‹ Les prologues de TérenceChapitre 40 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

lion, celle qui correspond à la comédie moyenne, l'ancienne manière garda des partisans, imitateurs de Sophocle ou d'Aristophane ; il est même certain qu'elle ne fut jamais absolument délaissée. Mais le parli opposé gagnait tous les jours du terrain : les meilleurs poètes suivaient la mode nouvelle. Et l'on n'imita pas purement et simplement Euripide : ses procédés subirent certaines modifications, dont le résultat fut d'augmenter l'isolement du monologue narratif. On respecta, en somme, le lien intime qui l'unissait au drame, puisqu'on le consacra surtout au récit des faits nécessaires ou utiles à l'intelligence du sujet ; mais on y parla aussi d'autre chose : les actualités s'y firent une place à côté de l'exposition. Puis, le lien extérieur manqua plus fréquemment que chez Euripide. Enfin, les personnalités allégoriques, à qui l'on prit l'habitude de confier ce rôle, étaient encore plus étrangères à l'action que les divinités dont Euripide s'était servi pour le même usage : il fallait renoncer à justifier leur intervention par des raisons sérieuses et se borner à imaginer des prétextes plus ou moins spécieux. A tous ces caractères ajoutons le sans-gène avec lequel le spectateur est interpellé dans ces monologues. N'est-il pas clair que les poètes comiques, disciples d'Euripide, ont fait parcourir au prologue une étape de plus vers l'indépendance absolue ?

On pense bien que les premiers poètes qui reproduisirent pour la scène romaine les œuvres de la moyenne et de la nouvelle comédie, que les vieux représentants de la fabula palliata no furent pas choqués de l'invraisemblance des monologues narratifs : ils n'avaient pas le jugement assez fin et le goût assez délicat pour sentir la grossièreté de l'artifice. D'ailleurs, l'expérience dut leur en faire chaque jour mieux apprécier les avantages. A ces robustes laboureurs, à ces braves soldats, qui vinrent se délasser au spectacle nouveau des drames d'Andronicus, la nature avait donné plus d'énergie et de bon sens que d'imagination, plus d'aptitude à agir en vue de l'utile que de penchant à

rêver au beau. L'éducation n'avait pas réformé, loin de là, leurs qualités natives. Enfants, ils ne s'étaient pas exercés dans une école à lire les poètes ; adolescents, ils ne s'étaient pas attachés à un philosophe savant et beau parleur. Ils excellaient donc à guider la charrue et à manier l'épée ; mais aux choses de l'esprit ils étaient absolument neufs, insensibles aux mérites littéraires de la pièce qui se jouait sous leurs yeux, s'épanouissant de rire aux scènes bouffonnes, bâillant d'ennui aux endroits sérieux, incapables en somme de suivre l'intrigue avec une attention soutenue et d'y rien comprendre pour peu qu'elle fût compliquée. N'élait-il pas nécessaire de leur conter d'avance une foule de détails que des spectateurs moins distraits et plus exercés eussent trouvés superflus ?iNe fallait-il pas leur faire toucher les choses du doigt ? Le prologue narratif répondait à ce besoin. Aussi, loin de le remplacer par une exposition dialoguée, quand il existait dans l'original grec, Andronicus et ses successeurs jusqu'à Térence en munirent-ils beaucoup de pièces qui n'en avaient pas. Mais il était bien plus facile de composer le récit préliminaire que de créer chaque fois un personnage à qui le confier. Tout le monde n'est pas Ménandre : les vieux poètes romains remédièrent à l'infécondité de leur imagination par un expédient aussi naïf que commode. Ils personnifièrent le prologue ; ils en firent Prologus, et toutes les fois qu'on eut besoin de lui, Prologus se chargea complaisamment de réciter Vargunientum.

Prologus est bien d'origine romaine. Peut-être un poète comique athénien s'avisa-t-il un jour de personnifier Pro logos, de même qu'on avait personnifié Elenchos et Phobos. Mais il ne se condamna sûrement pas à enfermer toutes ses expositions dans ce cadre une fois trouvé ; Prologos, comme les autres abstractions, ne servit que pour une pièce. Prologus, personnage permanent du prologue, ne vint pas de Grèce, il naquit à Rome. Le grammairien Evanlhius, dans son traité de Coinadia. l'atteste en termes formels : « Tum

eliam Grxci Prolojos )ion hahont more ?iostronc)n, quos Latini habent.» Il ne s'agit pas ici du contenu du prologue. Evanlhius en parle plus loin; il s'agit des personnanages de prologue, des Prologi. En effet, dans les phrases qui précèdent il est question d'un autre personnage de la comédie, le chœur, et voici la phrase qui suit immédiatement : « Dcinde Osou; à:rô ijLrj/avfj;, id est deos argumentis narrandis machinatos, céleri Latini instar Grxcorum habent : Terentius non kabet. » Le contexte ne laisse donc pas de doute sur le sens du témoignage.

C'est dans le théâtre de Plante que nous rencontrons pour la première fois l'étrange personnalité de Prologus. Sur les vingt comédies que nous avons de ce poète, il en est une dont les premières scènes nous manquent (ôacc/iedes) ^; quatre s'ouvrent par une exposition dialoguée, sans prologue narratif {Curculio, Epidicus, Persa^ Stichus) ; huit sont précédées d'un de ces monologues prononcés par un personnage de la pièce ou une figure allégorique, que nous appellerons, pour abréger, prologues grecs [Amphitri/o, Mercalor, Miles Gloriosus^^ Mostellaria^ Aulularia, Rudens, Trinummus'-^ Cistellaria '<); enfin six ou sept débutent par un discours de Prologus, par un prologue romain {Asinaria, Casina, Captivi, Menœchmi, Pœnulus, Pseudolus'' (?), Truculentus^' . Mais de ces prologues grecs et romains pouvons-nous affirmer qu'ils remontent jusqu'à Plaute? On a élevé des doutes contre l'authenticité de la

1 Ritschl^ ojmso. II, 292 sqq.

2 Dans le Miles, la 3IoHeIlaria et la Cistellaria, le prologue n'est pas en tête de la pièce, mais après une scène ; artifice destiné à produire un peu de variété, et dont les poètes de la N. Com. durent user quelquefois. Il y a une certaine analogie entre ces prologues et ceux d'Aristophane.

^ Prologue à deux figures {Luxuria et Iiiopia), mais la seconde est presque muette et ne reste qu'un instant sur la scène.

'' Prologue très curieux où Vargumcntum est coupé en deux (le récit de la courtisane suivi du récit CCAvxilium). Toujours le désir de varier.

•'' Nous n'avons que les deux derniers vers de ce prologue ; il semble (lu'ils conviennent fort bien à Prolo(jus.

« Ce prologue est tronqué à la fin.

plupart d'entre eux <. Il n'y a pourtant pas trop de témérité à prendre la défense des prologues grecs. Plaute n'aurait pu tirer d'une exposition dialoguée de son original le monologue de Mercure, ou de Charinus, ou de Paleslrion, ou de Philolachès, sans faire subir à tout le premier acte des remaniements considérables : le monologue existait déjà dans la pièce grecque, cela est infiniment probable. Quant aux figures allégoriques, quoiqu'à la rigueur Plaute en ait pu créer quelqu'une, il est bien plus naturel de les attribuer eu général^ aux poètes grecs, qui avaient le goût de ces prosopopées et une imagination sans contredit plus riche. Si ces prologues étaient dans les originaux de Plaute, ils sont évidemment authentiques, au moins pour le cadre et le noyau; car en plus d'un endroit l'interpolation est visible. Au contraire, la cause des prologues romains est mauvaise ; on ne peut pas apporter en leur faveur de preuves intrinsèques, d'arguments décisifs.

Faudra-t-il donc renoncer à démontrer que Plaute s'est servi de Prologus ? Non. D'abord nous savons que ce personnage existait et que tous les spectateurs le connaissaient à l'époque où débuta Térence : sinon comment aurait-il i)U paraître sur la scène, à la représentation de VAndrienne, sans provoquer la curiosité et même la surprise du public, sans avoir besoin de fournir, avant de remplir sa mission, quelques renseignements sur son individualité ? Prologus était donc alors d'un usage courant. On peut préciser davantage : deux comédies de Plaute, les Captifs et les Ménecfwies, ont une intrigue assez compliquée ; des spectateurs ignorants et souvent distraits, comme ceux qui en ce temps-là formaient la masse du public, n'auraient pu suivre

1 Sur toutes ces questions d'authenticité et crinterpolation,dans le détail desquelles je ne dois pas songer à entrer, cf. Kitschl^ Paicrga, 180 sqq ; Liebig^ De jjvol. Tcrcnt. et Plaut.; Teuffel, SUidien und Charaltt, 255 sqq; Dziatzko, Ueier die Plaut. prol. ; Rliein. Mus. t. 24, p. 571 sqq. ; t. 26, p. 421 sqq.; t. 29, p. 51 sqq. etc.

- Je ferais volontiers exception pour le prologue du Trinummua, à cause du vers 8 et de l'absence de Vargumentum.

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