CHAPITRE QUATRIÈME
et sa précision, elle devait aussi donner à Tauditeur une bonne idée du procédé incriminé. Térence y a très bien réussi. Il établit nettement trois points essentiels : que le mélange n'est pas hétéroclite, puisque les deux pièces ont une grande ressemblance; qu'il a sa raison d'être pourtant, puisqu'elles diiïèrent à certains points de vue ; qu'il est, non confus, mais raisonné, puisque le poète n'a fait passer de l'original secondaire dans l'original principal que ce qui convenait à celui-ci. Comme conclusion de cet exposé, arrive la proposition i, que les auditeurs sont maintenant en état de comprendre et qu'ils sont disposés à résoudre en faveur de l'accusé :
a Id isti vitupérant factura atque in eo disputant Contaminari non decere fabulas. »
Les adversaires ont tort, puisque l'accusé n'a fait qu'imiter les anciens, auxquels on n'en a jamais voulu d'avoir employé ce procédé : telle est la réfutation du grief ^, facilement intelligible pour le public et concluante à ses yeux. Elle est appuyée d'une digression ^ où les accusateurs sont maltraités et menacés de représailles : après les avoir confondus, Térence s'applique à les déconsidérer et à mettre en relief son assurance et sa modération. La péroraison accentue la bonne impression qu'il donne par là de lui-même : l'accusé a des prétentions très modestes : il demande seulement que le public prenne connaissance de la pièce incriminée et, d'après cet échantillon, le juge une fois pour toutes.
Un caractère frappant de la disposition de ce prologue, c'est que les parties s'y succèdent justement dans l'ordre préconisé par ces rhéteurs grecs que Cicéron livre aux railleries d'Antoine dans le traité de l'Orateur : exorde, narration, proposition, confirmation, digression, péroraison ^,
* Ibid. 19, 80 : « Jîcbent cnim exordiri. . ,, deinde rem narrare. . ,, po.it auteni dividere causam mit proponere ; nostra conjîrmarc argnmeiitis et rationihun ; deinde contraria refntarc ; tiim autem alii conclusionew orationis et quasi perorationeub colloeant, alii jubent, antequam péroretur, ....causa digredi, deinde eoncludere ac pcrorare. »
Cette concordaDce est-elle le fait du hasard ? Non, elle est voulue : Térence, nous insisterons bientôt sur ce point, avait sans doute suivi les leçons de quelque rhéteur grec. La première fois qu'il eut à écrire un plaidoyer, il utilisa ses connaissances en rhétorique et, naturellement, il conforma la disposition de son discours au type suivant lequel il avait composé à l'école du rhéteur ses exercices oratoires. Mais sous celte fidélité scrupuleuse d'écolier à peine émancipé, dont Térence saura s'affranchir dans la suite, perce déjà son indépendance, son habileté personnelle : on la reconnaît aux proportions relatives des parties dont l'étendue a été visiblement mesurée sur l'importance de chacune d'elles dans l'espèce, bien plus que sur leur impertance théorique. Un rhéteur pointilleux trouverait l'exorde et la narration un peu longs, la confirmation beaucoup trop courte. Toutes ces irrégularités sont cependant faciles à justifier : Térence a donné du développement à l'exorde, parce que la déclaration qu'il contient est capitale, parce que ce n'est pas ici seulement l'exorde du prologue de VAndrienne, c'est aussi l'exorde de tous les prologues à venir. S'il a insisté sur la narration, c'est qu'il avait d'autant plus intérêt à prévenir dès ce moment le public en faveur du fait incriminé, que la discussion de ce fait, à cause de l'incompétence des juges, ne pouvait pas être poussée à fond dans la confirmation. Et voilà justele motif pour lequel il a abrégé cette dernière partie.
Sans être aussi essentiel que l'exorde du prologue de VAndrienne, l'exorde du prologue de VEunuque est très important. Après la représentation &QVAndrienne^ le vieux poète, malmené par son jeune rival, avait poussé les hauts cris et s'était efforcé de faire à celui-ci un mauvais renom de médisance. Térence, comprenant tout le tort que lui causerait dans l'esprit des spectateurs ce bruit, s'il s'accréditait, proteste ici de ses intentions pacifiques et iuoffensives ' : il n'a frappé que pour se défendre. L'utilité de cet exorde est double : il déblaie le terrain d'un obstacle