CHAPITRE QUATRIÈME
En somme, dans l'invention des prologues, parmi tant d'excellentes idées, à peine peut-on relever une ou deux fautes. La hardiesse de Térence dans le passage' où, pour donner une preuve frappante de la bonne opinion qu'il a de VHêcijre, malgré, son premier malheur, le poète ne craint pas de se montrer intéressé, âpre au gain, sera peut-être considérée par quelques-uns comme téméraire et traitée d'imprudence. Une véritable maladresse, c'est l'explication que Térence prétend donner du succès d'une pièce de Luscius, en l'attribuant aux acteurs bien plus qu'au poète - : n'est-il pas obligé de reconnaître, à la fin du prologue même ^ où il donne cette explication, n'a-t-il pas reconnu ailleurs '*, que le talent des interprètes n'est pas, pour lui non plus, un appoint à dédaigner ? Mais en dehors de ces deux endroits, toutes les idées des prologues, très propres à recommander la personne et la cause de Térence, sont d'une irréprochable invention.
Le sujet creusé à fond et toute la matière trouvée, l'avocat doit faire le plan de son plaidoyer et y distribuer ses idées de façon à leur donner le plus de valeur possible par la disposition. Il est guidé dans ce travail et par les principes généraux de la composition oratoire •' et par les exigences particulières de sa cause. Apercevoir nettement ces exigences et en tenir habilement compte, voilà surtout en
1 Cf. Hec. prol. 6 sq.
2 Cf. Phorm. prol, 9 sqq.
3 Cf. ibld. 33,
4 Cf. le prol. de VHeaut. et le 2° prol. de VHéc.
* Cic., De Orat, II, 76, 307 : Utaliquid ante rem d/camux, dclnde ut rem exjionamus, pont ut cam prohemus îiostris 2^'>'<^sidiis cunfirmandix, contrariis rcfutandis, deinde ut concludamun afque ita 2}e7'orrmu.i, hoc dicendl natura ip.ia prœscribit. Utvero statnamus ca, quœ dlcenda sunt, quem ad nioduin componamus, id est vcl maxime 2^J'opriwm oratoris 2)i';:dentice. Cf. tout le passage.
quoi consiste, dans la disposition, l'art de rorateiir. Il n'est pas plus dilTicile à qui connaît les éléments de la rhétorique de faire un plan de discours, que de faire un plan de bataille à qui connaît les cléments de la tactique et de la stratégie ; le difficile et l'essentiel, c'est de faire un plan qui ne soit point banal, qui révèle la science de la théorie et à la fois l'intelligence des circonstances. Voyons si notre poète a eu ce talent.
S'il peut arriver que l'exorde soit inutile dans un plaidoyer', ce n'était évidemment pas le cas pour le prologue de VAndrienne. Au moment où les spectateurs virent paraître Prologus, ils s'attendaient de sa part à un amusant récit de Vargumentum : il fallut donc tout d'abord prévenir leur surprise et leur mécontentement, en motivant la transformation du prologue. L'exorde était indispensable, et le contenu de l'exorde s'imposait. Le poète y expose " que les attaques de son adversaire sont venues le troubler dans la préoccupation, où il était absorbé, de faire des pièces agréables au public, et l'obligent à écrire des prologues-plaidoyers. Voilà le sujet du discours annoncé, et de plus, les auditeurs, concevant une opinion favorable de l'accusé, défavorable de l'accusateur, sont préparés à écouter le reste avec bienveillance : le but de l'exorde est ainsi pleinement atteint. Enfin l'entrée en matière se rattache de la façon la plus naturelle à la suite du discours : « On m'a mis dans la nécessité de me défendre, parce que l'on m'a attaqué ; voici en quoi consiste cette attaque :
Nunc quam rem vitio dent, quseso, animiim attendite. »
Ce vers amène l'exposition du sujet, la narration ^. La narration ne pouvait viser ici à être très intéressante, puisqu'elle roule sur des choses littéraires, sur une question de rapports de deux pièces et de mélange des mêmes pièces. Mais elle devait se faire écouter et comprendre par sa clarté
1 Ibid. 79, 320 : « In ^^a?'fis atque infrequentibns cansis ah i2^sa rc est cxordiri sœpc coimnodum. »