CHAPITRE QUATRIÈME
La péroraison, longue * et pressante, sollicite le public à sauvegarder, en assurant le succès de VHécyre et l'avenir de Térence, les intérêts du théâtre : ainsi l'orateur amplifie la cause de son client : ce n'est pas le sort d'une pièce, affaire minime et personnelle, qui est en question ; c'est le sort des jeux scéniques, afTaire importante et générale. Il rend ensuite cette cause chère à ses auditeurs en l'associant à ia sienne : qu'une vie de dévouement et de désintéressement lui vaille la faveur de dérober un innocent à la condamnation et à ses conséquences, qu'il exagère avec intention ; qu'on n'oublie pas, enfin, que l'activité de la production dramatique est dans un rapport intime avec les intérêts matériels de l'orateur.
Cette entente parfaite des exigences du moment, que nous avons rencontrée partout dans les prologues de Térence, unie à la connaissance des règles générales de la disposition oratoire, est plus frappante ici que partout ailleurs. Ici Térence a combiné, a concentré les artifices les plus efficaces et les plus savants de tous ses autres prologues : l'exorde insinuant des prologues de V Andrienne et de V Eunuque, la digression servant de préparation à la cause, du prologue de VEunuque, la narration jouant le rôle de confirmation, du prologue des Adelphes, enfin la péroraison abondante du prologue de V Heautontimorumenos, où l'orateur cher au public demande le succès de son client comme une faveur personnelle.
nius, p. 41 sqq) ; mais eUe n'est pas acceptable. D'abord, on ne pourrait mettre en cause que le manque d'intérêt de l'exposition, puisque l'exposition seule put être jouée, et seulement à la seconde fois ; or, franchement, elle n'est ni plus ni moins intéressante que celle des autres pièces. Ensuite, il faudrait attribuer à Térence une maladresse et une impudence insignes, pour admettre qu'il ait essayé d'en imposer à des spectateurs dont la plupart assistaient aux deux échecs, et de leur faire accroire qu'ils avaient dédaigné la pièce^ parce qu'ils avaient été attirés par d'autres spectacles, et non parce qu'elle ne leur plaisait pas.
■4 Cic. ibid, 111, 55, 210 : « Id (pddem pers])icuum est, non omui causée, nec audituri, iceque jjersonee, ncque teiripori conyrueTc oratlonis unum genus. » Voir tout le passage.
Il est un mérite de rélocution oratoire, qui les domine et les résume tous : la convenance. Le style d'un plaidoyer est irréprochable, sMl est approprié à la nature de la cause, à la personne de l'avocat, à celles des juges, aux circonstances où le discours est prononcé.
Les causes plaidées dans les prologues de notre poète sont de petite importance, sinon pour l'intéressé, du moins pour ses auditeurs, ce qui est l'esseotiel. Il s'agit du sort d'une comédie, de l'avenir d'un poète : la question n'est pas de celles que le vieux peuple romain regarde comme capitales. De même qu'il ne saurait viser au pathétique, Térence doit aussi renoncer aux ornements les plus brillants du style oratoire. Il ne doit pas cependant les exclure tous, car ce sont des plaidoyers qu'il écrit ; il veut qu'on prenne ses prologues au sérieux. Pour qu'ils produisent cette impression, il est nécessaire qu'il y ait quelque chose d'oratoire dans leur physionomie. Ce n'est pas le poète qui présente lui-même sa défense ; car s'il difïère des logographes grecs en ce sens qu'il écrit des discours pour soi, et non pour autrui, il leur ressemble en ce sens qu'il ne prononce pas lui-même les discours qu'il écrit. Comme les logographes, il faut qu'il accommode son style à la condition d'un autre que lui, de l'orateur. Or, son avocat ordinaire Prologus et son avocat extraordinaire Ambivius sont des histrions; pour que leur langage soit naturel, en rapport avec leur profession, il convient qu'il soit familier et se rapproche du langage de la conversation populaire. L'auditoire est composé d'une infime minorité de lettrés, d'une énorme majorité de gens du peuple sans culture. Or Térence, sachant bien que l'opinion du plus grand nombre fait la loi au théâtre, parle pour être entendu de tous les spectateurs et ne dédaigne aucun suffrage, moins délicat à cet égard