‹ Les prologues de TérenceChapitre 132 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

se concilier la bienveillance du public. Il fait valoir son attachement aux procédés des anciens poètes ; c'est une conformité de goût avec la plupart des spectateurs, qui aiment et respectent tout ce qui est ancien ^ . Il insinue discrètement qu'un auteur comme lui, capable d'écrire des pièces sans défauts, rend service au public et méritequelque reconnaissance, que l'avantage du public est de protéger les jeunes poètes d'avenir, de ne pas laisser une coterie accaparer la scène ; ce qui revient à établir adroitement une sorte de solidarité entre ses intérêts et ceux de ses juges ^. Enfin, il se pare de l'amitié que lui témoignent de grands personnages aimés par tous, utiles à tous : il exploite en sa faveur la considération et l'affection universelles dont jouissent ses protecteurs ^.

Térence ne pouvait guère se recommander par la personne de son avocat ordinaire : car Prologus n'avait aucun prestige, aucune autorité, n'était qu'un instrument docile, un porte-voix. Mais avec l'avocat extraordinaire Ambivius, il en fut tout autrement. En lui confiant la mission de plaider sa cause, Térence s'ouvrit une riche source de recommandations dont il tira le plus habile parti. Ambivius, nous l'avons déjà dit, mit dans la balance tous ses titres à la faveur du public : une longue et laborieuse carrière, consacrée à lui procurer de l'amusement, avec la préoccupation constante de lui être agréable et non de s'enrichir. Fort de ses mérites, il put parler de ses intérêts et montrer qu'ils étaient liés au succès des pièces pour lesquelles il plaida : VHeautontïjnorumenos, pièce calme, lui ménageait une bonne occasion, dont il ne fallait pas le priver, déjouer sans subir la lourde fatigue de la plupart des représentations; Vlléci/re, injustement repoussée d'abord, si elle était enfin applaudie comme elle le méritait, encouragerait les poètes à écrire pour le théâtre, et Ambivius pourrait, en montant fréquemment

^ Cf. And. prol. 18 sqq ; Eun. jfi'ol. 42 sq ; Heaut. prol. 20 sq. '^ Cf. Jleaut. jyj'ol. 28 sqq ; Ilec. 2>rol. ait. 36 sqq ; 47 sq. 3 Cf. Ad. 2'rol. 18 sqq.

Cf. Ad. 2>'>'ol . 18 sqq,

des pièces nouvelles, réaliser un honnête gain. Il mit aussi en avant sa compétence incontestée en matière de comédie : s'il garantissait la valeur ûeVBéci/re, lui, vieux connaisseur, c'est que VHécyre était bonne ; ce n'était pas la première fois qu'il soutenait à bon droit une œuvre injustement traitée dès ?on apparition : l'exemple des premières comédies de Cécilius attestait la sûreté de son jugement ^

Pour se rendre sympathique, Térence s'apphque enfin à rendre son adversaire antipathique. Il fait tout son possible pour l'amoindrir aux yeux du public, tant au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel. L'envie, tel est, d'après Térence, le trait dominant de son caractère : il est constamment appelé dans les prologues, ainsi que ceux de sa coterie, « malivolus, iniquus. » Susceptible à l'excès, blessé par quelques mots vifs que Térence, attaqué, s'est permis de lui décocher 2, il ne ménage guère pourtant la susceptibilité d'autrui et, devant les acteurs, devant les magistrats, il traite brutalement son jeune rival de voleur ^. A sa vile besogne de colporteur de calomnies il s'acharne avec une rage que l'insuccès ne fait qu'exaspérer '. Jalousie, brutalité, acharnement, voilà en abondance de quoi rendre l'homme méprisable et odieux. Térence n'épargne pas davantage le poète : c'est un ignorant qui veut faire le fin connaisseur en matière dramatique et n'y entend rien ; son exactitude est dédaigneusement qualifiée d'obscure ^ ; il ne sait pas écrire " ; il commet les plus lourdes sottises et en grand nombre ', violant les règles les plus élémentaires de la procédure'^ , violant les bienséances'-' , violant le bon sens "'' : c'est un fou, « insanus ^^ Défauts de caractère, défauts d'esprit, Térence ne néglige rien pour s'en faire une sorte de repoussoir.

1 Cf. Heaut. 2)rol . 35-52, et tout le 2° prol. de VHécyre.

2 Cf. JEun. 2}rol. i sqq. — 3 Cf. ibid. 22 sqq.

i Cf. surtout Phorm. prol. 1 sqq. — '-> Cf. And, lirol. \1, 20 sq.

G Cf. EuM. jrrol. 7. — ' Cf. ibid. 17 sq.

s Cf. ibid. 10 sqq. — ^ Cf. Séant. jmU. 30 sqq,

10 Cf. Phorm. prol. 6 sqq. — " Heaut. jjrol. 32.

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