‹ Les prologues de TérenceChapitre 15 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Pour fixer la chronologie des prologues, il ne suffit pas tout à fait d'établir celle des comédies. Nous avons la certitude que deux d'entre elles, VEunuque et VHécyre, ont été portées plus d'une fois sur la scène du vivant de Térence ; et, quoique, à cette époque, on ne jouât d'ordinaire que des pièces nouvelles, il est possible à la rigueur qu'il y en ait d'autres dans le même cas. Or, nous avons déjà remarqué que tous les prologues de Térence sont pour ainsi dire datés de la veille d'une représentation. Il faut ajouter ") qu'ils n'ont pu servir que pour cette représentatioo et qu'aucun certainement n'a été prononcé deux fois devant le public romain. Il y a là une différence essentielle entre eux et ceux de Plante et des poètes dramatiques antérieurs. Supposons, par exemple, que le Rudens fût joué plusieurs fois ; à chaque reprise la pièce a pu être précédée du prologue de la première représentation; il ne convenait pas plus spécialement à celle-ci qu'aux suivantes. Au contraire, les prologues de Térence sont des morceaux d'actualité, des discours de circonstance qui n'eurent plus, une fois prononcés, qu'une valeur littéraire. Le plus souvent la pièce y est signalée comme nouvelle. Ils répondent à des critiques dont elle a été l'objeT^avant la représentation ; le public, juge suprême, va se prononcer; si la pièce revient un jour devant lui, après un premier succès, les mêmes critiques ne seront pas de nouveau formulées, ou, si elles se reproduisent par hasard, le poète les réfutera sur un autre ton et se prévaudra forcément dans sa riposte de cet arrêt favorable. Ils contiennent aussi parfois des allusions aux choses du moment, qui mettraient à elles seules en lumière ce caractère d'actualité. Par exemple, Ambivius a été chargé de dire le prologue à la première de V Heautontimorumenos ; il a dû tout d'abord expliquer sa présence aux spectateurs, surpris de voir un vieillard dans un rôle attribué d'ordinaire à un jeune acteur. Si la pièce a eu d'autres représentations, ces explications n'ont pu évidemment se reproduire. De là résulte qu'il faut avant tout vérifier si les prologues ont été

écrits pour la première représeûtation des comédies correspondantes ou pour une reprise.

Pour la plupart d'entre eux, la question n'oiïre pas de dilTiculté ; trois donnent formellement comme nouvelle la pièce qu'ils précèdent. Il est dit au vers 24 du prologue du Phormion : « Adporto novam, — j'apporte une comédie nouvelle ; » au vers 12 du prologue des Adelphes : « Eam nos acturi sumus novam, — c'est la comédie que nous allons jouer, elle est nouvelle; » et au vers 7 ' du prologue de V Heautontimorumenos : « Novam esse ostendi, — j'ai montré que la comédie est nouvelle. » Il est certain aussi que le prologue de VEunuque fut récité à la première représentation, quoique cela ne soit pas dit en termes aussi formels. Les adversaires de Térence lui ont reproché, à propos de celte pièce, d'avoir mis au pillage ses devanciers romains. Cette accusation de plagiat, dont le but était de faire échouer VEunuque, fut évidemment lancée avant l'apparition de l'œuvre. Confondus par son succès éclatant, ils ne renouvelèrent sans doute pas leurs attaques; s'ils en eurent le courage, Térence, rassuré par les applaudissements et confiant dans son public, ou n'en tint aucun compte, ou y répondit dans d'autres termes, La répétition dont il est parlé dans le prologue - est donc une de celles qui préparèrent la première représentation. De plus, le prologue se termine par ces deux vers :

a Cum silentio animum attendite

Ut pernoscatis quid sibi Eunuchus velit ;

faites silence et prêtez attention, afin de bien comprendre VEunuque »; formule qui ne conviendrait pas à un public connaissant déjà la pièce. Nous aurons à examiner plus tard si, oui ou non, VHécyre fut donnée la première fois sans prologue; quoiqu'il en soit, nous n'avons pas de prologue pour cette représentation. L'un des deux que nous possédons, le plus court, est celui de la première reprise : il fait

1 Cf. aussi V. 33 sq., 28 sq. et 43 sqq.— ^ y. 19 sq.

allusion au sort malheureux de la pièce dans sa nouveauté, « cum data est nova», et explique pour quel motif le poète n'a pas consenti depuis à la laisser reparaître sur la scène : « No)i iterum voluit referre ; » elle y revient maintenant dans les mêmes conditions qu'une comédie nouvelle : « Nunc hœc plane est pro nova. » Le second prologue, le plus long, fait un récit détaillé de deux échecs antérieurs, ni plus ni moins ^ ; s'il y en avait eu un troisième avant cette date, Ambivius n'aurait pu le passer sous silence. Nous avons donc là le prologue de la deuxième reprise.

Reste seulement le prologue de VAndrienne, au sujet duquel ont eu lieu de longues discussions -. Le vers 5 est la cause première du désaccord :

Nam in prologis scribundis operam abutitur.

Frappé par le pluriel « prologîs», Tanneguy-Lefèvre ^ émit l'opinion que Térence avait écrit plusieurs prologues et par suite plusieurs pièces avant VAndrienne. Mais cette conjecture ne peut tenir devant le témoignage catégorique de Suétone '', qui fait de VAndrienne la première œuvre de Térence. Depuis, d'autres savants sont arrivés ^ à une conclusion plus spécieuse : le prologue actuel de VAndrienne serait celui d'une reprise et non celui de la première représentation. Il n'est pourtant pas besoin de recourir à cette hypothèse pour justifier convenablement le pluriel en question. C'est un pluriel emphatique qui exprime bien la vive contrariété causée au poète par l'obligation où les attaques

2 Cf. W. Wagner, Lib. miscell. soc. phil., Bonn., 18G4, p. 72 sqq (que je n'ai pas pu me procurer). -- Flccli. Jahri., 18G5 (t. 91), p. 288, — éd. de VITeaut., Berlin, 1872, p. 10, n. 5. — Dziatzko, Mh. Mus. XX, p. 579. — Paeckelmann, De ordine P. Tcrcntl fab., p. 7 sqq. — M. Wagner, quj soutenait l'opinion contraire à celle que nous adoptons, a déclaré plus tard y renoncer {Burslans Jahresb. 1874-5, p. 804.)

3 Ed. de 1G71. Cf. Térence de Daeier (Amsterdam, 1724, t. 1, p. 12). * Vie de Ter. :« Scrijjsit comœdias scx, ex qnibus j'rimam Andrlam ». '" Osann, Anal. Crit., p. 144. — Geppert, Jahis archiv. XVIII, p. 579 ;

cf. Dziatzko, De prol. Ter. et Plaut,, p. 1, note.

imprévues de Luscius l'ont mis, d'écrire un discours pour défendre sa pièce , fastidieuse besogne avec laquelle il n'avait pas compté. Il y a même quelque chose de plus. Térencc dit : « Me voilà forcé d'écrire des prologues », et non « un prologue », parce qu'il se doute bien que les attaques se reproduiront et que l'obligation reviendra à chaque pièce nouvelle. L'argument n'est donc pas sans réplique; mais, le doute une fois éveillé, on a trouvé d'autres raisons à l'appui. On a prétendu que ceux qui rapportent le prologue à la première représentation sont embarrassés pour expliquer comment les adversaires de Térence arrivèrent à connaître VAndrlenne assez à fond pour savoir qu'elle était formée de deux pièces grecques fondues ensemble ; que cette connaissance suppose presque nécessairement une représentation antérieure au prologue. Rien de plus faux. Térence se vanta peut-être lui-même devant quelques personnes en relations avec Luscius d'avoir opéré ce mélange, et la chose vint ainsi aux oreilles de son rival; dans tous les cas, Luscius, qui, en sa qualité de vieux poète, était connu du chef de troupe, des magistrats-présidents des jeux et de leurs amis, a fort bien pu jeter les yeux sur le manuscrit et assister à une répétition ; c'est alors qu'il a découvert et signalé la contamination. De même, plus tard, assistant à une répétition de VEunuque, il découvrit et signala un prétendu plagiat. Mais les premières attaques de Luscius ne se sontelles pas produites d'une autre façon, du haut de la scène, dans un prologue, devant le grand public ? Dans ce cas, elles ne pouvaient avoir de portée que si les spectateurs connaissaient déjà V Andrienne par une représentation antérieure. Seulement rien ne prouve que Luscius ait donné cette fois ce genre de pubUcité à ses attaques contre notre poète : il se contenta de dire du mal de la pièce dans les conversations de la vie quotidienne et de faire colporter des bruits malveillants à travers la ville par les gens de son entourage. C'était là son procédé ordinaire, comme cela ressort clairement des termes où Térence mentionne ces

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