CHAPITRE DEUXIÈME
détails, quelle longue histoire il va falloir apprendre aux spectateurs ! Si on tient à les en instruire avec vraisemblance, comme on devra se mettre Tesprit à la torture pour échapper à d'interminables lenteurs ! A quoi bon se donner tant de mal, puisque, somme toute, l'exposition n'est pas l'essentiel, puisque l'intérêt et le charme du drame ne sont point là? Ainsi raisonnèrent ces auteurs, et, avisant un moyen commode de se tirer d'afTaire, recommandé et consacré par l'autorité d'Euripide, ils s'en servirent sans scrupule. La mode s'établit donc de placer en tête des comédies un monologue narratif. Quel était le personnage de ce monologue? Quel en était le contenu ? Comment se trouvait-il extérieurement uni à la suite du drame?
Celui que le poète chargeait de donner au public, dès le commencement, les indications nécessaires pour suivre l'intrigue et y prendre plaisir, était tantôt un personnage de la pièce, qui, en dehors de ses fonctions de narrateur, avait à jouer un rôle dramatique, tantôt une divinité ou quelque autre personnification allégorique qui, son récit achevé, n'ayant plus rien à dire ou à faire dans la pièce, s'en allait et ne reparaissait pas. A la première classe appartenaient ce Chrêmes, ce Phidon, à qui le public, dit Antiphane', ne ménagerait pas les sifflets, s'ils venaient à oublier dans leur récit quelque détail important; — Simone, le vieillard de VAndrien7ie : dans Ménandre, il adressait directement au public^ les confidences que dans la pièce latine il fait à son affranchi Sosia; — Micioa, le père indulgent des Adelphes: Térence lui a conservé le monologue narratif qu'il disait dans l'original grec '< ; — un autre personnage encore de Mé-
' Frag. do rioiVjCJt;.
2 Térence a peut-être ici changé les noms propres, comme il l'a fait ailleurs ; peu importe.
^ Donat, Ad And. jirol. 13; cité plus haut.
■* D'après Suétone ( Vie de Térence), Varron préférait le début de la pièce latine à celui de la pièce grecque, Térence a donc fait quehiucs modifications ; mais il n'a certainement pas remplacé un dialogue par le monologue de Micion.
78 LES PROLOGUES BE TÉl'.ENGE
nandre, ua acteur de ÏEpicleros '\ que TiDSomnie avait, disait-il, cliassé de son lit et ameaé devaut les spectateurs pour raconter toute sa vie depuis le commencement; — enfin, dans la Thaïs du même poète, cet amant de la belle courtisane, qui, parodiant la solennité des invocations épiques, s'écriait 2 : « Chante-moi donc, ô déesse, cette femme effrontée, mais jolie et séduisante
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S'il faut s'en rapporter à une indication, un peu vague, il est vrai, de Donat% VEpidicazomenos d'Apollodore de Carystos s'ouvrait, comme le Phormion deTérence, qui en est la reproduction, par un monologue narratif de Dave. Mais, l'exposition de la comédie se faisant tout entière dans la deuxième scène qui estdialoguée, il ne convient peut-être pas d'ajouter cet exemple à ceux qui précèdent. L'étude des prologues de Piaule nous mettrait en mesure d'en grossir encore le nombre. Elle nous fournirait également des représentants de la seconde classe. Nous pouvons d'ailleurs en désigner quelques-uns dès à présent. Philémon avait fait paraître, dans on ne sait quelle comédie, le dieu Aer, « le même que Zeiis^». On peut conclure d'un passage
' Cf. outre le frag. en question, Eibbeck, Co7n. rom, frag. p. 91 (2® édition).
2 M. Guizot et d'autres pensent que Ménandre parle ici en son propre nom. Ce qui les a induits en erreur, ce sont d'abord les apparences, puis le passage de Plutarque {Be aud. poetis III extr., IV. Didot) où ce fragment est cité. Il faut bien voir le contexte. Plutarque dit en substance : « Lorsque Homère raconte que Paris déserte le champ de bataille et s'enferme avec Hélène dans sa chambre nuptiale, il ne formule pas tle reproches explicites ; mais le simple récit de l'action est à lui seul un blâme. Il arrive aussi que le poète laisse voir sa façon de sentir .Ainsi fait Ménandre dans le prologue de Thaïs. » Mais il le fait en poète dramatique, c'est-àdire par l'organe d'un personnage de la comédie, par la bouche d'un des adorateurs q\ie la célèbre hétaïre enjôlait et exploitait.
3 Donat, au vei-s 49 (I, 1, 15) qui fait partie du monologue de Dave, remarque, à propos de « idi initiahiyit y> : Tercntiiis Apollodorum seq7titiii\
î Cf. le recueil cité plus haut.