CHAPITRE PREMIER O
n'entrait pas dans la série des indications qu'on y trouve normalement. Le Stichus de Plaute n'a point de prologue, et pourtant la didascalie ne mentionne pas cette particularité. De plus, dans notre exemplaire le détail en question est fort singulièrement placé entre le numéro d'ordre de la pièce et les noms des consuls de la première représentation. Enfin, il occupe la sixième ligne, en compagnie des mots «.data secundo»^ que Ton soupçonne de n'être qu'une glose des mots « relata est -^ de la septième ligne, avec lesquels ils font double emploi. Pour tous ces motifs on nie l'authenticité du reuseiguement : il ne faisait point partie de la rédaction primitive ; il a été inséré plus tard par un grammairien qui, ne trouvant que deux prologues en télé de VHéci/re et ne songeant pas que celui de la première représentation avait pu se perdre, s'imagina qu'elle n'en avait pas eu et crut devoir le constater. Mais l'interpolation est loin d'être démontrée par ces raisons. D'abord il n'est pas juste d'assimiler la didascalie de VHécyre aux didascalies normales et de n'y vouloir trouver que le contenu d'une didascalie normale. VHécyre n'eut pas un sort ordinaire : il est naturel que la didascalie ait gardé la trace des vicissitudes éprouvées par la pièce. Elle donne des détails sur trois représentations, tandis que les autres didascalies ne visent que la première, parce que, seule d'entre les comédies de Térence, VHécyre eut le malheur de ne pouvoir être réellement jouée qu'à la troisième fois. S'il est vrai qu'au premier essai de représentation VHécyre fut donnée sans prologue, pourquoi la didascalie n'aurait-elle pas constaté ce fait également exceptionnel dans le théâtre de Térence? L'exemple du Stichus ne prouve pas grand chose. D'abord la première représentation de cette pièce ne fut sans doute signalée par aucun incident notable, de nature à attirer spécialement sur elle l'attention du rédacteur delà didascalie; ensuite l'absence du prologue n'est pas dans le théâtre de Plaute un fait exceptionnel et digne de remarque, comme dans celui de Térence. Le cas de la
didascalis de Vllécyre signalant une particularité de l'histoire de la pièce est-il unique? Non. Une autre comédie de Térence, VEimuque, eut un sort peu ordinaire : vendue deux fois comme pièce nouvelle, elle rapporta au poète une somme très considérable pour l'époque; et l'auteur de la Vie de Térence nous apprend que, pour cette raison, le chiffre de cette somme était inscrit de son temps dans !a didascalie : « Propterea summa quoqiie titulo ascribitur ». Les exemplaires de Térence que Suétone eut sous les yeux donnaient la didascalie de VEunuque avec un détail supplémentaire qui manque dans les nôtres : le cas de la didascalie de VHécgre dans le Bembinus est analogue. Quant à la place occupée parles mots : « Acta primo sine prologo "f»^ elle ne leur convient pas, cela est vrai. Mais pourquoi ne pas admettre ici une simple transposition? C'est par une erreur semblable que, dans la didascalie de VEunuque (Bembinus), la septième ligne (nom du compositeur) a été placée entre le numéro d'ordre et les noms des consuls, alors qu'elle devrait précéder la cinquième ligne (indication du genre de musique). De même, nous devons reporter dans la didascalie de VHécyre la sixième ligne après la septième. Pour que le sens soit tout à fait satisfaisant, nous n'aurons plus qu'à biffer dans notre nouvelle septième ligne le mot « data », et nous écrirons:
f acta est V, 5
On. Octavio, T. Manlio cos.
Acta primo sine prologo, secundo Relata est
Tertio relata est • 10
De cette façon les adverbes « primo, secundo, tertio » se suivent fort bien. On s'explique, d'ailleurs, sans peine l'interpolation du mot « data » : après la transposition, « secundo », isolé au bout de la sixième ligne, n'offrant plus de sens, un copiste le fit précéder de « data », et
I La correction est d'Amdolir, Prol. Ilec. Terent. gramm., crit., hist., ratlone 2>ertractantur, D. I. Gœttiugen, 1873 ; p. 26.
crut avoir réparé tout le mal. Ajoutons enfin que le témoignage de la didascalie du Bembinus est confirmé par celui de Donat, qui fait cette remarque au premier vers du premier prologue : « Hœc primo data est sine prologo ». L'opinion que ['Hécyre fut donnée d'abord sans prologue nous a donc été transmise par deux sources distinctes et très anciennes '. Si rien ne nous empêche de tenir pour authentique le passage rectifié de la didascalie, conforme à la remarque de Donat, d'un autre côté le fait lui-même de l'absence du prologue n'est pas du tout invraisemblable, quoi qu'on ait prétendu. Quelle apparence, a-t-on dit, que le poète qui adopta l'usage du prologue dès sa première pièce, qui le conserva jusqu'au bout, même pour la meilleure de ses œuvres, VEimuque, ait négligé le secours de cet auxiliaire habituel le jour où il en avait besoin plus que jamais, le jour où il présentait au public la plus faible de ses comédies? La plus faible au jugement de quelques-uns d'entre nous, modernes : mais savons-nous si l'auteur la jugeait inférieure aux autres, si ses adversaires y trouvèrent rien de particulier à reprendre? Quand je considère, d'une part, l'insistance avec laquelle ïérence poursuivit le succès qui lui échappait pour VHécyre, d'autre part, le caractère même de la pièce, drame intime qui vaut et plaît par la finesse de l'observation et l'élégance du style, par les qualités maîtresses du talent de notre poète, je ne suis pas éloigné de croire que c'était son œuvre de prédilection. Mais supposons seulement qu'il ne la trouvât ni inférieure ni supérieure à ses aînées, VAndriewie et VEunuque. Même ainsi nous nous expliquons que Térence n'ait pas écrit de prologue pour VHécyre dans sa nouveauté. Il ne se décida que contre son gré, nous l'avons déjà répété, à écrire des prologues.
• Amdohr [loc.cit). pense que les mots a data jn'imo sine 2)rologo,y> dans la didasc. du Bemb., n'ont pas d'autre source que les mots a liaïc yrhno data est sine j^rologn y>, de la préf . de Donat^ et que Donat a fait cette remarque simplement parce qu'il ne trouvait que deux prologues dans son exemplaire. Ce qui détruit ce système, c'est que les did9,sc. du JBçmb, sont indépendantes des préfaces de Donat.
58 LES PROLOGUES DE TÉnENGE
Il ea écrivit un pour VAndriemie et un pour VEunuque, afin de repousser les attaques dirigées contre ces pièces. Malgré les intrigues de ses adversaires, VAiidrienno et VEuniique, Y Eunuque surtout, réussirent brillamment. Alors il dut se dire que désormais il n'avait plus besoin de recommander ses œuvres à un public qui, sans tenir compte des bruits malveillants, leur faisait un accueil si encourageant. De leur côté, Luscius et sa coterie, voyant que les accusations ne causaient aucun préjudice au jeune poète, se lassèrent de semer ce mauvais grain qui ne levait jamais ; si bien que VHécijre, dans sa nouveauté, eut peut-être le bonheur unique de ne pas être dénigrée. Dans tous les cas et si Tinutililé de ses précédents efforts ne découragea pas complètement Luscius, Térence, fort de ses premiers succès, dédaigna celte fois de riposter. Que VHéojrc eût alors réussi, V Heautontimorumenos et les pièces suivantes n'auraient pas eu non plus de prologue. Mais VHécijro échoua. La confiance et les illusions du poète s'évanouirent pour toujours ; l'audace revint à ses adversaires quand ils virent qu'il n'était pas plus qu'un autre à l'abri des retours de fortune. Désormais ils luttèrent infatigablement, et Térence ne négligea plus aucune précaution pour se garantir soit de leurs attaques, soit des caprices du public. Quant à VHécyre, il est à peu près sûr, non seulement que les rédacteurs de la didascalie primitive ne lui connurent que deux prologues, mais encore que le prologue de la première représentation n'a jamais existé.
Nous pouvons affirmer aussi que la reprise de V Eunuque eut lieu sans prologue. La malignité avait épuisé tous ses traits avant la première représentation, et ils étaient venus piteusement se briser contre l'enthousiasme du public. Quand la pièce, bonheur exceptionnel, fut revendue comme nouvelle, les ennemis de Térence n'eurent qu'à dévorer silencieusement leur rage jalouse. S'ils tentèrent une lutte inutile, Térence n'eut pas à se défendre. A quoi bon dès lors composer un prologue ? Pour constater avec une orgueil-