CHAPITRE DEUXIÈME
facilemenl ni Tune ni l'autre de ces pièces sans le secours d'une narration préliminaire qui leur mît entre les mains le fil conducteur. Toutes deux avaient certainement un prologue, dont celui que nous possédons n'est qu'un remaniement fait en vue des reprises postérieures à la mort de Plaute, et Prologus en était, cela va sans dire, le personnage. D'ailleurs Plaute lui-même ne fut sans doute pas l'inventeur de Prologus : Tidée si simple, si naïve de cette personnification dut venir à l'esprit du premier qui se trouva dans l'embarras en face d'une pièce grecque dépourvue de monologue initial et trop embrouillée pour être ainsi comprise du public romain. Prologus doit être à peu près aussi ancien que la fabula palliata. Si nous ne trouvons pas, avant le temps de Plaute, des traces certaines de son existence, c'est que nous ne savons presque rien des prologues de l'époque anicrieure '.
Un personnage tel que Prologus est avec l'action dramatique dans un rapport encore plus éloigné que les divinités de Ménandre : il ne peut même pas avoir l'air de prendre part en secret aux événements de la pièce : car il n'entre pas dans la même fiction que les autres personnages, il ne dépend pas du drame, en dehors duquel il a une situation distincte et une existence permanente. De ce côté donc les prologues romains ne tiennent pas à la comédie qu'ils précèdent, ils n'y tiennent pas même en apparence. Les comiques grecs, à défaut de rapport réel, avaient eu l'art de ménager une ombre de rapport ; les comiques romains l'ont effacée. C'est un lien de plus qui se brise. Pourtant l'émancipation du prologue n'est pas encore complète : indépendant par le personnage, il est toujours
1 Les fragments 2 et 3 (Ribbcck, 2« éd.) de V Acontizomeno s do Névius se rapportent, sans doute, à la partie du prologue que nous avons appelée argumenUim. Le frag. 1 appartient sûrement à celle que nous appellerons tout à l'heure eaptatio henevolentiœ . Donat (De Corn.) rapporte un mot d'Andronicus, qui peut avoir été dit à cette dernière place : « Comœdiam essr rpLfltidianœ vltce spéculum. » Mais ces deux derniers fragments n'apparticnncut-ils pas à des prologues comi)Osés postérieurement à la mort de Névius et de Livius Audronicus /
soumis au drame par le contenu. Car le morceau principal du prologue est Vargumentum \ récit des faits antérieurs au moment où s'engage l'aclion, augmenté le plus souvent d'une analyse de la pièce elle-même. Prologus sait fort bien tout ce qui s'est déjà passé et tout ce qui va maintenant arriver ; non qu'il tienne de la nature le don de tout connaître, comme les divinités du théâtre grec, mais simplement parce qu'il a reçu les confidences du poète.
D'ailleurs, son discours n'est pas tout entier consacré à l'exposition. La fable et la réalité, ces deux éléments que nous avons distingués dans l'un des prologues de Ménandre, se retrouvent ici, représentées l'une par Vargumentum^ l'autre par la captatio benevolentia^, c'est-à-dire par certains développements qui, n'ayant rien de commun avec le sujet du drame, sont destinés non à mettre le public au courant, mais à le rendre sympathique. La captatio benevolentix faisait sûrement partie des prologues authentiques de Plante. Nous ne fondons pas cette affirmation sur le contenu des prologues actuels, puisqu'ils sont suspects. Nous n'invoquons pas non plus le témoignage des grammairiens, celui d'Evanthius, par exemple, qui définit ainsi le prologue' : « Prologus est velut prxfatio quxdam fabulcE, in quo solo licet prxter argumentum aliquid ad populum vel ex poetx vel ex ipsius fabulx vel ex actoris commode loqui. » Evanthius, selon toute apparence, ne connaissait pas mieux que nous le texte primitif. Mais voit-on pour quelle raison Piaule et les autres vieux comiques romains n'auraient pas suivi l'exemple donné par les poètes de la nouvelle comédie, leurs modèles ? Tout les engageait au contraire à le suivre, et, qui plus est, à élargir la place, à augmenter l'importance des actualités. D'abord, avec Prologus plus de fiction à respecter, plus d'illusion à
1 Cf. Ter. And. 2>rol. 5 sq. et la note de Donat ; — Adel . j)rol. 22 ; — les définitions da prologue par Evanthius et par Donat dans les frag. de traités imprimés eu tête du Ter. de Westerhov (t. ], p. XV et XVlll).
'- Ter. de Westerhov, 1. 1, p. XV .
ménager; le poète peut, sans scrupule, donner carrière à sa verve; et Névius et Plaute n'étaient pas hommes à laisser échapper Toccasion. Le plaisir que procurait aux Athéniens, que procure encore parfois aux Romains l'apparition d'une figure allégorique, agréable par la nouveauté de ses attributs, l'originalité de ?on costume, Prologus, personnage banal et sans prestige, ne peut le donner à son public ; il n'a pas non plus la ressource d'étaler au début de son discours cette pompeuse énumération de titres et de prérogatives par laquelle les divinités-prologues expliquaient leur intervention. Pour réparer le mauvais effet de cette infériorité extérieure et pour combler cette lacune, il faut qu'il fasse appel à toutes les finesses de son esprit, à toutes les ruses de son sac. Obligation impérieuse \ Car ses auditeurs sont grossiers, ignorants, turbulents. Avant de commencer Vargumentum^ Prologus doit par son exorde attirer leur attention et les décider au silence. Pour qu'ils écoutent le récit jusqu'au bout, il ne suffit pas qu'il soit clair, il faut encore qu'il soit intéressant, coupé de loin en loin par une piquante digression. Qu'une péroraison flatteuse ou amusante complète le discours, et Teffet désiré est obtenu ; voilà les spectateurs tout prêts à faire bon accueil aux acteurs de la pièce. Il est donc logique de croire que, dans les prologues des comiques romains antérieurs à Térence, et dans ceux de Plaute en particulier, les actualités jouaient leur rôle, qu'elles y jouaient un rôle beaucou~p^us considérable que dans ceux de Ménandre.
Le prologue romain, tel que nous venons de le décrire, n'est pas une simple exposition'; il est même suivi d'une seconde exposition, la vraie, avec laquelle nous trouvons, nous autres, qu'il fait double emploi - ; c'est une sorte
^ La distinction établie par Evanthius et Donat entre le prologue et la protasc s'applique parfaitement à cette catégorie de prologues : « Prolor gus est velut prœfatio qnœdam faiidœ. . . . 2>rotasis rd prhius actus inù tiuniqiif^ drainatiii. )) (lof. rit.)
'■* Exemple frappant : les Caiytifa de Plaute. Comparez le pj'ologvie et la première scène.
d'annonce détaillée, de programme avant la pièce'. Mais, quoique nous soyons bien loin à présent de la définition d'Aristote, qui a été notre point de départ, révolution du prologue n'est pas achevée ; pour le rendre tout à fait indépendant du drame, il reste encore un pas à faire : la suppression de Vargumenlum. C'est Térence qui le fera .
Le jour où ii donna sa première pièce, \'À7idrie7i7ie, Térence, dès les premiers vers du prologue, avertit les spectateurs qu'ils n'y trouveraient pas d^argumentum. Et ceux qui, ayant écouté altenlivement la déclaration du poète, en pesèrent bien tous les termes', durent comprendre que l'élément exclu de ce prologue ne serait pas davantage admis dans les suivants; que Térence en avait décidé la suppression, non pour une fois, mais pour toujours. Celte innovation n'empêcha point ÏAndrienne de réussir ; l'auteur n'eut donc alors aucune raison d'y renoncer. Le succès extraordinaire de VEunuque, qui parut avec un prologue du même genre, était encore moins fait pour le ramener au système qu'il avait cru devoir abandonner. Mais bientôt après, VHécijre échoua, et nous savons que Térence ressentit très vivement l'amertume et l'humiliation de ce premier échec. D'aucuns se demandèrent peut-être, lorsqu'il fit jouer VHeautontimorumenos, après deux ans de silence et de retraite, s'il n'allait pas, ramené par la réflexion et l'expérience à l'usage traditionnel, rétablir à sa place Vargumentum. Mais le prologue de V Heautontimorumenos, qui présente d'ailleurs certaines particularités notables, ne contient pas plus d^argumentum que les précédents. Un moment vint où le> ennemis de Térence lui cherchèrent que-
• Cf. C. Martha, Les Romains à la Comédie (Revue Européenne, 1859, t. IV, p. 20. — - Cf. le vers 5 du prol.