateurs, laisser voir clairement combien on apprécie leurs lumières, que de les prendre pour juges dans ces débats littéraires ? Les gens du vulgaire sont loin d'en vouloir à qui leur reconnaît une compétence qu'ils n'ont pas, à qui les fait arbitres d'une question qu'ils ignorent. Enfin, autant le ton que prend Térence à l'égard de ses adversaires est assuré, hautain, autant les prières qu'il adresse au public sont empreintes de modestie et de respect. Et ce qui dut donner à cette habile attitude toute son efficacité, c'est l'air de sincérité dont il exprime ces sentiments, sans affectation, sans excès : point de grosses flatteries, point de pompeux éloges, point de plates sollicitations; juste ce qu'il faut pour que le charme agisse, pour que l'auditeur soit attiré comme à son insu.

Notre énumération n'a pas encore épuisé la série des moyens que Térence trouve dans sa propre personne pour

1 Pliorm. pr. 33 sq.

'^ Cf. Hec. prol.2}r. 2 sq ; prol. ait. 22 sqq.

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