CHAPITRE DEUXIÈME
relie sur la composition de ses prologues '; les insinuations les plus malveillantes allèrent leur train : si le nouveau venu n'écrivait pas, comme ses devanciers, de vrais prologues, c'est qu'il en était incapable; heureusement pour lui que les attaques de Luscius l'avaient sauvé de sa pauvreté d'invention en lui ménageant la ressource d'une polémique. Voilà ce que l'on disait. Sans ébranler Térence, de telles critiques l'émurent un peu ; il y répondit dans le prologue du Phormion. Si sa réponse prouva aux jaloux qu'ils n'auraient pas facilement raison de son obstination, elle ne leur ferma pourtant pas la bouche ; ils persistèrent à décrier les procédés du jeune poète et à faire l'éloge du vieil usage. Peine perdue; dans le prologue des Adelphes^, sans discuter une seconde fois leurs objections, Térence affirmait nettement qu'il n'y avait pas à attendre de lui d'argumetitum, et, fidèle jusqu'au bout à ses résolutions, il écrivait encore sans argumentum les deux prologues qui servirent aux reprises de VRécyre.
Hàtons-nous de remarquer, pour ne point exagérer l'originalité de Térence, que la suppression de Vargumenium n'était pas, à l'époque de ses débuts, une nouveauté sans précédent. Avant le prologue de VAndrienne, le public romain avait écoulé au moins un prologue sans argumentum^ celui du Trlnummus de Plante. Que ce petit discours de Luxuria soit ou non imité du grec, on doit le tenir pour authentique : il est d'une telle beauté littéraire qu'on ne pourrait guère hésiter à l'attribuer à Plaute, même si le poète n'y était pas désigné en termes formels^ comme l'auteur de la personnification. Térence connaissait si bien ce précédent créé par son illustre devancier, que, dans le prologue des Adelphes'', pour annoncer l'absence de Vargn~ mentum, il s'est servi de la formule employée par Plaute. Plaute avait dit^' :
I Phorm. prol, 13 sqq. — - V. 2i.
^ V, 8 sq. Primian 'inihi, Plautus nomoi Luxuriœ Indidit,
Tum illam mihi case gnataiii voluit Inojpiam, * V. 22 sq. — 5 V. IGsq.
a Sed de argumento ne exspectetis fabulas : Benes qui hue veulent, i rem vobls aperient, »
Tcrence ne modifia que légèrement les termes de cette déclaration :
(( Dehinc ne exspectetis argumentum fabulas : Senes qui primi veulent, ei partem aperient i. »
L'imitation est visible, et Térence a voulu qu'elle le fût. On lui avait reproché de ne pas faire comme les anciens ; avec beaucoup d'à-propos, il rappela que l'un des plus aimés s'était séparé avant lui de la tradition. Pourquoi murmurait-on ? Il ne faisait que suivre l'exemple de Plante. Sans nul doute l'allusion ne fut pas comprise des spectateurs vulgaires qui, ou bien ne connaissaient pas le prologue du Trinummus, ou bien en avaient oublié peut-être la substance et à coup sûr les expressions textuelles. Mais elle ne dut point échapper aux critiques partisans de Vargumentum, gens lettrés, à qui seuls elle était destinée. Quoi qu'il en soit, puisque Plante prit la précaution de signaler à son public la suppression de V argumentum., le prologue du Trinummus était, au temps où parut cette comédie, une dérogation hardie, peut-être même la première, à l'usage établi. Depuis ce jour jusqu'à la représentation de VAndrienne, le fait se reproduisit-il ? Nous l'ignorons. Mais ce qui est certain, c'est que le mérite original de Térence fut de convertir une exception, sinon unique, du moins fort rare, en règle et en règle absolue.
Quand on considère qu'il accomplit cette importante réforme dès sa première pièce et qu'il ne revint jamais sur sa décision, pas même pour mettre à néant par le meilleur des arguments, par un prologue à l'ancienne mode, ce reproche de stérilité auquel son amour-propre de poète dut être très sensible, on n'a pas de peine à croire qu'il ne se détermina
1 II n'y a pas lieu de s'arrêter à l'opinion de Liebig (De 2)rol. Plant, et 'Jercnt. p. 17J, qui considère ces deux vers comme interpolés ; car alors il faudrait nier aussi l'authenticité de la fin du prologue avec laquelle ils font corps. Cf. W. Wagner, Fleeh. Jalirb. 91 (1865), p. 290.