CHAPITRE PREMIER
ancienne, entachée du souvenir d'un premier échec. En adoptant l'ordre inverse, Térence et Ambivius firent preuve, non pas d'habileté, mais simplement de bon sens ; ils comprirent que le succès des Adelphes disposerait favorablement le public et le préparerait à bien accueillir la reprise de VHécyre. Les rédacteurs du tableau numérique ont donc ici commis une erreur ; mais on se l'explique fort bien. On ne peut pas dire que la deuxième et la troisième représentations, qui eurent lieu la même année, à quelques mois d'intervalle, se sont confondues dans leur esprit et qu'ils ont pris pour la représentation définitive celle des jeux funèbres de Paul-Emile : les deux reprises sont trop nettement distinguées dans les didascalies. Mais ils ont considéré comme valable la première reprise où la pièce fut entamée, se fondant peut-être sur cette circonstance que la qualité de comédie nouvelle, revendiquée pour VHécyre dans le premier prologue, ne lui est plus attribuée dans le seconde Du moment que les deux pièces avaient été jouées pendant les mêmes fêtes, ils ne se demandèrent pas laquelle des deux y avait eu la priorité ; le fait n'étant pas consigné dans leurs documents, il leur parut indifférent de classer d'abord l'une ou l'autre, ou plutôt ils crurent bon de donner la première des deux places à VHécyre, parce qu'elle n'était en somme qu'une pièce ancienne, bien antérieure aux Adelphes par la date de sa composition 2.
Dans celte discussion, nous avons jusqu'ici évité à dessein de rien demander aux prologues, parce que la plupart des arguments qu'ils auraient pu nous fournir ne sont pas assez positifs, dépendent trop de l'interprétation et de Tapprécialion personnelles. Mais une fois nuire classement chrono-
' Cf. Diatzko, éd. des Adelphes, Teubner, p. 91.
- Il est difficile de décider si les mots :« Ilccyra nexta ex his fabnlav de Volcacius Sedigitus (cité dans la Vie de Ter.) faisaient partie d'une liste chronologique ou d'un classement par ordre de mérite, comme celui des comiques latins dans le fameux fragment du même auteur. La première opinion est celle de llitschl, qui corrige : « Simitur (simul) Ifccyra ■sexta exchisdxt fabula » [Ojmse. 111, 208); la seconde, celle de F. Leof lih. m««. XXXVIII. p. 321.
logique établi sur des bases solides, il nous est bien permis de chercher dans les prologues une sorte de vcrificalion. Ajoutons que nous y trouverons parfois mieux que cela, une véritable confirmation par de nouvelles preuves. Nous avons déjà vu que le prologue de VAndrienne se plaçait d'une façon fort satisfaisante en tète de la série. Le prologue de VEunuque, qui vint après lui, si notre système est le vrai, ne répugne nullement à lui faire suite. Le poète n'a pas changé de sentiments et d'attitude : il est toujours énergique en face de son adversaire, respectueux sans bassesse à l'égard des spectateurs. Cependant il y a entre les deux discours une nuance sensible : le ton est plus assuré dans celui-ci ; on y respire la confiance que le jeune auteur a puisée dans une première victoire remportée malgré toutes les intrigues des envieux; la vigoureuse netteté avec laquelle il affirme son droit de légitime défense, la hardiesse de sa tactique qui consiste à attaquer avant de se défendre, attestent un ferme espoir de succès fondé sur des gages déjà reçus. S'il fallait placer ce prologue entre celui de VHeautontimorumenos^ où l'influence du premier échec de VHécyre se fait si vivement sentir, et celui du Phormion, qui se termine par une allusion très claire à ce même malheur, ne serait-on pas à bon droit surpris de n'y trouver aucun indice de pareille préoccupation ? On voit bien que Térence Ta écrit avant l'échec de VHécyre ; nous sentirons désormais qu'instruit par le revers il est moins sûr de son public. On objecte que les mots :
Tum si quis est qui dictum in se iuclementius Existimavit esse..... ^,
qui font allusion à la mauvaise humeur de Luscius irrité par la conduite du jeune poète, ne peuvent bien s'entendre que si le prologue de VHeautontimorumenos^ où Térence prend l'offensive, a déjà été prononcé. Ils sont pourtant suffisamment justifiés, ce me semble, par les termes du
' Min. prul. 4 sq.
prologue de VAndrienne. Celle qualification de «vieux poète malveillant », ce reproche de faire le connaisseur et de n'y rien connaître, cette distinction si nette et si impertinente entre les grands poètes anciens et Luscius, n'était-ce pas assez pour l'exaspérer? De la part d'un débutant, d'un inconnu, cette façon de le traiter en plein théâtre n'avaitelle pas de quoi lui paraître au suprême degré dure et irrévérencieuse ?
L'impression profonde, ineffaçable, que Térence éprouva de son premier échec, est sensible surtout dans le prologue de VHeautontimorumenos, écrit plus de deux ans après celui de VEunuque, quand le poète essaya de retrouver le succès qui avait manqué à VHécijre. Même après ce long intervalle de silence, il ne reparaît devant le public qu'avec crainte et entouré d'un appareil extraordinaire de recommandations. Il est certain qu'aucun prologue ne s'est placé entre la représentation malheureuse et le prologue de V Heautontimorumenos. Il me semble également certain que ce prologue de Y Heautontimorumenos est postérieur à celui de VEunuque. Ici ' revient en effet le reproche de contamination déjà mentionné par Térence le jour où parut V Andrienne : les ennemis du poète l'accusent d'avoir gâté beaucoup de pièces grecques en les mélangeant pour faire quelques pièces latines :
Multas contaminasse grsecas, dum facit Paucas latinas
On sait bien que l'exagération plaît à la médisance. Cependant, si à la date où fut joué Vlleautoiitimorumenos, Térence n'avait encore employé qu'une fois, dans VAn^ drienne., ce procédé de composition, le reproche formulé dans ces termes ne se concevrait pas ; il se conçoit, au contraire, si on trouve avant cette date un total de quatre comédies grecques réduites à deux par le mélange. Or, nous verrons plus tard que VHécyre, n'est, pas plus que
' Ilcaut. 2}'>'('i- 17 sqq.
VHeautontimorumnios, le lésultal d'une contamination. Il faut donc j)lacer avant V Hcautontimorumenos une autre pièce où Térence se soit servi du procédé incriminé. VEunuque, d'après les renseignements fournis par Térence luimôme, lemplit cette condition '.
Les quatre derniers vers du prologue du Phormion attestent qu'un succès au moins s'est produit pour Térence depuis l'échec de VHécyre :
Ne simili utamur fortuna atque usi sumus Cum per tumultum noster grex motus loco est : Quem actoris virtus nobis restituit locum Bonitasque vestra adjutans atque îequanimitas 2.
Qu'il s'agisse ici de la mésaventure arrivée à la troupe d'Ambivius le jour où elle allait représenter YHécijre de Térence, et non d'une autre mésaventure semblable, cela n'est pas douteux. Il ne s'agit pas d'une autre pièce de Térence, puisqu'elles furent toutes, sauf VHécyre, bien accueillies dès leur apparition. Il ne s'agit pas d'une pièce d'un autre poète : Térence n'aurait pas eu à faire allusion dans son prologue à un fait qui lui eût été étranger. De même, pour que Térence puisse parler ici des succès remportés par la troupe depuis ce malheureux événement, il est nécessaire que l'un au moins de ces succès ait été obtenu avec^une de ses œuvres. En effet, depuis lors, VHeau-
' Cf Eun. iiTol. 30 sq. Le même argument est invoqué par ceux (Cf. plus bas) qui veulent, comme Donat, placer les Adclphes au second rang. 2 Guyet nie, sans dire pourquoi, l'authenticité de ces quatre vers. Schindler (Obs. crit. et Ttist. in Tcr.\>. 43 sq.J les retranche, avec celui qui les précède, du prologue du Phormion pour les introduire dans le prologue de VHécyre. La raison principale de cette audacieuse mutilation, c'est que Térence n'a pu dans le prologue du Phormion, quatre ans après l'échec de VHécyre, faire allusion à cet échec, au lieu que cette allusion est très][naturelle au moment de la reprise. Mais c'est précisément parce que l'échec date déjà de quatre ans et qu'il a été réparé par des succès, que le poète, qui jusqu'ici s'était abstenu d'en parler, ose maintenant le faire. Les vers sont à leur place là où on les trouve dans les mss, et il faut les y 1 lisser, sans s'inquiéter de savoir s'ils feraient bonne ou maivaise ligure ailleurs. M. L. Havet, (^Eev. de 2,)liilol., 188G, p. 14) adopte, sans produire de meilleures raisons, l'opinion de Schindler.
tontimorumenos, pièce nouvelle, a reçu bon accueil ; VEunuque, représenté pour la seconde fois, a retrouvé les applaudissements qui l'avaient salué dans sa nouveauté. Térence ose maintenant faire une allusion directe à l'échec dont il n'avait pas soufilé mot dans le prologue de VHeautontimorumenos .
On a soutenu de nos jours ' qu'il n'est pas possible de placer le prologue des Adelphes après ceux de V Heautontimorumenos, de V Eunuque et du Phormion. Un poète, mis en possession de la renommée et de la faveur publique par le succès de quatre comédies, n'aurait point, dit-on, parlé aux spectateurs sur un ton si modeste. Et à quoi se reconnaît cette modestie de ton ? D'abord à la façon relativement très pacifique dont Térence traite ici son rival ; il ne le désigne point, comme dans les prologues déjà énumérés, par une qualification individuelle; il ne l'attaque pas après s'être défendu. Cela est vrai; mais la même différence d'attitude se remarque dans les deux prologues de VHécyre, que nous mettons immédiatement après celui des Adelphes, et
' Wilmanns, De didasc. Terent. p. 49 sqq. — Dziatzko, Rli. Mus. XXI p. 78 sqq (Cf. 2<= éd. du Phormion, Teubner^ p, 12, u. 3). — Paeckelmann, De ord. P. Ter. f ai., p. 23 sqq. — Cette opinion a été combattue par W. Wagner, Fleck. Jalirb. 91, p. 289 sq. etc. — Les partisans d'une représentation des Adelijhes, en 588, avant la première de VHécyre (car il n'est pas possible de placer un succès entre cette dernière pièce et VHeaut.) produisent d'autres arguments qui ne sont pas tirés du prologue. Si en réalité, disent-ils, le second rang appartient aux AdeljfJies, comme le veut Donat, on conçoit que, le souvenir de la première représentation s'étant perdu, la pièce ait été classée au 6^ rang. Si elle est vraiment la sixième, comment a-t-clle pu passer pour la seconde ? Parce qu'on a pris un classement alphabétique pour un classement chronologique. — Les jeux funèbres, disent-ils encore, avaient lieu neuf jours après la mort ; délai insuffisant pour préparer, en môme temps que la reprise de VHécyre, la représentation d'une comédie nouvelle. Mais^ puisque, d'après eux, les Adelphes avaient été joués d'abord quatre ans avant les jeux funèbres de Paul-Emile, pour les acteurs, en supposant que le personnel de la troupe ne se fût pas modifié, la Vjcsogne n'était guère moindre que s'il eût fallu apprendre une pièce nouvelle. — Nous ])arleiions plus tard (Cf. Ch. II, parag. 2) d'une autre preuve, celle sur la(iuelle les partisans de cette opinion comptent le plus : l'allusion (v. 22 sqq.) à l'absence do Vargumentum .
nous en verrons plus tard l'explication en traçant un tableau sommaire de la polémique de ïôrence contre Luscius '. La modestie de notre prologue se reconnaît encore, dit-on, à la formule par laquelle le poète appelle sur son œuvre l'attention et la bienveillance du public. Les formules dont Térence a fait successivement usage pour inviter les spectateurs à écouter ses pièces, sont de plus en plus fermes et assurées. Il dit dans le prologue de VAndrienne :
« Favete, adestc aequo animo et rem cognoscite...»;^
dans celui de V Heautontimorumenos :
« Facite œqui sitis, date crescendi copiam... »; 3
dans celui de VEunuque :
« Date operam, cum silentio animum attendite...;» *
enfin dans celui du Phormion :
et Date operam, adeste fequo animo per silentium. . ■'''
Conçoit-on qu'il ait rompu cette gradation pour employer dans le prologue des Adelphes une formule beaucoup plus humble et timide :
.... « Facite sequanimitas Poetfe ad scribendum augeat industriam »? "
Non, ce langage aurait été déplace, aurait été celui d'un ingrat, après quatre pièces jouées et applaudies. Au contraire tout va bien si le prologue des Adelphes succède à celui de \''Andrien7ie. Oui, tout va bien, peut-être même trop bien. Nous pouvons lire aujourd'hui en une seule fois, à la file, tous les prologues de Térence; mais n'oublions pas qu'il ne les a pas tous écrits le même jour, avec la préoccupation d'établir entre eux une échelle de nuances ; qu'il les a composés séparément à la veille des représentations, et que le ton d'un prologue a été réglé, non par le ton du
1 Cf. Chap. II, parag. 2. — 2 V. 24. — 3 y, 28. —^ Y. 44.— •- V. 30. •5 V. 24 sq. Dans cette énumération je place, comme les philologues dont je combats l'opinion, VHeauton, avant VEumu^ue,