‹ Les prologues de TérenceChapitre 36 sur 143 · Chapitre deuxième · texte numérisé non relu

Chapitre deuxième

nous occuperons tout à Theure, ce ne sont pas ses procédés qui ont prévalu. Notons pourtant ici deux particularités que ne présentent jamais les prologues d'Euripide et que nous retrouverons dans la suite de cette histoire. D'abord l'explication du sujet s'adresse ouvertement, franchement aux spectateurs, qui sont interpellés ou au moins nommés ', excepté toutefois dans les Nuées. Cette liberté, le poète se la donne non seulement dans le prologue, mais un peu partout dans la pièce, et principalement dans la parabase : elle est excusée par les habitudes de la comédie ancienne et par la nature des sujets empruntés à la vie publique contemporaine. Autre détail digne de remarque : dans les Guêpes, la narration a comme une préface '^, où il esl parlé de choses étrangères à l'exposition, où l'on fait appel aux sympathies du ]jublic pour le poète ; or ces recommandations trouvent d'ordinaire leur place dans la parabase et non dans le prologue.

Nous ne séparerons point ici la comédie moyenne de la comédie nouvelle : car de la première période nous savons trop peu de chose, au point de vue de l'exposilion, pour en faire l'objet d'une étude distincte. Je continue à me servir indilféremment des mots exposition et prologue : j'y suis autorisé par la définition d'Aristote, qui s'applique aussi bien à la comédie qu'à la tragédie. Dans le passage de la Rhétorique cité plus haut, où le philosophe décrit l'olfice du prologue, il assimile les deux genres dramatiques. Ajoutons que les grammairiens grecs dont nous possédons des traités ou des fragments de traités sur la comédie ^, nous ont laissé du prologue comique, quant à l'étendue, une définition semblable à celle du prologue tragique par Aristote. Le prologue, c'est toute la partie de la pièce qui précède la parodos.

1 C'hev. 3G ; Guêpes, 54, G5 sqq ; Paix, 43, 55 sqq ; Oiseaux, 30.

■■* V. 54 sqq,

3 Ces traités se trouvent en tête du vol. des soholies d'Aristophane (Didot\ On y rencontre trois définitions du prologue comi(iue : p. XX : llpùXoyos [j.£v ÈaTt To [i.c/pt TO'j /opo'j 'Ki-^(j[iivri 'A'^'-i- p. XXV : IlpoXoyo? lo [i-'-/J?\ yopo'j Tr,; s'.aoooj. p. XXYll : IlpoXoYo; i^v. (j.of tov zoj(i.(|>o;'a; xô [xe/pl tî;î i^i'jwj ~o\J yopo'j.

Mais après la snppression du chœur, comment fut marquée cette limite? Ni Aristote, ni les autres grammairiens ne nous l'apprennent ; dans les renseignements qu'ils nous donnent sur le prologue, ils ne distinguent pas les trois époques de la comédie grecque. Si, à la place autrefois occupée par la parodos, les poètes, dès qu'ils ne disposèrent plus d'un chœur, laissèrent un vide indiquant une pause de l'action, le prologue se termina à cette sorte d'entr'acte. Si un joueur de flûte fui chargé de remplacer le chœur, la première apparition de ce joueur de flûte marqua la fin du prologue. De toute façon, le prologue correspondit à ce que nous appelons le premier acte de la pièce.

Les poètes de la moyenne et de la nouvelle comédie empruntèrent à Euripide son procédé facile d'exposition, mais n'en firent pas un usage aussi constant. Toutes les tragédies d'Euripide, toutes celles du moins qui nous sont parvenues^ et toutes celles que cite Aristophane dans la scène bien connue des Grenouilles, s'ouvraient, avons-nous dit, par un monologue narratif. Ses imitateurs s'attachèrent plus d'une fois à la manière de Sophocle 2. Trois des comédies de Ménandre, qui ont servi à Térence d'original principal ou secondaire, commençaient par un dialogue : la Périnthienne, dont Térence a pris la première scène pour modèle de la scène correspondante de son Andrienne : c'était, d'après Donat^ un entretien du vieillard Simon avec sa femme à laquelle Térence crut devoir substituer un afi"ranchi ; — V Eunuque, dont le satirique Perse a traduit les premiers vers'' : le comique latin n'a fait que supprimer

1 Si l'on admet que le prologue à'I])liigénie à AtiMs a été remanié et que Rliésos n'est pas d'Euripide. Cf. dans Patin, 02h cit. les chapitres sur ces deux pièces.

2 Sur les prologues de la Comédie M. et N. cf. Guizot, Ménandre, p. 195 ! Benoit, Essai sxir la Com. de Mén. p. 38.

3 Ad And.prol. 13 : ... primam scenam de Perinthia esse translatam ubi senex lia cuin uxore loqultux' -xt apud Terentium cnm llberto ; at in Andria Menandrl solus est senex.

* Sat. V, 161, le Scliol. remarque : Hune locum e Menandri Eunucho traxit in q%o Davum servum Chœrestratiis adolcscens alloquitvr.

quelques lignes au début et changer les noms des inlerlocuteurs ; dans Ménandre, Plia3dria s'appelle Clicierestratos et Parménon Davos; la situation est d'ailleurs absolument la même. Et, n'eussions-nous pas ici un témoignage formel, nous pourrions affirmer presque avec certitude que le dialogue par lequel s'explique le sujet de la pièce latine existait dans l'original grec : Parménon n'est point, en effet, comme l'affranchi Sosia, dans VAndrienne, un personnage prolalique, servant seulement à faciliter l'exposition et n'ayant pas de rôle dans le reste de la comédie ; Parménon est un des piincipaux acteurs de toute la pièce. Pour la même raison il est permis d'affirmer que VHeautontimorumenos de Ménandre débutait par une conversation entre les deux vieillards que Térence a nommés Chrêmes et Ménôdème. Nous possédons d'ailleurs deux fragments ^ de la pièce grecque, dont on reconnaît une traduction libre dans deux passages de la pièce latine, appartenant tous les deux à la première scène et faisant partie l'un du rôle de Chrêmes, l'autre du rôle de Ménédème. Ces trois comédies n'étaient sans doute pas les seules où, conformément à la bonne tradition et aux règles de la vraisemblance, Ménandre eût mis son public au courant du sujet par un entretien naturel. Rien ne fait supposer que celle imitation des prologues de Sophocle fut particulière au seul Ménandre et que les autres poètes de la même école suivirent constamment les traces d'i:]uripide. Une pièce d'Apollodore de Carystos, reproduite par Térence, VHécijre, prouve même le contraire, puisqu'il ressort d'un fragment de l'original, cité par Donat dès le premier vers de la première scène latine, que dans la scène correspondante d'Apollodore conversaient deux personnages dont l'un était la courtisane Syra^. Peut-être constaterions-nous, en étudiant de près les comédies de Plante, qu'il serait possible d'allonger cette

' Voir ces fragments, qui répondent le premier aux vers 62 sq. et le second aux vers 130 sq. de Térence, avec les autres fragments de Mén. et de Philémon, à la fin du vol. d'Ai-igtaj^ha/ie ( Didot).

2 Voir ces frag. dans Com. Qrœc.frag. de Didot,

liste. Mais nous n'y avons pas, en somme, grand intérêt : l'important était de montrer que, dans l'évolution du prologue, dont nous suivons les phases, l'influence d'Euripide ne fut pas assez puissante sur les poètes de la nouvelle comédie pour les empêcher d'adopter parfois une forme plus parfaite d'exposition, la forme dialoguée.

Mais il y a tout lieu de croire, quoique nous manquions de données positives pour évaluer le rapport des deux catégories, que les pièces qui s'ouvraient, comme celles d'Euripide, par un monologue narratif, étaient de beaucoup les plus nombreuses. N'est-il pas naturel de songer à une préférence des écrivains de la moyenne et surtout de la nouvelle comédie pour les procédés d'un poète avec lequel ils avaient d'ailleurs tant d'affinités que l'on peut les considérer comme ses disciples, comme ses héritiers? Dans la tragédie d'Euripide, c'est l'intérêt psychologique qui domine : peindre l'âme en proie aux plus violentes passions, voilà son objet principal. L'étude fine, délicate, savante des sentiments du cœur humain, est aussi la préoccupation et le triomphe de Ménandre et de ses rivaux. Gomme Euripide, ils abrègent donc autant que possible les scènes préliminaires, ils se débarrassent à la hâte de l'exposition et courent à ces développements où ils se complaisent, à ces tableaux qui sont pour eux la partie essentielle du drame. Ce qu'il faut dire aussi, c'est que les difficultés de l'exposition sont plus grandes pour ces poètes que pour leurs aînés de la comédie ancienne et que pour les tragiques. Eschyle et Sophocle empruntent leurs sujets à des traditions familières au spectateur ; Aristophane transporte sur la scène les hommes et les événements du jour. Mettre au courant un public, sur les souvenirs personnels duquel ils peuvent compter, leur est chose relativement aisée. Tout le monde â entendu parler de PrOmélhée et d'Oreste ; tout le monde ,a vu Cléon et Socrate. Mais ces personnages que la nouvelle f<;omédie crée de toutes pièces, nul ne les connaît K Que de

'Cf. le frag. bieu connu de IIoir)aiç, d'Antiphane.

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