CHAPITRE PREMIER
sieurs représentations ; on peut dire aussi que la pins ancienne représentation dont il reste des traces nominales est très probablement la première, si on n'a aucune raison sérieuse de supposer le contraire. Mais, s'il y a des motifs solides d'assigner à celte première représentation une date plus reculée, l'autorité des indications nominales ne saurait nous empêcher de le faire. Il est possible en efïet que tous les renseignements nominaux relatifs à une première représentation aient disparu dans les trois sources.
Le classement numérique, une fois établi, n'était pas sujet à variation. Tandis qu'à chaque nouvelle représentation d'une pièce la liste des noms propres s'allongeait, le numéro d'ordre, fixé une fois pour toutes par la date de la première représentation, n'avait rien à faire avec les reprises ; il appartenait à la partie invariable de la didascalie avec le titre de la pièce, le nom du poète latin et celui de l'auteur grec, le nom du compositeur et l'indication du genre de musique. Pour les rédacteurs de nos didascalies actuelles, quelque ignorants et négligents qu'on puisse les supposer, toute confusion était ici impossible : ils n'avaient pas à faire un triage parmi des renseignements de même espèce accumulés, ils n'avaient qu'à transcrire un chiffre. Si donc nous prouvons que l'ordre numérique des didascalies représente une tradition authentique sur la chronologie des pièces, il ne faudra pas hésiter à lui accorder la préférence. Or il est d'abord certain qu'il représente le classement le plus ancien, celui d'où dérivent tous les autres que nous connaissons. Pour arriver au classement alphabétique de Donat : Anclria, Adelphœ, Eunuchus, Formio, Hecyraj Heautontimorume)ios , on n'a eu, en partant de l'ordre numérique, qu'à intercaler les Adelphes entre V Andrienne elVEunuque et à rejeter V fleautontimorumenos en queue de la liste. Pour arriver au classement alphabétique légèrement dilférent que donne toute une branche de la famille de Calliopius \ il a suffi, prenant le même point de départ,
J D, G, V,. . . Cf. Umpfcnbach, Introd.
d'insérer également les Adelphes au deuxième rang et de placer V Heautontimorumenos au cinquième entre le Phormion et VHécyre : Andria, Adelphœ, Eunuchus, Formio, Heautontimorumenos ^ Hecyra. Si ces deux classements alphabétiques avaient été faits indépendamment de l'ordre numérique, ne serait-il pas surprenant qu'ils soient l'un et l'autre d'accord avec l'ordre numérique sur le rang de VAndrienneei ùm Phormion ? Comment expliquerait-on que les Adelphes n'aient pris nulle part le premier rang auquel ils avaient, dans un classement alphabétique, le même droit que VAndrienne ; que le Phormion n'ait jamais été renvoyé au sixième, qui lui revenait d'après l'orthographe normale du mot? Evidemment les auteurs des deux listes alphabétiques ont eu sous les yeux le classement numérique. Le fait n'est pas douteux non plus en ce qui concerne l'auteur du classement des pièces tel que nous le trouvons dans l'autre groupe des manuscrits de Calliopius ' : Andria, Eunuchus, Heautontimorumenos, Adelphœ^ Hecyra, Phormio ' ; pour mettre eusemble d'une part les pièces traduites de Ménandre, de l'autre les pièces traduites d'Apollodore, on a opéré une simple permutation de place entre le Phormion et les Adelphes. Quant au Bembinus, le plus ancien de nos manuscrits, les comédies s'y suivent précisément dans l'ordre indiqué par les chiffres. Ainsi dans les archétypes de tous les manuscrits de Térence que nous connaissons, soit
1 P, C, B,... Cf. iUd.
2 Cf. Fr. Léo, Rh. mus. XXXVIII, p. 318, sqq. — Dziatzko (2» éd. du Phorm., Teubner, p. 13) donne une autre explication, bien moins plausible, des différences de disposition dans les diverses classes de mss. 11 suppose l'existence, que rien ne démontre, de l'ordre alphab., J.?iY^., JL<^.: Eun., Heaut., Rec, Ph. 11 en déduit celui de D. G. V,. . . en insérant le Phorm. après VEun.h cause de l'orthographe de Formio; il doute si Donat avait suivi cet ordre alphab. ou l'autre ; quant au classement de P, C, B, il le déduit aussi de l'ordre alph. en admettant que les Ad. furent insérés entre VHeaut. et VHec. pour les rapprocher de cette pièce avec laquelle ils furent donnés aux jeux funèbres de Paul-Emile ; bien faible prétexte^ L'ordre du Bembinus, l'ordre numérique, dériverait, par une permutation «ntrc VEuniiqxie et Vlleant.. de celui qui est fourni par les noms propres. Mais la xaisoji de cette permutation ?
directement, soit iûdirectement, l'ordre de successioa des comédies était conforme aux numéros d'ordre placés dans les didascalies. Cette classificatiou si ancienne avait-elle eu pour origine le hasard, l'arbitraire ? N'y a-t-ii pas dans celle-ci un plan, comme dans toutes les autres, où l'intention est visible ? Oui, on l'avait adoptée en qualité de classification chronologique. L'ordre numérique dont elle fut la conséquence, et non la cause, représente une tradition authentique et non une notation arbitraire. Ce qui le prouve, c'est d'abord sa presque concordance avec le classement fourni par les indications nominales. Car, si l'on considère comme nul le premier essai de représentation de VHécyre^ ce qui est bien légitime, puisque la pièce ne put pas même être entamée ' ; si l'on tient pour valable le second où une partie de la pièce fut jouée '^, après lequel Térence ne la qualifie plus de nouvelle ^ ; si enfin, par une inexactitude fort explicable, les deux comédies ayant été données aux mêmes jeux, on place cette représentation de IWe'cyre avant celle des Adelphes, on arrive à ces deux tableaux :
Indications numériques, Indications nominales,
Andria, Andria^
Eunuchus^ Heautontimorumenos ,
Heautontimorumenos, Eunacims,
Phormio, Phormio,
Hecyra, Hecijra^
Adelphœ, Adelphœ.
Ils ne différent que par la position respective de VEunuquo et de V Heautontimorumenos. Ne serait-il pas étrange qu'un groupement fortuit eût abouti à cet accord presque complet ? Autre fait non moins extraordinaire dans cette hypothèse : les deux tableaux ne sont pas incompatibles ; iispeuvent être conciliés, puisque l'époque assignée parle
' Cf. Hcc. ]}rol. jjr. 1 sqq.
2 Cf. Heo. prol. ait. <i Primo actu placeo. »
3 Tandis qu'après le premier échec^ dans le premier prologue, il est dit >• « Nunc hcec jiiano cstjfro nova», v. 5.
chilTre à la première représentation d'une pièce n'est jamais postérieure à la date de la plus ancienne représentation de cette pièce, marquée par les noms propres. C'est donc l'ordre numérique, comme étant de beaucoup le plus recommandable, que nous prenons pour base de notre chronologie, contrairement à l'usage K
Conservant à VAiulriewie le premier rang qu'elle occupe partout, nous donnons le second à VEunugue. Cette pièce, avant la représentation sur laquelle nous renseignent les didascalies et Donat, en avait eu une autre, et le souvenir ne s'en est pas entièrement perdu. Voici en effet ce que dit Suétone, dans la Vie de Térence : « Eunuchus quidem bis ^ acta est meruitque pretium quantum nulla antea cujusqiiam comœdia, octo millia nummum ». De ce passage il faut rapprocher ces paroles de Donat, dans la préface de son commentaire sur V Eunuque : « Acta est tanto successu acplausu atque suffragio, ut rursus esset vendita étageretur iterum p)ro nova. » UEu7iuque fut donc joué pour la première fois sans doute aux jeux romains de 588 ; car VAtidrienne a été représentée aux jeux mégalésiens de la même année, et VHécyre a échoué aux jeux mégalésiens de
' Teiifiel (^Hist. de la litt. rom., trad. Bonnard et Pierson, parag. 109, r. 5 ; p. 169 du t. I), dit, mais sans le prouver, que l'ordre du Bcmbinus doit être l'ordre chronologique.
2 Les mss. portent « bis die » (Cf. les notes critiques delà Vie de Ter, dans Ritschl, Opusct. III, p, 208), ce qui signifie « deux fois par jour, » sens absurde (cf. iMd. p. 239). Dans cet ouvrage, Ritschl, qui avait d'abord proposé [Parerga, p. 333) de supprimer « die », émet une autre conjecture: il écrit : « his deinceps, » ce qui veut dire : « deux fois de suite pendant les mêmes jeux, zweimal nach einander, » La comparaison du passage de Suétone avec celui de Donat prouve clairement qu'il faut s'en tenir à la première correction. Si Donat, qui n'a fait qu'interpréter Suétone, avait lu « his deinceps, » ou quelque autre chose de semblable, il ne se serait pas contenté de dire que la pièce fut vendue et jouée deux fois comme neuve, il aurait ajouté ce détail essentiel, que les deux ventes et lès deux représentations eurent lieu coup sur coup à la même fête. Il a lu simplement a his. » « Bie » n'est qu'une interpolation dont le point de départ fut peut-être une erreur d'écriture, une répétition de « his. » — Il semble que Suétone, dont le texte est incomplet, avait énuméré les six comédies dans l'ordre du tableau numérique dressé d'après les didascalies : Andria. Eumiclms . . . . (ici une lacune). ... Adelphœ,