CHAPITRE QUATRIÈME
insinuant, est tiré de la personne de l'orateur, le vieil Ambivius. Il se garde bien de dire tout de suite qu'il vient présenter au public VHécyre : le titre de la pièce deux fois repoussée aurait pu faire mauvaise impression ; il fallait d'abord préparer le public à l'entendre. Ambivius déclare qu'il sollicite une faveur, un droit qu'on lui a accordé dans sa jeunesse. Peut-on refuser au vieillard ce qu'a obtenu le jeune homme ? Ce privilège consista à faire réussir des pièces qui avaient été d'abord malheureuses, les premières œuvres de Cécilius. Ainsi est amenée une longue digression ' sur les services rendus par Ambivius à Cécilius. Cette digression joue le rôle de préparation à la cause. En premier lieu, elle combat un préjugé dangereux pour VHécy^ re, à savoir, qu'une pièce est mauvaise dès l'instant qu'elle a subi un échec. Les premières comédies de Cécilius ou bien échouèrent ou bien furent à grand peine jouées. Pourtant, reprises par Ambivius, elles finirent par être applaudies, La cause de leur mauvaise fortune passée n'était pas en ellesmêmes ; elle était dans les caprices du sort : des cabales avaient étouffé leur voix ; dès qu'elles purent se faire entendre, elles plurent. Conclusion implicite : ce qui est arrivé à plusieurs comédies de Cécilius a bien pu arriver à une comédie de Térence. En second lieu, la digression fait valoir l'autorité de celui qui va bientôt recommander VHécijre. Connaisseur exercé, il n'a pas été dupe du hasard : il a su apprécier à leur valeur les œuvres malheureuses de Cécilius. Ami dévoué, poursuivant avec des risques certains un succès incertain, il les a courageusement reprises, il a rendu au poète, sauvé par lui du désespoir, le goût et le zèle du théâtre : il lui eût été bien moins malaisé de le dédaigner et de le rebuter. En définitive, dans cette lutte contre la mauvaise chance, il a eu le dessus, il avait raison. Conclusion implicite : il pourrait bien en être de même dans le cas de VHécyre.
Après cette savante manœuvre préliminaire, il engage le
306 LES PROLOG rjES DE TÉRENCE
combat : il énonce l'objet de son discours, la proposition ' : c'est de XHécyre qu'il s'agit; il va la rejouer; il faut que l'intelligence des spectateurs, secondant le zèle des acteurs, fasse raison à la pièce des injustices du sort. La narration qui vient ensuite -, sans blesser le public, lui montre qu'il n'a pas traité VHécyre comme il convenait, qu'elle a deux fois échoué par son malheur et non par sa faute. Le jour de la première représentation, dès le commencement il y eut désordre dans le théâtre : des athlètes et un acrobate, dont on attendait l'exhibition avec impatience, en furent le motif; la pièce n'y fut pour rien. Et ce désordre eut pour agents les esclaves et les femmes ; il n'est pas dit que les hommes libres s'y soient mêlés. Voilà donc, d'une part, la responsabilité de l'^^cyre dégagée, de l'autre, toute la partie sérieuse et influente du public mise hors de cause. Ambivius comprit que l'occasion était venue de se conformer à son ancienne habitude : il assimila le sort de VHécyre à celui des premières pièces de Cécilius. Reprise de VHécyre ; tout va bien au début : on écoute avec plaisir. Mais le bruit se répand qu'un combat de gladiateurs se prépare. Tumulte général : chacun se hâte d'aller prendre sa place, et la représentation est interrompue. Ce second échec n'est pas plus imputable à la pièce que le premier ; mais cette fois Ambivius n'essaie pas d'innocenter une partie du public ; sans formuler un mot de reproche, il montre que tout le monde a pris part au tumulte. Cette constatation n'était pas de nature à choquer le public : entre une pièce de théâtre, fût-elle excellente, et un combat de gladiateurs, un vrai Romain ne pouvait hésiter : ils avaient agi en vrais Romains et n'avaient pas à rougir de leur choix. L'histoire de VHécyre, telle que la raconte Ambivius, prouve donc qu'il serait injuste de lui faire mauvais accueil en raison de ses deux échecs ^.
3 Térence a-t-il poussé ici l'habileté oratoire jusqu'au mensonge et faut-il ch ercher la véritable raison du double échec de VHécyre dans le manque d'intérêt de la pièce ? C'est l'opinion de M. Lucien Mueller {QiLintusEn-