CHAPITRE DEUXIÈME 6l
que l'on ne peut apercevoir et apprécier les innovations de Térence. Un tableau rapide des transformations du prologue depuis ses origines jusqu'aux prédécesseurs immédiats de Térence ne sera donc pas ici une digression, mais une introduction indispensable '.
Au chapitre XII de la Poétique, dans lequel il énumère les divisions de la tragédie quant à l'étendue, Aristote définit ainsi le prologue : « "Ei-<. oï zprJXofo; i^h ixipo; olov xpaywo^a?
TÔ Tcpô yopoïi Trapoooj, le prologuc cst toute une partie de la tragédie, celle qui précède le chant d'entrée du chœur ». Cette définition indique nettement la position et les limites du prologue. Dans un autre passage, au chapitre XIV du livre III de la Wiétorique, le même Aristote s'explique incidemment, mais en termes aussi clairs, sur le rôle et le contenu du prologue. Il y compare l'exorde au prologue et au prélude, qui, comme l'exorde, sont des débuts et préparent, pour ainsi dire, les voies à ce qui va suivre. Mais le prélude ressemble à l'exorde du genre démonstratif, dont le contenu n'est pas nécessairement déterminé par le sujet du discours et dépend du choix de l'orateur ; le prologue ressemble à l'exorde du genre judiciaire : ils doivent indiquer le sujet que le poète ou l'orateur va traiter et faciliter à l'auditeur l'intelligence du drame ou du discours. Et ce qu'A.ristote dit ici du prologue s'applique aussi bien à la comédie qu'à la tragédie -. On le voit par ces deux citations,
' Pour toute cette histoire du prol. cf. la dissertation de M. Dziatzko : TJéber die Plant, prologe, etc. Je saisis l'occasion de remercier ici l'auteur qui a bien voulu me communiquer un exemplaire de ce travail.
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le prologue, tel qu'il l'entend, n'est pas autre chose que l'exposition.
Un drame, quelque simple qu'on le suppose, ne peut se passer d'exposition. L'action du drame est une et complète , mais elle n'est pas indépendante de tout événement antérieur. Les personnages que le poète met en scène ont un nom, une histoire, un caractère; des faits précédemment accomplis expliquent leur présence en un lieu donné, à un moment donné, dans telle situation matérielle et morale. Pour que le spectateur comprenne le drame et s'y intéresse, il faut que dès le début on le renseigne sur ces divers points. C'est là le rôle de l'exposition, aussi ancienne que le drame, car elle est essentielle au drame. L'existence du prologue tragique date donc du jour où le dithyrambe se transforma en tragédie proprement dite, où un individu détaché du chœur « se présenta sur la scène avec le nom et le masque d'un personnage étranger, et entretint son auditoire d'un événement imaginaire, comme s'il se fût agi d'un événement réel » ^ ; du jour, en un mot, où fut créée la fiction dramatique. Or l'honneur de cette innovation capitale revient, selon toute probabilité, à Thespis ^ ; Thespis fut donc le premier poète qui écrivit des prologues tragiques. C'était l'opinion exprimée par Aristole dans un passage perdu pour nous de la Poétique ^ et le rhéteur Thémistius nous la fait connaître en déclarant ne s'y point
rallier •'* .* Oj -pooéyoïn^ 'AptaxoTelEt oTt t6 ;xèv j^pûiov ô '/jopài etULcov r,5cv ciç TO'j; Oso'JÇj Gs'u-i; os -po'Àoydv te y.al (Sf^aiv ÈÇsjpcV. »
Plus le drame est simple, plus l'exposition est facile et courte. Or, si la tragédie d'Eschyle, qui vint après Thespis et Phrynichos, et disposa de deux acteurs au moins, tandis que ses devanciers n'en eurent qu'un seul, est si peu compliquée qu' « il n'y a pas proprement d'action », si elle n'est guère « qu'une sorte de cantate dont l'introduction
' Patin, Etudes sur les Tragiques grecs, t. I (5" édition) p. 19.
2 Cf.Plutarque, F<6' de Solo7i,2d; Diog. Laert. I, 59; Patin, ibid. p. 17 sq.
3 Cf. Egger, Sist. de la critique chez les Grecs, p. 139. î Or. 26, p. 382(Dindorf}.